L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 16
Dans la lumière vive du laboratoire, Josef, qui portait une blouse tachée et
pleine de trous, installait le matériel. Il aligna une éprouvette, une seringue et une pipette sur le bois sombre et poli de la paillasse. Comme l’éprouvette roula légèrement de travers, il la redressa, admirant brièvement la précision de la disposition. Il choisit ensuite deux ballons à fond arrondi sur l’étagère derrière lui et les plaça parallèlement aux autres objets. Enfin, il graissa deux bouchons en caoutchouc. C’était important qu’ils soient bien ajustés : il ne voulait surtout pas que du gaz s’échappe. Le laboratoire résonnait de ses bruits habituels : le bourdonnement de la hotte, le gargouillement des pompes à eau, le vrombissement des agitateurs automatiques. Ils masquaient les bruits du monde extérieur, l’isolant dans cet espace familier et sûr.
Josef adorait la science. Il adorait sa précision, son exigence d’absolue
concentration, la façon dont elle récompensait souvent une patience abrutissante et un dur labeur par des découvertes électrisantes. Comme maintenant. Après des mois d’efforts répétitifs et chronophages, il y était presque.
Depuis que Miriam était partie, il passait de plus en plus de temps au
travail. Au laboratoire, c’était lui qui était aux commandes : c’étaient ses expériences, ses recherches. Il avait encore du mal à être en présence d’Eva, même s’ils faisaient tous les deux tout leur possible pour surmonter la douleur et la méfiance.
Chaque jour, davantage d’habitants du quartier juif disparaissaient. Parfois,
quand Josef n’arrivait pas à dormir, il regardait par la fenêtre à l’aube et voyait les membres d’une autre famille sur le trottoir avec une petite pile de bagages à leurs côtés, l’air désespéré, à attendre qu’un camion vienne les chercher. Des listes de noms étaient publiées tous les jours ; et tous les jours, il les parcourait fébrilement pour voir si son nom et celui d’Eva y figuraient. Pendant un moment, il avait été soulagé de savoir Miriam en Angleterre : au moins, cette peur quotidienne lui était-elle épargnée ; mais depuis quelque temps, les journaux ne parlaient que des raids aériens que les Allemands lançaient contre Londres. Il espérait juste que les bombardements ne s’étendraient pas à la campagne. Cela faisait quelque temps qu’ils n’avaient pas reçu de lettre. Dans la dernière, Miriam racontait en détail son solo devant le président Beneš, et, en dépit de son anxiété, Josef était fier que les autres reconnaissent le talent de sa fille.
Il inséra le tube dans un bouchon, qu’il enfonça dans le goulot de l’un des
ballons. Ensuite, il déboucha prudemment la bouteille de solution d’hydroxyde d’ammonium et en versa une petite quantité dedans, avant de relier l’autre extrémité du tube à un second récipient. Il alluma le bec Bunsen et réduisit la flamme. Il ne fallait pas générer trop de chaleur ou il se retrouverait avec de la vapeur d’eau en plus de l’ammoniac.
Il était tellement absorbé par la tâche qu’il n’entendit même pas la porte s’ouvrir. Il ne s’aperçut qu’il n’était plus seul que lorsqu’il vit le Dr Svoboda à côté de lui, qui regardait les bulles se former dans le liquide tandis que le gaz s’échappait de l’eau.
Josef se tourna vers son collègue pour le saluer. — Bonjour, docteur.
— Bonjour, Kolischer. Comment ça se passe ? — Je commence par créer un peu d’ammoniac pour voir si je peux affiner
le processus.
— Bien, répondit le Dr Svoboda en posant une liasse de papiers sur la table
et en scrutant le contenu du ballon. Et croyez-vous que nous serons en mesure de produire l’acide cyanhydrique dans les quantités nécessaires ?
Josef hésita.
— Combien nous en faut-il au juste ?
Le regard de Svoboda se porta juste derrière l’oreille droite de Josef. — Environ dix mille tonnes.
— Dix mille tonnes ? Pour un pesticide ? Cette fois encore, Svoboda évita son regard.
— Les nazis veulent l’essayer dans les prisons. — Pourquoi ?
Josef essaya, sans succès, d’attirer sur lui le regard de son collègue. Le Dr Svoboda tendit la main et lissa la feuille de papier sur le dessus de la
pile.
— Les prisons sont surpeuplées, et les cellules grouillent de vermine. Ils ont l’intention d’évacuer les prisonniers, puis d’utiliser le gaz pour nettoyer les cellules. Au bout de quelques heures, quand le gaz se sera dissipé, les prisonniers pourront retrouver un environnement exempt de vermine. C’est la solution idéale.
Josef fit un rapide calcul mental.
— Il y a quelque chose qui cloche. C’est beaucoup trop de gaz. Même pour
des prisons surpeuplées.
Le Dr Svoboda regardait maintenant ses ongles. — Eh bien, il est aussi question de s’en servir comme d’un instrument
d’abattage sans cruauté pour le bétail.
— Pourquoi ne les abat-on pas en leur tirant dessus ? C’est bien plus sûr.
Aucun risque d’empoisonner la chaîne alimentaire.
Le Dr Svoboda haussa les épaules.
— Nous n’avons pas à discuter, Kolischer. Notre travail est d’exécuter les
ordres. Continuez vos recherches, je vous prie.
