L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 10

 

Josef fut surpris de voir le couvert mis pour cinq personnes à la table du

dîner.

— Avons-nous un visiteur pour le Shabbat ? demanda-t-il à Eva. — Non, répondit-elle tout en commençant à allumer les bougies. J’ai pensé

que Miriam pourrait se joindre à nous ce soir. Veiller un peu, pour le plaisir, maintenant qu’elle a cinq ans. Il est temps qu’elle en apprenne un peu plus sur nos coutumes.

Elle agita les mains au-dessus des bougies pour rassembler la lumière sur

son visage.

Josef hocha la tête.

— Je pourrais réciter la bénédiction pour les filles pour elle. Eva eut un sourire, que Josef trouva un peu pincé. — J’espérais que tu le ferais.

Josef alla chercher le vin pour la coupe de kiddouch pendant qu’Eva posait

la ‘hallah sur la table et appelait ses parents.

Ils descendirent avec Miriam. La mère d’Eva avait enroulé un foulard

autour de la tête de l’enfant. Josef sourit en voyant le visage rond de sa fille enveloppé dans le tissu sombre. Ses yeux brillants étaient écarquillés sous l’effet de la curiosité. Un jour, elle serait aussi belle que sa mère, il en était sûr. C’était triste qu’ils n’aient pas eu d’autres enfants, mais Miriam était une véritable bénédiction pour eux. Ils pouvaient vraiment s’estimer heureux. Tous les soirs, il remerciait Adonaï de l’avoir encore auprès d’eux. Heureusement qu’ils n’avaient pas dû l’envoyer à l’étranger, comme les enfants de certains de leurs amis. Son travail au sein de l’Institut se passait toujours bien ; les nazis étaient manifestement contents de lui, même si l’on parlait depuis peu d’un nouveau projet qui l’inquiétait un peu. Les antisérums en étaient bientôt au dernier stade de développement, mais peut-être pourrait-il faire durer un peu les choses. Faire attendre le nouveau projet, quel qu’il soit.

Avec la famille au complet assemblée autour de la table, Josef entonna le

Shalom Alekhem 18 , et les autres se joignirent à lui. Eva avait dû apprendre les paroles à Miriam : la voix claire de l’enfant s’éleva au-dessus des autres, forte et assurée. Josef lui sourit et se leva pour lui placer les mains sur la tête.

— Bravo, Miriam. Tu as merveilleusement bien chanté. Maintenant, je vais

réciter la bénédiction pour les filles pour toi. Que tu sois comme Sarah, Rébecca, Rachel et Léa…

Tandis qu’il prononçait les mots qu’il connaissait si bien, quelque chose le

poussa à jeter un coup d’œil à Eva. Ses lèvres tremblaient. Elle se tamponna les yeux avec sa serviette. Josef finit de réciter la bénédiction, puis il s’approcha de sa femme et passa un bras autour d’elle.

— Tout va bien, Liebling ?

Eva s’éclaircit la gorge.

— Bien sûr. C’était très émouvant de t’entendre bénir Miriam. Elle porta de nouveau sa serviette à son visage. — Tu as failli me faire pleurer !

Josef lui déposa un baiser sur le sommet du crâne, sentant sa chaleur à

travers le foulard.

— C’est une adorable petite fille.

Eva hocha la tête, mais elle ne dit rien.

Josef prit la coupe de kiddouch .

Dans la nuit, il lui sembla entendre Eva étouffer un sanglot, mais quand il

se pencha vers elle pour lui parler, il n’entendit que la respiration lente et régulière de quelqu’un qui dormait profondément. Peut-être s’était-il fait des idées. Cependant, elle avait bel et bien les yeux cernés, le lendemain matin, et les mains tremblantes alors qu’elle cassait son petit pain en morceaux et en mettait un dans sa bouche pour le mâcher sans enthousiasme, comme si c’était du carton.

— Eva, est-ce que tu couves quelque chose ? Tu as peut-être attrapé un

rhume, avec ta petite robe légère, hier ?

Eva eut un faible sourire.

— Tout va bien, mon chéri. Je t’assure.

Elle se tourna vers Miriam.

