L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 27

 

1944-1950

 

OceanofPDF.com

27

 

Après le petit-déjeuner, Hana écarta le rideau de robes à l’odeur aigre qui

pendaient mollement à l’extrémité de sa couchette, et elle s’allongea sur le matelas. Il ne s’affaissait plus sous son poids tant elle était maigre. Elle regarda fixement le plafond crasseux. Au moins, les dortoirs étaient moins bondés, maintenant que tant de gens étaient partis ; mais d’une certaine façon, c’était encore pire : l’endroit était encore plus froid et l’on s’y sentait encore plus seul sans la pression des corps, sans les soupirs et les gémissements dans la nuit, sans les chuchotements et les murmures des êtres désespérés.

Elle n’avait pas eu de nouvelles d’Eva depuis que celle-ci était partie ; et

elle n’en avait pas eu non plus de ses parents adoptifs, à part l’unique carte postale qu’elle avait reçue. Étaient-ils seulement encore en vie ? Elle s’essuya les joues avec son pouce et essaya d’ignorer la peur qui lui étreignait si souvent le cœur alors qu’elle se demandait, pour la énième fois, ce qui leur était arrivé à tous. L’image du visage d’Eva quand elle la regardait jouer du piano s’imposa à elle. Elle avait travaillé d’arrache-pied à ses morceaux dans le seul but d’apercevoir le sourire plein de fierté d’Eva quand elle jouait une phrase particulièrement bien ou quand le public applaudissait avec enthousiasme à la fin. S’imposaient aussi à elle, plus lointains, les souvenirs de la première Mutti qu’elle avait connue en train de lui nouer avec soin une écharpe en laine autour du cou pour qu’elle n’ait pas froid en allant à l’école ; et ceux de son père en train de prononcer la bénédiction pour les filles pour le Shabbat . Elle étouffa un sanglot. Comment était-elle censée trouver l’énergie d’aller de l’avant ? Surtout aujourd’hui, alors qu’elle devait jouer la comédie comme si sa vie en dépendait.

Au mois de juin, une délégation du Comité international de la Croix-Rouge

avait visité le ghetto. On avait demandé à Hana de jouer le Requiem lors d’une soirée de gala. Elle avait imaginé Eva à ses côtés tout au long et elle avait joué de toutes les fibres de son être en l’honneur de sa mère. À la fin, le public s’était levé pour les ovationner.

La visite de la Croix-Rouge avait été un tel succès qu’on tournait

maintenant un film à Terezín. Il devait s’intituler : Le Führer offre une ville aux Juifs .

— Viens, Hana.

La responsable du dortoir posa une pile de vêtements sur son lit. — Il faut que tu t’habilles. Le tournage commence dans dix minutes. Hana s’assit avec lassitude et retira la robe grise qu’elle portait depuis deux

ans, qui était trop serrée aux emmanchures et beaucoup trop courte. Elle enfila ensuite le chemisier blanc, remarquant vaguement la légère odeur de coton neuf et frais. Depuis combien de temps n’avait-elle pas porté un vêtement qui ne fût pas vieux et rendu raide par la crasse ? Le chemisier était un peu large, mais la matière était douce sur sa peau, et, en dépit du dégoût que lui inspiraient les événements de la journée, il y avait une petite partie d’elle qui appréciait cette sensation. Elle ferma lentement les boutons

de nacre. La jupe d’une dirndl 33 bleue avec des broderies le long de l’ourlet était étalée sur le lit. Elle l’enfila, puis descendit prudemment l’échelle, tenant fermement la jupe pour l’empêcher de tomber. Debout devant le miroir piqué, elle roula la taille plusieurs fois sur elle-même jusqu’à ce que l’épaisseur du tissu la maintienne en place. Cela rendait la jupe un peu courte, mais elle s’évasait joliment et, au moins, de cette façon, elle ne glisserait pas.

Il y eut un sifflement bas derrière elle, et Inga la poussa doucement pour

regarder sa propre tenue : une robe qui lui arrivait aux genoux en serge d’un rouge foncé soutenu.

— Tu es belle.

Hana haussa les épaules.

— Toi aussi.

Inga lui prit le bras.

— Allez, viens, finissons-en avec cette comédie. Elles passèrent devant des parterres de fleurs resplendissantes aux couleurs

de pierres précieuses et devant des pelouses impeccables lumineuses dans le soleil de la fin de l’été. Au bout de la rue se trouvait un grand groupe d’hommes vêtus de costumes neufs, quoique mal ajustés, de femmes dans d’élégantes tenues d’avant-guerre, qui faisaient paraître tout petits leurs corps amaigris, et d’enfants aux cheveux soigneusement brossés et ornés de rubans neufs.

