L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 1

 

1933-1939

 

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1

 

Hampstead, Londres

Même de dessous le lit de Will, Pamela entendait Hugh brailler. Elle tendit

encore un peu la main, la douleur à l’aisselle qui en résulta la faisant grimacer, jusqu’à ce que ses doigts atteignent la chaussette. Elle recula alors pour se libérer et libérer la chaussette du dessous bombé du lit.

— J’arrive !

Elle secoua la chaussette. Tant de poussière s’était accumulée ! Cela ne

faisait que quatre semaines que son fils était rentré à la maison, et Dieu seul savait comment cette chaussette était arrivée là, mais au moins, elle avait la paire complète. Elle souleva le couvercle de sa malle, repéra l’autre chaussette – il n’aurait jamais pris la peine de la retrouver lui-même –, roula soigneusement les deux en boule, puis les mit de côté.

— La malle est prête, Hugh ! lui cria-t-elle en refermant le couvercle. Le tambourinement de pas rapides se fit entendre dans l’escalier, et Hugh

entra en trombe dans la pièce.

— Will est déjà dans la voiture, dit-il en soulevant la malle par une

poignée. Bon sang, Pamela ! Qu’est-ce que tu as bien pu mettre là-dedans ?

Pamela prit l’autre poignée et suivit son mari sur le palier. — Le collège voulait que je prévoie sa batte de cricket et ses protège-tibias

pour la nouvelle saison, tu te souviens ? Pour que les garçons puissent s’entraîner un peu.

Ils avaient dû emmener Will chez Harrods pour lui acheter une tenue de

cricket. Pamela sourit au souvenir de son fils sortant de la cabine d’essayage et faisait mine de lancer une balle à Hugh, qui avait à son tour fait semblant de taper la balle avec une batte. Quelle chance que Will ait hérité du corps mince et musclé de Hugh et qu’il soit bon en sport ! Pamela s’était rendue malade d’inquiétude à l’idée que Will puisse être brutalisé quand il était parti pour Cheam ; mais, heureusement, son aptitude pour les jeux d’équipe lui avait valu le respect des autres garçons et des enseignants, et il s’était bien adapté.

C’était délicat de descendre l’escalier avec la malle et, plus d’une fois, elle

se cogna les genoux dessus. Elle espérait que ses bas ne fileraient pas. Hugh serait encore plus agacé si elle devait remonter en courant pour aller en chercher une autre paire, mais par chance, elle n’avait senti aucune déchirure de la soie. Sa robe lui arrivait aux mollets, de toute façon, alors une échelle ne se serait pas vue. De plus, ils ne s’attarderaient pas au collège – une étreinte rapide, pas une larme, puis Will rejoindrait ses amis, et Hugh et elle reprendraient la voiture pour faire le trajet du retour dans un silence morose.

— Que fait Kitty ? demanda Hugh en prenant la malle tout seul pour la

faire passer par la porte d’entrée.

— Elle cuisine. Les Palliser viennent dîner ce soir, tu te souviens ? Hugh invitait souvent des amis le soir du jour où ils raccompagnaient Will.

Pamela savait depuis longtemps qu’il cherchait à lui changer les idées pour que Will ne lui manque pas trop.

— Elle pourrait quand même venir nous aider. — Ce n’est pas la peine.

Pamela reprit la poignée et ils descendirent l’allée avec la malle. — Nous y sommes presque.

Cela la gênait toujours de demander à Kitty de faire quelque chose. Elle

savait qu’elle aurait dû la traiter en domestique plutôt qu’en amie, mais cela ne lui paraissait pas naturel de donner des ordres à une autre femme. Quand elle était enfant, ils aidaient tous maman. Ils n’avaient certainement pas assez d’argent pour avoir des domestiques. Et même s’ils avaient pu en avoir, les gens auraient dit qu’ils étaient prétentieux.

Elle se glissa sur la banquette arrière à côté de Will tandis que Hugh

claquait le coffre. Elle passa un bras autour de son fils et il se pencha pour lui faire un câlin. Pamela sentit sa gorge se serrer. Elle redoutait le moment où Will arrêterait de la serrer dans ses bras, où il ne la laisserait plus lisser ses épais cheveux noirs. Aujourd’hui encore, quand il était très fatigué, il se blottissait contre elle sur le canapé, pressant son corps chaud contre le sien. Un jour, à un moment où il croyait qu’elle ne le regardait pas, elle l’avait surpris en train de sucer son pouce. Hugh l’aurait grondé pour cela – « Un garçon de ton âge qui se comporte comme un bébé, quelle honte ! » –, mais Pamela supposait qu’il devait s’interdire tout geste réconfortant au collège ; il n’y avait rien de mal à ce qu’il régresse un peu une fois à la maison.