— Finis ton petit-déjeuner, ma chérie. Il faut que tu gardes tes forces. Josef se faisait-il des idées ou Eva et sa mère avaient-elles échangé un

regard à cette remarque ? Décidément, il devenait trop sensible. Ce devait être à cause de tous ces bruits de couloir, au travail. Cela l’avait perturbé. Il but une petite gorgée d’eau – ils n’avaient plus de café depuis bien longtemps – et se leva.

— Je vais me préparer pour aller à la synagogue. Il monta chercher son châle de prière ; mais quand il redescendit, Eva était

toujours attablée.

— Tu ne vas pas te changer, Liebling ? Eva secoua la tête.

— Tu avais raison, Josef. Je ne me sens vraiment pas bien. Allez-y sans

moi. Je vais garder Miriam avec moi. Mutti a du mal à s’occuper d’elle toute seule.

Josef acquiesça d’un hochement de tête.

— J’en étais sûr. Je m’en aperçois toujours quand tu couves quelque chose. Il lui déposa un baiser sur la joue.

— Prends soin de toi, ma chérie. Je vais aller chercher tes parents. Eva hocha la tête.

— Embrasse aussi notre fille.

— Bien sûr.

Josef s’approcha de Miriam et la serra dans ses bras. — Veille sur ta mère, mon petit.

Avant de quitter la pièce, il jeta un dernier coup d’œil à Eva. Elle était aussi blanche que la blouse qu’il mettait pour travailler.

Dès que Josef et ses parents furent partis, Eva se précipita à l’étage. Elle

attrapa une valise tout en haut de son armoire et la remplit des vêtements que Mutti et elle avaient si soigneusement confectionnés au fil des semaines. Mutti avait dit au revoir à Miriam avant de partir pour la synagogue, mais elle avait feint de rester désinvolte pour ne pas éveiller les soupçons d’Abba ou de Josef. Eva sentit son cœur se serrer en voyant l’ouvrage de sa mère. Ses parents seraient désespérés d’être privés de leur petite-fille adorée, et elle ne pouvait même pas imaginer la réaction de Josef. Cependant, elle continua à se répéter qu’elle faisait ce qu’il fallait. Elle ajouta une pile de pull-overs et de sous-vêtements dans le sac, puis elle le ferma.

Une fois qu’elles furent seules, Eva annonça à Miriam qu’elle allait partir

pour quelque temps. Elle essaya de lui présenter son voyage à venir comme une aventure et insinua qu’elle ne tarderait pas à rentrer à la maison. Elle pria pour que cela fût vrai.

— Je peux emmener Lilli ? lui demanda Miriam, qui l’avait suivie dans la

chambre.

— Bien sûr, ma chérie. Lilli veillera sur toi.

Eva s’agenouilla devant sa fille et la prit dans ses bras. — Quand tu te sentiras triste ou seule, serre-la fort dans tes bras – et je te

serrerai fort dans mes bras, moi aussi, dans mon cœur.

Sa gorge se serra. Elle avait soudain la bouche trop sèche pour parler. L’expression de Miriam était grave.

— D’accord, maman.

— Allez, viens, Liebling .

Eva prit sa fille par la main et descendit l’escalier avec elle. Elle ouvrit la

porte d’entrée, vérifia que la rue était déserte – tous leurs voisins devaient être à la synagogue – et elle entraîna Miriam dans la rue d’un pas pressé.

Il faisait déjà chaud, le trottoir était collant sous leurs pieds. La poignée de

la valise s’enfonçait dans la main d’Eva, et sa paume fut bientôt moite de sueur. Miriam commença à se plaindre de leur allure rapide, et Eva ralentit un tout petit peu.

— C’est encore loin, maman ?

— Il n’y en a plus pour longtemps, et ensuite, tu pourras te reposer tout ton

soûl dans le train.

— Maman…

Miriam s’arrêta net, et Eva résista à l’envie de la tirer par la main pour la

faire avancer.

— Qu’y a-t-il, Liebling ?

— Est-ce que le train va nous faire traverser une rivière ? — Eh bien, oui, il va traverser l’Elbe à un moment donné. — Et est-ce que le train va tomber dans l’eau ? demanda Miriam, croisant

les bras sur sa poitrine.

Eva rit.

— Qu’est-ce qui a bien pu te mettre une idée pareille en tête ? Le train va

traverser la rivière sur un pont. Tu n’auras rien à craindre.