Le réalisateur, un homme de grande taille aux joues flasques, au front

dégarni et aux cheveux épais, se précipita vers Hana et Inga en les voyant approcher.

— Juste à temps ! Venez vous asseoir ici, s’il vous plaît. Il leur indiqua une table devant un café à la façade de couleur vive et tira

deux chaises. Hana et Inga se hissèrent maladroitement dessus. Quelqu’un posa devant elles des tasses d’un ersatz de café brûlant.

— Vous devez prendre un air naturel. Souriez. Riez. Son front plissé contredisait son ton enjoué.

Hana se força à sourire tandis qu’Inga laissait échapper un petit rire

nerveux.

Le réalisateur fit un pas en arrière, fronça de nouveau les sourcils, puis se

rua sur elles pour placer le bras de Hana sur la table et incliner vers elle le visage d’Inga. Il fit ensuite un signe de tête au cameraman.

— Maintenant, dit le réalisateur, se passant une main dans les cheveux,

commencez à parler. Peu importe ce que vous direz. On n’entendra pas votre conversation. Mais essayez de penser à quelque chose d’agréable. C’est important que vous donniez l’impression d’être en train de passer un bon moment.

Hana jeta un coup d’œil à Inga, qui eut un haussement d’épaules presque

imperceptible.

Hana avait la bouche toute crispée tant elle se forçait à sourire. À quoi pourrait-elle bien penser ? Elle chassa de son esprit les images d’Eva et de ses parents et laissa ses pensées se tourner vers la soirée à venir. Elle allait jouer pour une représentation spéciale de Brundibár . Elle essaya d’anticiper les notes joyeuses s’élevant dans la nouvelle salle de concert et imagina les applaudissements et les acclamations qui retentiraient à la fin du spectacle. Son visage se détendit enfin et son plaisir devint authentique.

— Coupez ! cria une voix.

Le réalisateur affichait un grand sourire.

— Bravo, mesdemoiselles ! dit-il. Cela a bien fonctionné. Nous avons fait

un gros plan de toi en train de sourire à la fin, Hana. C’était très bien.

Il recula tandis que l’un de ses assistants retirait les tasses, même si elles

n’avaient pas fini leur café.

— Vous êtes libres, maintenant, jusqu’aux scènes de football de cette après-midi.

Hana et Inga se levèrent, trébuchantes, et affichèrent un sourire sans joie. Le réalisateur se tourna pour faire face au groupe de prisonniers qui

avaient assisté à la scène.

— Très bien, tout le monde, faisons un plan de vous en train de faire la queue à la banque.

La foule se tourna vers la devanture érigée à la hâte qui se dressait

maintenant devant un vieil entrepôt et commença à former une file d’attente.

— Beaucoup de sourires et de bavardages, s’il vous plaît, ordonna le

réalisateur.

Les prisonniers s’exécutèrent, forçant des sourires et des rires gênés,

faisant la queue pour recevoir de l’argent de camp, sans valeur aucune. Le tournage se poursuivit.

— Au moins, ça change de la routine, marmonna Inga alors qu’elle et

Hana regagnaient leurs baraquements.

En réalité, rien n’avait changé : il faisait toujours un froid glacial dans les

dortoirs crasseux, les rations – en dehors de la nourriture délicieuse qu’on leur donnait pour les caméras et qu’on leur retirait dès que le tournage était terminé – étaient maigres et monotones, les puces et les punaises de lit mangeaient mieux qu’eux. Et, chaque jour, des trains entiers de gens au visage blanc et tourmenté étaient déportés vers l’est.

Alors qu’elles remontaient le couloir d’un pas traînant en direction du

dortoir, Hana et Inga virent un officier allemand qui sortait : c’était Otto. Inga se pressa contre le mur et baissa les yeux. Ils avaient tous appris il y avait bien longtemps qu’il valait mieux ne pas attirer l’attention sur soi. Hana se serra contre elle, mais quand elles croisèrent Otto, elle lui jeta un coup d’œil. Il la salua d’un hochement de tête. Quand elle s’approcha de son lit, elle vit un petit pain posé sur la couverture grise, à côté d’une partition de musique. Elle prit le petit pain et le pressa contre son nez. Il sentait bon et était encore chaud, tout droit sorti de la boulangerie.

