L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 14

 

 

— Miriam ! Tu as reçu une lettre !

Pamela ouvrit la porte de la chambre de Miriam, qui dégageait cette odeur

indéfinissable de petite fille, si différente des notes terreuses qui imprégnaient la chambre de Will, et elle jeta un coup d’œil à l’intérieur. Le couvre-lit était soigneusement lissé, la petite brosse et le petit peigne roses qu’elle lui avait achetés posés sur la coiffeuse, sa robe de nuit en lin méticuleusement pliée sur le fauteuil en osier à côté du lit ; mais Miriam n’était pas là. Pamela s’arrêta pour regarder la petite pile de livres au chevet du lit. Pierre Lapin , Histoire de Babar , La Forêt enchantée . Elle les lisait à Miriam chaque soir, même si la petite fille avait récemment commencé à lire les deux ou trois premiers paragraphes elle-même, pointant son petit index à l’ongle rongé sur les mots, les prononçant avec soin, en anglais, presque sans une trace d’accent.

Les grommellements de Hugh pour l’envoyer à Hinton Hall n’avaient

toujours pas abouti. Officiellement, ils étaient en guerre depuis près d’un an. On venait de commencer à rationner le thé, au grand déplaisir de Kitty, mais en dehors de cela, peu de choses avaient changé à Hampstead. Dieu merci, les Allemands les avaient laissés tranquilles jusque-là. Il n’y avait aucune raison d’envoyer Miriam ailleurs.

D’autres avaient eu moins de chance. On ne savait toujours pas ce qui était

arrivé au dernier train de Prague. Win et Dolly étaient reparties les larmes aux yeux pour le Devon, sans l’enfant qu’elles avaient tant eu envie d’aimer, et l’Association des amis des réfugiés avait été dissoute à contrecœur, l’accès à l’Europe étant maintenant fermé. Hugh avait essayé de retrouver la trace des enfants, mais sans succès. « Personne ne sait ce qui leur est arrivé. Ce n’était vraiment pas de chance qu’ils soient censés partir le jour où la guerre entre nous et l’Allemagne a été déclarée. » Pamela avait été horrifiée. Même si plus de six cents enfants avaient été secourus, c’était la perte de ces deux cent cinquante enfants-là qui la hanterait toujours. Dieu merci, Miriam était arrivée saine et sauve. Pamela essayait de se concentrer sur Miriam et de faire taire les terribles conjectures sur les autres.

— Ah, te voilà !

Elle ouvrit tout grand la porte de la cuisine et trouva Miriam assise sur un

petit tabouret, avec sa poupée Lilli, un peu abîmée, à ses côtés, comme d’habitude. Elle aidait Kitty à faire du pain d’épices au gingembre. Elle avait les joues rouges, et quelques grosses gouttes de pâte à pain d’épices étaient accrochées aux mèches folles de cheveux qui s’étaient échappées de ses longues tresses.

— N’est-ce pas notre ration de sucre, Kitty ?

— Si, madame. Je l’ai économisée. Non pas qu’il y ait beaucoup de thé à

boire ces temps-ci, mais ni vous ni moi ne prenons de sucre dans notre thé, et comme monsieur Will et monsieur Denison ne sont pas là pour prendre chacun leurs trois cuillerées habituelles, j’ai réussi à en mettre un peu de côté.

Pamela rit.

— D’accord ! Et c’est sûr que Miriam adore le pain d’épices. Elle s’avança pour retirer les gouttes collantes des cheveux de la petite. Miriam pressait la pâte dans sa petite main potelée, elle l’étalait sur la table

couverte de farine, puis elle découpait de petites formes dedans à l’aide d’un couteau émoussé. Kitty graissait une grande plaque en étalant de précieux bouts de beurre dessus.

Pamela prit une chaise.

— Tu veux ouvrir ta lettre, Miriam ?

Miriam secoua la tête et continua ses découpages de pâte. — Allez, mademoiselle, dit Kitty. Il faut mettre cette fournée à cuire. Elle décolla les créations de Miriam de la table, ignorant son gémissement

de protestation, et elle disposa les formes sur la plaque. Il ne restait plus qu’une petite boule collante de pâte. Tandis que Kitty se retournait pour glisser la plaque dans le four, Miriam la mit dans sa bouche. Son petit visage s’empourpra davantage.