À onze ans, il était à l’aube de la puberté. Quand il reviendrait pour les vacances de Pâques, peut-être serait-il plus grand, plus large d’épaules. Elle devait profiter au maximum de son affection maintenant. Le trajet jusqu’à Cheam prenait moins de deux heures. Il ne serait bientôt plus à ses côtés.

Will tourna la tête pour regarder par la fenêtre, se libérant partiellement de

son étreinte, mais sans la repousser.

— Ça va ? lui demanda-t-elle.

Il reporta son attention sur elle et hocha la tête. — Tu es impatient de faire ta rentrée ?

— Oui. J’ai hâte de retrouver Merrow-Jones et Carter et de savoir ce qu’ils

ont eu pour Noël.

Cela devait être dur pour Will d’entendre ses amis parler de leurs cadeaux

alors que sa propre famille ne fêtait pas Noël. C’était un autre inconvénient à ne pas l’envoyer dans un établissement quaker. Pamela lui serra tendrement l’épaule.

— C’est bien. Et je présume que tu as hâte de leur montrer ta nouvelle

tenue de cricket.

Will posa sa main sur la sienne.

— Tout le monde a une tenue de cricket, maman… mais je suis pressé

d’aller sur le terrain et de m’entraîner.

Pamela se força à sourire.

— Je comprends.

— Il faudra que tu nous montres ce que tu sais faire la prochaine fois que

tu reviendras à la maison, dit Hugh par-dessus son épaule.

— J’ai hâte ! répondit Will.

— Moi aussi, dit Pamela. Seulement quatre semaines jusqu’aux prochaines

vacances.

— Je n’arrive pas à croire que tu aies compté ! Pamela regarda le visage rieur de son fils, ses joues rouges, ses yeux

pétillants. Bien sûr qu’elle avait compté : les semaines, les jours, les heures. Elle n’arrêtait pas.

Dès qu’ils eurent regagné le quartier de Hampstead et que Hugh eut garé la

voiture, Pamela monta l’escalier en courant et se dirigea vers la chambre de Will. Une bouffée d’air vicié la saisit à la gorge quand elle poussa la porte. La pièce sentait le renfermé, elle semblait déjà abandonnée, comme si Will n’avait pas dormi là pendant les quatre merveilleuses semaines de vacances. Pamela s’approcha du lit, prit le vieux pyjama à rayures en flanelle de son fils et le plia soigneusement. Il serait bientôt trop petit pour lui. Ils avaient dû lui en acheter un neuf pour le collège, avec sa tenue de cricket.

Kitty voudrait le laver avant de le découper en morceaux pour en faire des

chiffons ; mais Pamela ne le lui donnerait pas tout de suite.

Elle dut faire un effort pour se repoudrer le visage, afin de cacher les traînées de larmes qui avaient coulé sur ses joues et pour redescendre voir Kitty. Elles avaient prévu le menu ensemble des jours plus tôt : fausse soupe de tortue, poulet à la crème accompagné d’épinards et de pommes de terre nouvelles, et poires à la Condé. Pamela avait délibérément choisi un menu simple. Quelque chose de profondément ancré en elle continuait à se révolter contre les mets sophistiqués et, de plus, les Palliser traversaient une période difficile sur le plan financier. Ils avaient dû se séparer de leur cuisinière : Josephine devait désormais préparer leurs repas elle-même. Pamela était assez embarrassée que la carrière de Hugh fût en plein essor alors que leurs amis étaient en difficulté. Elle avait envie de leur offrir un bon repas sans pour autant les mettre mal à l’aise.

Kitty remuait la soupe sur la cuisinière. Derrière elle, sur l’immense table

de cuisine, des bols, des assiettes et une soupière avaient été disposés avec une précision militaire. Une carcasse de poulet à demi désossée était posée entre la vaisselle et un bol de poires. Pamela jeta autour d’elle un coup d’œil anxieux pour vérifier que Felix n’était pas là.

— Tout va bien, Kitty ?

— Oui, madame. Je m’occupe de tout.

Pamela jeta un autre coup d’œil au poulet.

— Vous pourriez peut-être faire bouillir la carcasse pour faire du bouillon

pour demain. Ce serait parfait pour mon repas de midi.

C’était toujours ce qu’ils faisaient, chez elle, quand elle était enfant.

Maman arrivait parfois à faire durer un poulet trois jours. Même pour eux six. Évidemment, le dernier jour, il y avait peu de chances de trouver le moindre morceau de viande parmi l’orge perlé et les légumes mal égouttés.