— Des privilèges ? demanda Inga d’un ton empreint d’ironie. Hana avait reçu un certain nombre de cadeaux au fil des mois, mais elle les

avait découverts alors qu’elle était seule. C’était la première fois que quelqu’un était témoin de la générosité d’Otto.

Elle hocha la tête.

— Il a l’air de s’être pris d’affection pour moi.

Elle cassa le petit pain en deux et en donna la moitié à Inga. Celle-ci la remercia d’un hochement de tête avant de hausser un sourcil interrogateur.

— Et qu’est-ce qu’il a en échange ?

Hana rougit.

— Rien !

Elle prit la partition. C’était l’une des Études de Chopin. Ses doigts

brûlaient du désir de jouer.

Inga parla la bouche pleine.

— Tu t’attends à ce que je croie qu’un officier allemand t’offre des

cadeaux sans raison ?

— D’accord. C’est un admirateur. Il aime ma façon de jouer. Cette fois encore, Inga haussa un sourcil.

— Tu donnes des concerts privés, hein ?

— Non ! s’exclama Hana. Bon, allez… Nous devons nous préparer pour

assister au match de football.

Elle prit un peigne graisseux et commença à le passer dans ses cheveux. Inga posa sur elle un regard pénétrant, mais elle n’en dit pas davantage. Le film fut terminé en une semaine. Le lendemain du montage final, le

réalisateur et le reste de l’équipe ayant rempli leur rôle, on les fit monter à bord d’un train pour l’est. Les devantures aux couleurs vives, les terrains de jeu pour les enfants, la nourriture délicieuse : tout disparut. Les foules heureuses et enthousiastes avaient fait leur travail et réussi à persuader le public que tout allait bien. Le reste du monde ignorait leur souffrance. Et Terezín était comme avant, sinon pire, après ce bref répit qu’on leur avait octroyé.

Peu de temps après le tournage, Gabriel et d’autres musiciens et

compositeurs importants étaient à leur tour à bord d’un train à destination de l’est. Terezín avait été privé, presque d’un seul coup, de ses talents musicaux. Hana n’entendit plus jamais parler d’eux.

Cependant, moins d’un an plus tard, les choses commencèrent à changer.

Ce ne fut tout d’abord qu’une rumeur.

« Les Russes arrivent », murmuraient les gens à la pompe à eau. « Les

Allemands battent en retraite », se disaient-ils quand ils faisaient la queue pour manger. « La guerre touche à sa fin », déclaraient-ils tout bas quand ils partaient travailler tous les matins. Des Allemands commençaient à disparaître. Un matin, Hana passa devant le bâtiment de la SS et vit un grand nombre d’officiers porter des valises et les charger dans des fourgonnettes. Il y avait moins de surveillants dans les cuisines, moins d’hommes en uniforme dans les rues.

Deux jours plus tard, Otto l’aborda alors qu’elle était assise au piano, à s’exercer pour un concert prévu le soir même.

— Je risque de ne pas être là beaucoup plus longtemps, dit-il, la regardant

avec le curieux mélange de fierté et d’incrédulité qui caractérisait maintenant le plus souvent son expression. La guerre tourne mal pour nous. Les Russes avancent. Ils ont déjà libéré plusieurs camps. Retourne à Prague quand la guerre sera terminée, et je te retrouverai là-bas.

Retourner à Prague ? Hana avait beau être transportée de joie à la

perspective de la liberté, elle était prise de panique. Où irait-elle ? Elle avait maintenant quatorze ans, mais elle n’avait eu aucun contact avec ses parents adoptifs depuis des années. Devrait-elle retourner à la maison où elle habitait avec les Rubenstein ? Comment y parviendrait-elle toute seule ? Son cœur martelait sa poitrine. Otto avait fait quelque chose d’ignoble ; elle ne pourrait jamais oublier qu’il avait violé Eva et qu’il n’avait rien fait pour qu’elle ne soit pas déportée à l’est. En cela, c’était un monstre ; mais c’était tout de même son père, et il l’avait sauvée, elle . Elle avait envie de lui demander de rester, de continuer à la protéger. Ils avaient passé peu de temps ensemble depuis qu’il l’avait sauvée de la déportation, mais elle savait qu’il la surveillait de loin. Elle n’avait pas arrêté de recevoir des petits à-côtés, mais elle avait veillé à les cacher à Inga, de crainte que celle-ci ne se moque encore d’elle en parlant de favoritisme. Elle savait qu’il n’aurait plus aucun pouvoir si les Russes prenaient le contrôle du camp, mais peut-être qu’il tiendrait parole et la retrouverait.