— Lave-toi les mains, Miriam, dit Pamela, la soulevant du tabouret et

l’emmenant vers l’évier.

Elle tint Miriam par la taille d’une main, soutenant son poids sur son genou

replié, et elle ouvrit le robinet de l’autre, puis elle lui fit mettre les mains sous l’eau courante. Bon sang ! L’enfant était lourde. Elle avait beaucoup grandi au cours des quelques derniers mois. Pamela la reposa par terre avec un grognement de soulagement, et elle alla chercher le torchon.

Miriam se rassit et Pamela en fit autant, lui tendant le torchon pour qu’elle

puisse s’essuyer les mains. Kitty nettoyait les restes de pâte sur la table et empilait saladiers et couteaux dans l’évier. Les premiers effluves de gingembre et de sucre s’élevaient du four.

Pamela donna la lettre à Miriam, et la petite fille l’ouvrit en silence. Elle

sortit de l’enveloppe une unique feuille de papier fin, recouverte d’une écriture ronde impeccable, et elle la tendit à Pamela.

— C’est toi qui la lis, s’il te plaît.

Miriam faisait des progrès quand il s’agissait de lire les mots imprimés

dans les livres, mais l’écriture dense de son père la déconcertait. Même Pamela avait parfois du mal à la déchiffrer.

— Ma chère enfant , commença-t-elle. Ce serait un soulagement quand Miriam pourrait lire elle-même son

courrier. C’était très dur de retenir ses larmes alors que l’affliction de ses parents transparaissait de façon si évidente entre les lignes.

— J’espère que tu es bien sage et que tu ne déranges pas M. et Mme

Denison.

Pamela regarda Miriam par-dessus la feuille.

— Bien sûr que tu ne nous déranges pas, n’est-ce pas, ma chérie ? Miriam secoua la tête. Ses tresses décrivirent un mouvement de balancier. — Nous sommes très occupés ici. Oma et Opa sont encore avec nous, et ils

t’embrassent. Mutti nous nourrit tous bien, même s’il n’y a plus beaucoup à manger dans les commerces. Je travaille dur à l’Institut.

Pamela savait que le père de Miriam était un scientifique. Elle se

demandait dans quel genre de recherches il était impliqué ; mais c’était pour Eva qu’elle avait le cœur lourd. De toute évidence, le père de Miriam ne voulait pas inquiéter sa fille, mais Prague était occupée depuis maintenant dix-sept mois. Les réserves de nourriture devaient avoir sérieusement diminué. Cela devait être très dur pour cette dame de nourrir quatre personnes. Miriam n’avait jamais mentionné une version tchèque de Kitty ; Eva devait être obligée de tout faire toute seule. Pamela tendit une main pour remettre derrière les oreilles de Miriam les mèches de cheveux qui s’étaient échappées. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était s’occuper au mieux de la fille de la pauvre femme ; et prier Dieu qu’elle puisse la lui renvoyer saine et sauve le moment venu. Miriam lui manquerait terriblement, bien sûr, mais elle avait son propre enfant ; ce n’était pas juste de garder celle d’une autre.

Le reste de la lettre était décousu. Des bribes de nouvelles au sujet des voisins, de visites à la synagogue, d’un livre qu’il lisait, de la chatte du quartier. Pamela imagina le pauvre homme en train de chercher des cancans acceptables à raconter à sa fille, alors qu’il avait en fait probablement envie d’écrire : La vie est horrible, tu nous manques atrocement. Elle lut à haute voix la bénédiction pour les filles avec laquelle il terminait chaque lettre. Elle la connaissait par cœur maintenant.

Quand ils avaient accueilli Miriam, Hugh et elle avaient discuté de ce

qu’ils devaient faire quant à la judéité de l’enfant. Margery lui avait dit que certains rabbins étaient allés trouver Nicholas Winton, un jour, pour se plaindre parce que les enfants réfugiés étaient envoyés dans des familles chrétiennes. La réponse de Winton avait été lapidaire : « Si vous préférez un Juif mort à Prague qu’un Juif vivant élevé dans un foyer chrétien, c’est votre problème, ce n’est pas le mien. » Il n’avait plus jamais entendu parler d’eux.