— Très bien, madame.

Kitty tourna l’un des boutons de la cuisinière, et le bouillonnement de la

soupe ralentit un peu.

— Puis-je faire quelque chose ?

Kitty promena son regard sur la cuisine impeccable, puis elle murmura :

— Les marque-places peut-être…

— Bien sûr, je m’en occupe tout de suite.

— Parfait, madame.

Pamela se détourna pour aller chercher son stylo-plume dans le secrétaire

du salon. Il lui sembla entendre un soupir de soulagement par-dessus le gargouillis de la soupe.

Plus tard, alors qu’elle se tenait devant Hugh pour nouer son nœud

papillon, elle se surprit à s’émerveiller une fois de plus de ce que le timide quaker qu’elle avait rencontré à la Maison des quakers soit devenu cet homme brillant et sûr de lui. Plus Hugh avançait au sein du ministère des Affaires étrangères, plus il semblait s’éloigner avec une aisance alarmante de son éducation frugale, embrassant un mode de vie opulent, des vêtements chics, une alimentation riche. Il semblait même apprécier les concerts et les opéras auxquels ils étaient obligés d’assister. Et, parfois, Pamela avait honte de les apprécier aussi.

Devant le miroir, elle lissa sa robe de soie bleue. La couleur était douce, la

coupe simple. Elle ne mettait jamais de bijoux. Malgré cela, le reflet qu’elle avait sous les yeux avait tout de même plus l’air d’une maîtresse de maison de la haute société qu’une fille à l’éducation modeste et puritaine. Elle pinça les lèvres tout en mettant une touche de parfum Chanel sur sa gorge. Hugh et elle avaient-ils été si aisément changés par l’argent ? Son travail humanitaire, qui consistait à collecter des vêtements et de la nourriture pour les enfants allemands, lui rappelait presque quotidiennement que bien des gens avaient moins de chance qu’eux. Elle espérait sincèrement que plus Hugh deviendrait influent, plus ils pourraient faire de bien pour venir en aide à ces pauvres familles persécutées.

Pendant le dîner, il ne fut question que de finances. Wall Street… L’étalon

or… Les réformes budgétaires. Pamela eut du mal à se concentrer. Elle était trop occupée à vérifier que la soupe n’était pas trop salée ni les pommes de terre trop cuites ; à s’assurer que Kitty avait rempli les verres de vin des invités et que Hugh ne buvait pas trop. Quand ils avaient commencé à recevoir, ils avaient eu de longues conversations afin de décider s’il était moral de servir de l’alcool. Cela allait à l’encontre de leur éducation quaker, mais Hugh estimait qu’ils ne devaient pas imposer leurs propres croyances à leurs invités, et Pamela avait accepté à contrecœur. Depuis quelque temps, Hugh se joignait à eux sans scrupules.

Ce fut un soulagement quand Kitty apporta le porto pour les hommes et que Pamela put emmener Josephine prendre le café dans le salon.

Josephine n’avait pratiquement pas dit un mot du repas, et Pamela avait

envie de la faire sortir de sa coquille. Elle versa le café fumant et lui en tendit une tasse.

— Les choses ne s’arrangent pas ? lui demanda-t-elle à voix basse. C’était devenu une seconde nature pour elle d’imiter l’élocution raffinée de

ses amies ; elle avait depuis longtemps abandonné l’accent avec lequel elle avait grandi. C’était une autre concession sur l’authenticité ; mais Hugh l’avait persuadée de l’importance pour elle de s’intégrer.

Josephine secoua la tête.

— Si Philip ne retrouve pas du travail très bientôt, je crois que nous aurons

besoin de ces provisions que tu rassembles pour les enfants étrangers.

Sa bouche se tordit.

Pamela posa la cafetière d’un geste brusque et renversa un peu de café sur

la table. Elle le tamponna à l’aide d’une serviette en papier.

— Tu sais que nous ferons tout notre possible pour vous aider. Josephine soupira.

— Oui, je le sais. C’est étrange que tu en fasses tant pour les Allemands

alors qu’il y a des enfants anglais qui meurent de faim, c’est tout.

Pamela se tourna pour se servir une tasse de café. — Les quakers ne voient pas différentes nationalités. Les gens sont tous les

mêmes. S’il y a un besoin, nous essayons d’y pourvoir.

— C’est très louable, murmura Josephine avant de boire une gorgée de

café.

Pamela eut un sourire pincé. Elle savait que les Palliser n’aimaient pas

qu’elle aide les enfants allemands, mais elle n’allait pas abandonner son travail bénévole. Elle ne le ferait pour personne.