Miriam glissa sa petite main dans la sienne.

Elles croisèrent quelques Allemands en chemin : ils roulaient des cigarettes

aux coins des rues, se tenaient en groupes menaçants dans leurs uniformes gris caractéristiques et leurs bottes noires et brillantes, regardaient les passants et parlaient tout bas entre eux. Il y avait des drapeaux allemands partout. Toutefois, personne ne les arrêta pour leur demander où elles allaient. L’idée de rater l’office avait été bonne ; les Allemands supposaient que tous les Juifs étaient à la synagogue. Eva s’en voulait de sa duplicité, mais au moins, sa décision les protégeait.

Elle n’osait pas courir de crainte d’éveiller les soupçons, mais, ignorant ses

protestations, elle pressait Miriam dans les rues pavées, dont les maisons s’inclinaient vers elle de façon menaçante. Quand elles arrivèrent à la gare de Wilson, une foule importante y était assemblée. Il y avait des enfants de tous âges, munis de valises et d’étiquettes brunes. Ils portaient des vêtements d’hiver, des écharpes et des bonnets. Ils étaient bien trop couverts pour une journée d’été. Eva se fraya un chemin à travers la foule et entraîna Miriam en direction d’une dame vêtue d’un tailleur rouge, assise à un bureau de fortune, d’un côté du hall.

— Nom ?

Au grand étonnement d’Eva, la dame prononça ce mot en tchèque. De

plus, son accent n’était pas mauvais, bien qu’elle fût manifestement anglaise.

— Miriam Kolischer.

La paupière droite d’Eva palpitait. Elle la frotta rapidement. La dame se pencha sur le bureau.

— Bonjour, Miriam. Quelle jolie poupée ! Comment s’appelle-t-elle ? — Lilli, répondit Miriam, souriant à la dame, confiante. Quelle prévenance de la part de ces Anglais de prévoir quelqu’un qui

parlait le tchèque ! Peu d’étrangers prenaient la peine d’apprendre leur langue. Eva connaissait quelques mots d’italien grâce à ses études musicales et elle parlait couramment l’allemand, bien sûr, ainsi que le tchèque et l’hébreu, mais son anglais était très rudimentaire.

La dame consulta une longue liste et repéra le nom de Miriam presque tout

en bas.

— Miriam, ma chérie, dit-elle, se penchant de nouveau au-dessus du

bureau, tu vas loger chez la famille Williams, au pays de Galles. Ils t’ont choisie tout spécialement. Je suis sûre que tu seras très heureuse avec eux.

Elle regarda Eva et hocha la tête d’un air bienveillant. Le rythme staccato

des battements du cœur d’Eva se calma un peu.

Elle ne savait pas exactement où se trouvait le pays de Galles, mais elle croyait se souvenir, d’après une carte des îles Britanniques qu’elle avait vue un jour, que c’était très loin de Londres. Pauvre Miriam ! Un autre long trajet en train.

La dame anglaise écrivit quelque chose sur une étiquette brune et la donna

à Eva pour qu’elle la mît autour du cou de Miriam. Comme un colis , pensa Eva.

— Quai numéro 1, dit la dame.

Elle leur sourit de nouveau, puis elle invita la famille suivante à

s’approcher du bureau.

Eva et Miriam rejoignirent le groupe grandissant de parents et d’enfants

qui se tenaient près des portillons automatiques du quai numéro 1. La plupart des enfants étaient accompagnés de leur mère et de leur père ; et nombreux d’entre eux d’un frère ou d’une sœur, ou deux. Il n’y avait pas beaucoup de mères seules avec un unique enfant. Eva se demanda une fois de plus si elle aurait dû le dire à Josef ; mais il l’en aurait sûrement empêchée. Si Mutti aussi s’était opposée à elle, elle y aurait peut-être réfléchi à deux fois, mais sa mère l’avait soutenue. Son estomac se noua. Neuf années s’étaient écoulées depuis l’agression dans le cimetière, mais elle se demandait si Mutti éprouvait encore l’impuissance d’une mère qui n’avait pas été en mesure de protéger son enfant. Était-ce pour cette raison qu’elle l’encourageait à envoyer Miriam en lieu sûr ? Pauvre Mutti ! Elle aussi avait souffert.