Pamela avait veillé à ne pas lui servir de viande de porc, quoiqu’il n’y en

eût plus beaucoup dans les commerces, de toute façon, et Hugh et elle l’avaient emmenée à une assemblée quaker, un dimanche, peu après son arrivée, mais elle avait gigoté tout au long de l’office et, la semaine suivante, ils l’avaient laissée avec Kitty. L’idée lui était venue à l’esprit de demander aux Segal, qui habitaient au bout de la rue, s’ils voulaient bien l’emmener à leur synagogue, mais elle ne voulait pas les déranger. Il n’y avait eu dans les lettres des Kolischer aucune requête concernant la foi de l’enfant. Quelques mois dans toute une vie ne lui feraient pas de mal, et elle pourrait reprendre son éducation juive dès qu’elle serait de retour à Prague. Il faudrait bien que cela suffise.

Ce soir-là, Pamela n’arriva pas à trouver le sommeil. Quand Hugh rentra, à

2 heures du matin, elle était encore éveillée. Churchill avait succédé à Chamberlain au mois de mai, et il exigeait des réunions à toute heure du jour et de la nuit.

— Cet homme ne se repose jamais, grommela Hugh, alors nous ne

pouvons pas non plus !

À peine quelques minutes plus tard, il ronflait. Pamela dut s’endormir vers 3 heures, mais elle fut réveillée par un

ronflement particulièrement fracassant. Elle se redressa brusquement, prête à donner un petit coup de coude à Hugh, mais elle se rendit alors compte qu’il y avait aussi de la lumière. Des flamboiements soudain illuminaient la pièce, puis s’évanouissaient instantanément.

Le hurlement plaintif de la sirène retentit, et l’estomac de Pamela se

souleva.

— C’est un raid aérien ! cria-t-elle.

Hugh peinait à s’arracher à un sommeil profond. — Nous sommes bombardés !

Le cœur de Pamela martelait sa poitrine.

Hugh se redressa vivement, mais elle était déjà debout, fouillant dans

l’armoire pour en sortir la boîte du nécessaire d’urgence qu’elle avait rassemblé à l’automne précédent : des biscuits, une torche électrique, une gourde d’eau, un jeu de cartes. Elle attrapa sa robe de chambre à la patère de la porte et jeta la sienne à Hugh.

— Je vais réveiller Miriam. Kitty est chez sa mère. Dieu merci, Will était au lycée.

Hugh hocha la tête. Ses cheveux étaient hirsutes dans la faible lumière, son

visage fermé à cause de l’épuisement.

Pamela se dirigea vers la chambre de Miriam sur la pointe des pieds. Elle

éprouva une pointe de culpabilité en voyant les cheveux bruns de la petite fille étalés sur l’oreiller, en entendant le rythme régulier de sa respiration. Elle suçait son pouce, comme d’habitude. Pamela lui caressa le visage.

— Miriam, ma chérie…

La petite ne réagit pas.

La sirène était plus insistante, maintenant, son hurlement strident fendant

les ténèbres. C’est alors qu’il y eut la détonation d’une énorme explosion. Pamela prit Miriam dans ses bras, courut sur le palier et descendit les deux volées de marches le plus vite possible.

Hugh était déjà au sous-sol, traînant sur le sol les deux vieux fauteuils qu’ils y avaient relégués des années plus tôt.

— Voilà, donne-la-moi, dit-il.

Pamela lui confia l’enfant. Hugh la prit dans ses bras et s’affala dans l’un

des fauteuils avec Miriam sur les genoux. Elle se pelotonna, encore à moitié endormie, suçant furieusement son pouce. Pamela retourna précipitamment chercher la boîte du nécessaire d’urgence, ignorant les protestations de Hugh qui trouvait qu’il serait plus prudent qu’elle reste là. Elle ramassa la boîte sur le sol de la chambre et redescendit, s’arrêtant un bref instant à la porte de la cuisine avant de décider de ne pas prendre la peine de faire du thé. Elle n’avait que trop attendu pour se mettre à l’abri.