— Merci, murmura-t-elle, désorientée.

Otto hocha la tête d’un air un peu gêné et s’éloigna à grandes enjambées. Puis de nouvelles personnes arrivèrent par les trains. Cette fois, il ne

s’agissait pas de Juifs de Prague terrifiés et relativement robustes, mais de gens venus des camps de l’est. Hana aperçut un groupe d’entre eux. Ils descendaient du train en chancelant : des hommes aux visages cireux et aux corps squelettiques, des femmes aux crânes rasés, vêtues de haillons, des enfants dont les visages tourmentés suggéraient qu’ils avaient vu et vécu des horreurs. Elle se figea en les voyant. La situation était terrible à Terezín, mais personne n’avait cet aspect-là.

Cette nuit-là, une nouvelle jeune fille fut affectée à leur dortoir. Elle se recroquevilla sur le lit à côté de celui de Hana. Son visage trahissait son épuisement. Hana lui offrit un verre d’eau ; la jeune fille y posa des lèvres violettes pour boire à petites gorgées et leva vers elle un regard vide.

— D’où viens-tu ? murmura Hana.

— D’Auschwitz, répondit la jeune fille.

— D’Auschwitz ? Ce n’est pas en Pologne ? demanda Hana. La jeune fille esquissa un hochement de tête presque imperceptible,

comme si le simple fait de faire ce geste était trop douloureux.

Hana avait soudain la bouche toute sèche.

— As-tu croisé un couple appelé Rubenstein ? Ou bien Eva et Josef

Kolischer ?

La jeune fille fit non de la tête cette fois.

— Nous étions des dizaines de milliers.

Hana lui prit la main.

— Que vous ont-ils fait ?

— Ils nous ont affamés… torturés… laissés mourir. Mais j’ai eu de la

chance. Tant d’autres ont été gazés !

— Gazés ?

— On leur a dit qu’ils allaient prendre une douche, mais ils n’en sont

jamais ressortis vivants. J’ai vu les corps après…

La jeune fille ferma les yeux.

Hana avait l’impression que la pièce tournait autour d’elle. Elle essaya de

se défaire de l’image insistante de Mutti, la peau de son crâne rasé tendue sur une tête ratatinée, les os pareils à des bouts de bois, les yeux ébahis par la terreur…

Elle caressa doucement le dos de la jeune fille, sentant la proéminence de

sa colonne vertébrale sous sa peau.

— Merci de me l’avoir dit, dit-elle avant de se glisser dans son propre lit. Elle passa la nuit à chasser des formes spectrales qui essayaient de

s’agripper à elle de leurs mains inertes, de faire taire les hurlements inhumains, d’étouffer l’odeur fétide des corps pourrissants, les effluves pernicieux de gaz, d’occulter l’atrocité de la mort de ses parents et d’Eva, encore et encore.

Le lendemain matin, plus aucun bruit ne s’élevait du lit de la jeune fille.

Hana la regarda. Elle était étendue sur le dos, le front grouillant de poux. Elle était morte, c’était évident ; et Hana se rendit compte qu’elle ne connaissait même pas son prénom.

Quelques jours plus tard, un étrange silence régnait quand Hana se réveilla. Pourquoi les gardes ne hurlaient-ils pas comme d’habitude ? Pourquoi n’entendait-on pas les portes claquer, les camions rouler ? Pourquoi les gens ne gémissaient-ils pas à l’idée d’affronter une autre journée ? Elle s’assit dans son lit et regarda autour d’elle. Ses compagnes de chambrée faisaient la même chose.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

Elsa, la responsable du dortoir, était déjà habillée. Elle ouvrit la porte et sortit dans le couloir. Hana écouta ses pas s’éloigner. Il y eut un long silence tandis que tout le monde attendait de découvrir ce qui s’était passé. Elsa finit par revenir.

— Il n’y a plus personne, dit-elle. Plus d’Allemands en tout cas. Hana se leva d’un bond et prit ses vêtements. Elle les enfila

précipitamment et fit signe à Inga de la suivre. Ensemble, les filles explorèrent les baraquements, mais en dehors des autres prisonniers, aussi perplexes qu’elles, elles ne virent personne ; pas un seul garde. Elles traversèrent la rue déserte et entrèrent dans les cuisines, où les gens se servaient de nourriture apparemment sans crainte d’être châtiés. Hana regarda un homme qui se tenait devant elle et enfournait des morceaux de pain dans sa bouche. Elle était tentée d’en faire autant, mais elle ne pensait pas que son estomac le supporterait. Elle se contenta donc de prendre deux pommes, en donna une à Inga et grignota prudemment la sienne.