Heureusement, elles en vinrent bientôt à parler de leurs propres enfants.

Josephine et Philip avaient eux aussi un fils, James, dans la classe au-dessus de celle de Will, à Cheam. Par chance, il avait obtenu une bourse, alors ils n’avaient pas eu à le retirer de l’établissement. Il leur arrivait de faire le trajet ensemble, mais ils y allaient toujours séparément après les vacances du premier trimestre, car il n’y avait pas assez de place pour les deux garçons et tous leurs bagages pour le deuxième trimestre.

Les filles des Palliser étaient encore toutes à Sarum Hall, même si le

couple avait de plus en plus de mal à en payer les frais. Pamela enviait Josephine, qui pouvait accompagner ses filles à l’école le matin et aller les rechercher l’après-midi. Ce que c’était merveilleux de dîner avec ses enfants tous les soirs, de pouvoir aller jeter un œil dans leur chambre quand ils dormaient, de voir leurs cheveux ébouriffés sur les oreillers, de regarder leur poitrine se soulever et s’abaisser au rythme de leur respiration, de les réconforter quand ils faisaient des cauchemars. Pamela s’efforça de ne pas imaginer Will frissonnant sous une couverture grise, peinant à trouver le sommeil sur un matelas plein de bosses dans le dortoir froid. On aurait dit que plus on payait pour l’éducation d’un enfant, plus leur logement était spartiate. Mais au moins, cela avait été leur décision de mettre Will en pension – enfin, la décision de Hugh, en tout cas. Comme c’était affreux pour ces pauvres parents allemands d’avoir dû envoyer leurs enfants en Angleterre dans l’espoir de les protéger de leur pays de plus en plus hostile, sans même savoir s’ils les reverraient un jour !

Par bonheur, leurs invités partirent un peu avant minuit. Pamela mourait

d’envie de s’extirper de son corset et d’enfiler sa chemise de nuit de flanelle. Elle était assise à sa coiffeuse et s’appliquait de la crème sur le visage tandis que Hugh était assis dans le lit avec un exemplaire un peu froissé du Times .

— Josephine va bien ? demanda-t-il.

Sa voix montait de derrière le journal.

— Je crois…

Pamela entreprit de se brosser les cheveux. Elle ne leur donnait plus cent

coups de brosse comme elle le faisait quand elle était enfant et qu’ils lui arrivaient au milieu du dos. Ils étaient à présent plus courts, ses mèches ondulées encadrant son visage. Elle s’était fait faire une permanente la semaine précédente, et elle ne voulait pas la détendre. Elle reposa la brosse et fit bouffer ses cheveux à l’aide de ses doigts.

— … mais je pense qu’ils doivent se serrer la ceinture. — C’est ce que Philip m’a dit. Cela ne doit pas être facile pour lui, le

pauvre !

— C’est sûr…

Pamela se glissa dans le lit et passa la tête sous le journal de Hugh.

— … mais j’envie Josephine d’avoir ses filles auprès d’elle, à la maison.

Hugh plia le journal et le laissa tomber par terre, puis il passa un bras autour de Pamela et appuya sa tête contre la sienne.

— Je sais que Will te manque terriblement, ma chérie, mais c’est une

bonne chose pour lui d’être à Cheam. Il fréquente les bonnes personnes. Pamela s’écarta un peu de lui.

— Les bonnes personnes ? D’autres quakers seraient les meilleures

personnes, Hugh. Nous devons l’envoyer à Leighton Park quand il aura quitté Cheam. C’est important qu’il fréquente un établissement quaker.

Hugh se retourna pour regonfler son oreiller.

— Les Palliser espèrent pouvoir envoyer James à Marlborough – s’il

obtient une autre bourse. Je crois que nous devrions au moins y réfléchir.

Pamela s’allongea sur le dos.

— Je croyais que nous étions d’accord. Tu as été heureux à Leighton,

n’est-ce pas ?

— Oui, bien sûr, mais mon père ne travaillait pas au ministère des Affaires

étrangères.

Hugh soupira et Pamela sentit des effluves de porto. — Tu n’as pas peur que nous soyons en train de perdre de vue nos

convictions ?

Hugh ferma les yeux. Il était si immobile que Pamela se demanda s’il

s’était endormi.

— Je reste un quaker dans l’âme, finit-il par répondre dans un murmure.

Nous sommes nombreux au sein du gouvernement. Nous pouvons faire davantage de bien de l’intérieur.

Pamela se tourna de nouveau vers lui, mais il ronflait déjà faiblement. La

conversation devrait attendre.

 

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