Quand elle arriva au sous-sol, Hugh regardait fixement le plafond, la tête

inclinée en arrière, et Miriam dormait profondément. Pamela sortit une couverture de sa boîte et en fit un petit nid par terre, puis elle souleva Miriam des genoux de Hugh et la déposa avec douceur sur ce lit de fortune. Miriam gigota un peu et se rendormit. Pamela expira lentement.

Au sous-sol, les bruits étaient étouffés, les bombardements assourdis par

les épais murs de l’époque édouardienne. Non loin d’eux, la chaudière gargouilla et un tuyau d’eau gémit. L’air était lourd et stagnant ; la pièce humide, comme une grotte.

— Sais-tu combien de temps cela va durer ? chuchota Pamela. Hugh haussa les épaules.

— Je n’en ai pas la moindre idée. Nous nous en sommes tirés à bon

compte jusqu’à présent. C’est probablement notre tour maintenant.

La blancheur de son visage contredisait son ton désinvolte. Pamela sentait

l’adrénaline monter en elle. Une fois encore, elle remercia Dieu de ce que Will était au lycée.

Comme elle fermait les yeux, une image s’imposa à elle d’elle-même

lorsqu’elle était adolescente, en train de regarder un zeppelin suspendu dans les airs et émettant un épouvantable vrombissement. Un garçon muni d’un clairon avait circulé à vélo dans les rues pour les avertir de son approche. Alors que Pamela regardait par la fenêtre, le zeppelin avait pris feu, suscitant de vives acclamations de la part de ceux qui se tenaient encore dehors. Les flammes avaient embrasé le ciel nocturne avec un grand zoum ! jusqu’à ce qu’il fasse aussi clair qu’en plein jour. Puis le grand ballon blanc s’était ratatiné et était tombé lentement vers la terre. Depuis ce jour-là, elle détestait les incendies.

Elle était bien décidée à refouler les autres souvenirs. Les visages

enthousiastes des amis de Tommy tandis qu’ils partaient pour la guerre. Les yeux tourmentés de leurs mères quand ils n’étaient pas revenus. Tous les morts. Tout le chagrin. Par pitié, mon Dieu, faites que cela ne recommence pas !

Elle remua dans son fauteuil. Sans le coussin pour le rendre plus moelleux,

le dossier lui entrait dans le dos. Heureusement que Miriam dormait ! C’était incroyable de voir à quel point l’enfant pouvait se couper de ce qui se passait autour d’elle. Peut-être avait-elle appris à faire cela à Prague. Pamela se demandait quelles atrocités elle avait bien pu voir là-bas. Que diraient ses parents quand ils s’apercevraient que leur unique enfant s’abritait actuellement d’un bombardement avec ceux-là mêmes qui s’étaient proposés pour la protéger ?

Elle prit une décision.

— Hugh…

— Hmm ?

Hugh avait les yeux fermés.

— Je crois que tu as raison. Nous ne pouvons pas laisser Miriam rester ici.

Les Allemands risquent de continuer pendant des semaines. Elle n’est pas en sécurité. Ce serait irresponsable de la garder auprès de nous alors qu’elle nous a été confiée pour que nous la protégions.

Hugh la regardait maintenant intensément.

— Envoyons-la à Hinton Hall, comme tu l’as suggéré. Elle y sera hors de

danger et entourée d’autres Tchèques, de gens qui parlent sa langue et connaissent sa culture. Les Allemands ne s’occuperont pas de la campagne. Ce sont les villes qu’ils veulent détruire.

Will était en sécurité à Marlborough pour la même raison. Il faudrait qu’ils

lui disent de ne pas rentrer à la maison pour ses prochaines vacances.

Hugh acquiesça d’un hochement de tête.

— Il faudra que tu organises son voyage.

— Je m’en occuperai demain.

Dehors, un sifflement strident fut suivi de plusieurs détonations sonores.

Pamela tressaillit et s’agita de nouveau dans son fauteuil. La nuit promettait d’être longue et épouvantable.

 

OceanofPDF.com