Eva jeta encore un coup d’œil aux enfants. Certains pleuraient, enlaçant

leur mère. D’autres regardaient autour d’eux d’un air angoissé. Le petit visage rond de Miriam affichait une expression perplexe, et elle se cramponnait à la main d’Eva.

Eva se frotta de nouveau la paupière droite. Elle palpitait comme s’il y

était attaché un fil tiré par une main invisible. Elle sentit sa gorge se serrer. La Grande-Bretagne était un lieu sûr. Son gouvernement tenait Hitler à distance. Elle s’était tellement réjouie quand la lettre lui annonçant qu’une famille britannique se proposait pour accueillir Miriam était arrivée, par chance à un moment où Josef était au travail. C’était la meilleure chose à faire. La lettre l’avait confirmé. Et puis, ce n’était que pour quelques mois, le temps que toute cette histoire se termine.

La foule devant les portillons automatiques était maintenant beaucoup plus

dense, et Eva tint Miriam tout contre elle dans une attitude protectrice, pour qu’elle ne soit pas écrasée. Son petit corps était fort et chaud contre le sien. À côté d’elle, une dame vêtue d’une robe verte était penchée pour boutonner le manteau de sa fille. La pauvre enfant ! On étouffait dans la gare, la vapeur chaude rendant l’atmosphère encore plus oppressante, mais la mère était bien décidée à maintenir sa fille au chaud. Peut-être pensait-elle la maintenir également en sécurité. Le petit garçon à côté d’elle était assis sur sa valise, qui se gonflait légèrement sous son poids, et il parlait à un homme de grande taille qui avait de longues papillotes et une immense barbe noire. L’homme se baissa pour caresser les cheveux de son fils. Eva en eut le souffle coupé. Tant de Juifs manquaient la synagogue ! Que diraient les rabbins ?

L’expression impassible et le regard dur, quelques-uns des soldats

allemands présents dans la gare observaient les familles. Eva eut de nouveau la sensation que son sang palpitait à ses oreilles. D’autres, cependant, avaient l’air d’être mal à l’aise, gênés par tant de détresse, et ils se détournèrent. Eva déglutit péniblement. Elle considérait les Allemands comme des ennemis depuis si longtemps qu’elle avait du mal à se rappeler qu’ils étaient aussi des êtres humains.

On finit par ouvrir les portillons automatiques, et la foule avança en masse

vers le train à l’arrêt. Eva avait regardé autour d’elle pour voir si elle reconnaissait quelqu’un, mais elle n’avait vu aucun visage familier.

Soudain, Miriam montra quelqu’un du doigt.

— Il y a Sammie là-bas ! s’écria-t-elle.

Eva regarda dans la direction qu’elle indiquait et vit un petit garçon vêtu

d’un pull-over immense qui se cramponnait à la main de sa mère et regardait autour de lui d’un air inquiet. Il semblait avoir à peu près l’âge de Miriam.

Eva ne l’avait encore jamais vu.

— Il est dans ton école ?

— Oui. Il est en 1a.

C’était dommage que ce soit un garçon et qu’il ne soit pas dans la classe de

Miriam ; mais au moins, c’était quelqu’un. Eva entraîna Miriam dans la direction de Sammie et de sa mère.

— Excusez-moi…

La dame leva les yeux vers elle.

— Ma fille dit qu’elle connaît votre fils, ils sont à l’école ensemble. La dame hocha la tête. Elle avait des cheveux bruns et bouclés et un visage

ouvert.

— Ils pourraient peut-être s’asseoir côte à côte dans le train… — Bien sûr. Ça te plairait, Sammie, n’est-ce pas ? Le petit garçon haussa les épaules, mais une lueur de soulagement passa dans ses yeux. Sa mère ouvrit la portière et fit signe aux deux enfants de monter.

La mère de Sammie et Eva montèrent aussi dans la voiture. Miriam s’assit

sur une banquette en bois poli à côté de la fenêtre, ses pieds touchant à peine le sol, et Sammie s’assit en face d’elle. Des enfants étaient perchés sur les filets à bagages, au-dessus de leurs têtes. Eva posa la valise de Miriam sur le siège à côté de sa fille, l’ouvrit et en sortit Lilli. Miriam agrippa sa poupée et la serra contre sa poitrine. Eva fouilla dans sa poche et en sortit du pain et une pomme. Elle avait dû marchander âprement pour obtenir le fruit, mais elle tenait absolument à ce que Miriam ait quelque chose de bon à manger pendant le trajet. Elle referma vivement la valise et la hissa dans le compartiment à bagages. Puis elle s’assit à côté de sa fille et passa un bras autour d’elle.