— Est-ce que c’est un piège ? demanda Inga. Tu crois que les Allemands

nous testent, qu’ils se sont cachés pour voir ce que nous allions faire ? Peut-être que s’ils nous trouvent en train de faire une razzia, ils nous fusilleront.

Hana fourra sa pomme dans sa poche.

— Tu as peut-être raison, répondit-elle, mais je suis tombée sur l’un des gardes l’autre jour, et il m’a dit qu’il n’allait pas tarder à partir. Il a dit que la guerre tournait mal pour eux, qu’ils devaient s’enfuir avant l’arrivée des Russes.

Inga eut un grand sourire.

— Dans ce cas, profitons-en ! dit-elle.

Cependant, le lendemain, elles furent réveillées par des coups de feu. — Ne bougez pas ! leur conseilla Elsa. Cachez-vous sous vos couvertures. Hana s’étendit de tout son long sur son lit et tira la couverture sur sa tête.

La couverture sentait horriblement mauvais et la chaleur était suffocante. C’était dur de résister à la tentation de sortir dans le soleil printanier, mais cela valait mieux que de risquer sa vie.

Au bout de plusieurs heures, au cours desquelles Hana se réjouit d’avoir

glissé une pomme sous son oreiller, il sembla évident que la fusillade avait cessé.

— Habillons-nous, dit Elsa. Je crois que nous pouvons quitter le bâtiment

sans danger, mais nous allons devoir être prudentes.

Elles suivirent toutes ses conseils et, bientôt, elles passaient la porte

discrètement. Hana prit une profonde inspiration. L’air était encore vicié par l’odeur qui émanait du crématorium, mais on commençait à sentir un parfum floral et vivifiant. Le parfum de l’espoir , pensa-t-elle. Hélas, à peine se fut-elle fait cette réflexion que les coups de feu reprirent. Elles retournèrent précipitamment dans le bâtiment et, depuis l’obscurité du hall d’entrée, virent deux hommes en uniforme allemand courir dans la rue et lancer des grenades par la porte du bâtiment d’en face. Inga se cacha le visage contre l’épaule de Hana alors qu’une explosion violente retentissait, suivie de cris de douleur. N’osant pas chercher à en savoir plus, elles regagnèrent leur dortoir et y passèrent le reste de la journée, ainsi qu’une bonne partie de la nuit, à écouter le grondement des canons et les coups de feu. À un moment donné, le bâtiment entier fut ébranlé par un obus qui avait atterri à proximité, mais personne dans les baraquements de Hauptstrasse ne fut blessé.

— Je n’arrive pas à croire que nous ayons survécu à tout ça juste pour être

tuées dans le baroud d’honneur des nazis, marmonna Inga.

— Nous devons rester cachées, dit Elsa. C’est un combat entre les

Allemands et les Russes. Nous n’arriverons qu’à nous faire tuer si nous sommes prises entre deux feux.

Hana acquiesça d’un hochement de tête et replongea sous sa couverture. Si

elle jouait tout le Requiem dans sa tête, les combats seraient peut-être terminés quand elle aurait fini. Elle avait joué la partie pour piano pour le chœur de nombreuses fois depuis le départ d’Eva et, chaque fois, elle et les choristes s’étaient donnés à fond en un acte de défi. C’était une petite victoire, et la musique ne manquait jamais d’éveiller leur âme.

Toutefois, elle n’en était qu’à la fin du Kyrie quand elle sentit quelqu’un la

secouer.

— Sors de là-dessous, lui dit Inga. Il faut que tu voies ça ! Elle était penchée tout au bout de son lit et regardait par la fenêtre. Hana

s’empressa de la rejoindre.

Un char russe descendait la rue, un drapeau rouge fiché dans le mantelet de son canon. Sous les yeux des filles, les gens commencèrent alors à sortir en masse des baraquements. Leurs voix s’élevèrent dans l’air.

— Les Russes sont là ! Nous sommes sauvés ! Hana et Inga se ruèrent dehors pour se joindre à eux. Tout autour d’elles,

des gens criaient et s’étreignaient, partageaient de gros morceaux de pain et des pichets de thé, se parlaient fébrilement, traînaient des sacs à dos et des valises dans la rue, chantant de leurs voix rauques leurs hymnes nationaux. Enfin, enfin , après tout ce temps, la guerre était terminée. Ils étaient libres.

33. Robe traditionnelle des Alpes bavaroises.

 

OceanofPDF.com