— Voyons, Miriam, as-tu tout ce dont tu as besoin ? L’enfant hocha la tête, les yeux pleins d’incertitude. — Fais durer ton pain. Tu n’auras peut-être rien d’autre à manger avant un

moment.

Eva s’efforça de garder une voix calme.

— Et n’oublie pas ce que je t’ai dit. Quand nous te manquons, serre Lilli

dans tes bras, et ce sera comme si tu nous serrais nous aussi dans tes bras.

Les larmes lui montèrent aux yeux. Elles menaçaient de couler sur ses

joues.

— Il n’y en aura pas pour longtemps, ma chérie. Tu seras de retour très vite.

Elle se passa une main sur les yeux.

— Et imagine comme tu auras grandi !

Miriam ne dit rien, mais elle enfouit son visage dans le creux de l’épaule

de sa mère.

Un sifflement strident retentit.

— Nous devons y aller !

La mère de Sammie posa une main sur le bras d’Eva. Eva hocha la tête et se leva. Elle n’arrivait plus à parler, de toute façon.

Elle descendit du train à la suite de l’autre femme, referma la portière et regarda à travers la vitre. Miriam serrait Lilli contre elle, et Sammie examinait ses sandwiches.

Soudain, Miriam se mit à pleurer. De gros sanglots la secouèrent. — Je ne veux pas partir ! hurla-t-elle. Ne m’oblige pas à partir, maman, s’il te plaît ! Je veux rester avec toi…

Le cœur d’Eva fit un bond dans sa poitrine. Sans réfléchir, elle ouvrit la portière d’un mouvement brusque, bondit dans la voiture, empoigna sa fille et, sans prendre la peine de récupérer sa valise, sauta sur le quai avec Miriam dans les bras. Elle la ramènerait à la maison. Josef n’avait pas besoin de savoir quoi que ce soit. Et peut-être avait-il raison depuis le début. Peut-être que Miriam serait en sécurité. Peut-être qu’ils pouvaient tous continuer à faire comme d’habitude.

Elle serra Miriam contre elle, se réjouissant de la solidité de la petite fille

et presque défaillante tant elle était soulagée. Cependant, alors qu’elle faisait demi-tour pour remonter le quai, elle aperçut un groupe de soldats allemands qui fumaient et riaient. Soudain, son sang se mit à marteler à un rythme affrettando à ses oreilles et son estomac se souleva avant même qu’elle n’ait pu prendre conscience de ce qu’elle avait entendu. Elle n’avait pas été aussi terrifiée depuis la nuit dans le cimetière. Elle était bouleversée à l’idée de quitter Miriam, rongée par l’inquiétude et la culpabilité anticipée quand elle imaginait Josef en train de tout découvrir, mais cet effroi total était une sensation nouvelle.

Elle se força à regarder de nouveau. Dans le groupe de soldats se trouvait

un jeune homme aux cheveux blancs. Pouvait-il s’agir d’Otto, son tortionnaire du cimetière ? De la bile monta dans sa gorge et son cœur se mit à marteler sa poitrine. Alors que ses jambes se dérobaient sous elle et que la mère de Sammie tendait vers elle ses bras forts pour la retenir, elle prit une autre décision. Elle remit brusquement Miriam dans le train et la fit asseoir de force sur la banquette, ignorant ses cris perçants. Quand le chef de train approcha pour claquer la portière, elle descendit d’un bond sans même avoir eu le temps de dire au revoir à sa fille.

Tandis que le train se mettait en route, un mélange de soulagement et de

terreur l’envahit. Cependant, les hurlements de désarroi de Miriam la hanteraient toute sa vie.

Ce ne fut que lorsqu’elle passa à côté des soldats pour sortir de la gare qu’elle se risqua à mieux regarder l’Allemand aux cheveux blancs. Ce n’était pas Otto du tout. Elle s’était trompée.

18. Salutation hébraïque signifiant « Paix sur vous ».

 

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