Ce ne fut que lorsque son collègue eut quitté la pièce que Josef s’aperçut
que la liasse de papiers était toujours sur la table.
*
Tandis que l’avion avançait à toute allure sur la piste de décollage dans un
rugissement de moteurs, Will déglutit pour atténuer la pression dans ses oreilles. Alors même que le bruit devenait presque insupportable, l’Albatross décolla et s’éleva en flèche. Le train d’atterrissage se rabattit avec un bruit sourd et la vibration des moteurs se stabilisa. Will se laissa aller en arrière dans son fauteuil et desserra les poings. C’était ridicule d’être aussi nerveux alors qu’il s’apprêtait à commencer lui-même sa formation de pilote, mais il ne s’était pas rendu compte à quel point les gros avions étaient bruyants. L’Albatross était un énorme avion de passagers ; les choses seraient très différentes dans un avion monoplace.
Soudain fatigué, il inclina la tête en arrière sur l’appui-tête. Il ne s’agissait
pas seulement de l’agitation des quelques derniers jours : la préparation des bagages, la paperasse, les dispositions à prendre pour le vol à destination du Canada. C’était l’épuisement émotionnel dû à la confrontation avec ses parents. Son père avait été furieux. Il avait maintenu de façon catégorique qu’il aurait dû rester pour préparer l’examen d’entrée à Oxford, quitte à reporter son inscription, horrifié d’apprendre qu’il s’était engagé sans le consulter. Sa mère avait donné dans le reproche blessé et silencieux : comment pouvait-il, lui , un quaker, aller à l’encontre de toute son éducation, des convictions qui leur étaient chères à tous (« Qui te sont chères à toi, maman, ne prétends pas parler en mon nom, s’il te plaît » , avait-il eu envie de dire ; mais il n’avait pas pu supporter de lire la peine sur son visage).
Étrangement, c’était Miriam qui l’avait fait hésiter le plus. Ils étaient allés
dans le Shropshire pour la voir, pour que Will puisse lui dire au revoir et lui donner son cadeau d’anniversaire. Au cours du trajet à travers la campagne détrempée par la pluie, le bruissement de métronome des essuie-glaces était le seul bruit que l’on pouvait entendre pendant des kilomètres. Miriam n’avait rien dit ; elle s’était contentée de passer les bras autour de sa taille et d’enfouir son visage dans sa chemise. Quand il l’avait relâchée, sa chemise était maculée de larmes. Comment pouvait-il lui infliger une autre séparation ? Mais comment aurait-il pu vivre en paix avec lui-même s’il n’apportait pas sa pierre à l’édifice ? La RAF avait perdu tant de bons pilotes, tant de gars courageux qui avaient donné leur vie pour leur pays pendant que lui n’avait rien fait de plus que rester assis à un bureau et étudier. Ainsi, quand les représentants étaient venus à Marlborough, ce jour-là, pour enjoindre aux élèves de terminale de suivre la formation, il avait eu envie de se porter volontaire immédiatement. C’était uniquement la pensée de la réaction de ses parents qui l’en avait empêché. Cependant, après avoir passé quelques heures à s’entraîner aux coups de pied tombés tout seul tout au bout du terrain de rugby, il avait pris sa décision. En dépit des disputes, en dépit de la peur qui lui nouait l’estomac, il était sûr que c’était la bonne décision.
Les moteurs étaient beaucoup moins bruyants maintenant. Autour de lui,
les gars discutaient, riaient ou se passaient du chocolat. Will avait la chance d’être assis à côté d’un hublot. Il ne se sentait pas encore tout à fait prêt à participer à la camaraderie générale, et cela lui donnait une excuse pour continuer à regarder à travers le hublot. L’enchevêtrement de champs et de routes paraissait déjà minuscule, les arbres comme de petits points de fourrure verte, les véhicules çà et là comme de petites voitures pour enfants. Ils survoleraient bientôt la vaste étendue de l’Atlantique, des kilomètres et des kilomètres d’océan jusqu’à ce qu’ils atteignent le Canada. Il n’avait encore jamais quitté l’Europe. Il n’était d’ailleurs jamais monté à bord d’un avion auparavant – ils étaient allés en Tchécoslovaquie en train. Le nœud de peur qui lui étreignait le ventre commençait à se desserrer, pour être peu à peu remplacé par un sentiment d’exaltation. Il était désolé pour sa mère et pour son père, désolé de leur avoir fait de la peine et de les avoir mis en colère, mais il avait dix-huit ans, pour l’amour du ciel, il était assez grand pour penser par lui-même, pour se libérer des chaînes de son existence privilégiée et apporter sa propre contribution. À certains égards, sa vie ne faisait que commencer.
Il allongea les jambes sous le siège devant lui et sortit de sa poche le manuel qu’on leur avait donné à tous : Formation de pilotage élémentaire , était-il écrit sur la couverture bleue. En dessous était dessiné un hibou à l’air prédateur, les ailes déployées. Le livret n’était pas plus épais que l’ongle de son pouce.
On avait besoin de tant de nouveaux pilotes à former que la Grande-
Bretagne ne pouvait plus faire face. De plus, on avait besoin des meilleurs instructeurs pour le combat aérien, pas pour mettre à l’épreuve les nouvelles recrues nerveuses. Les gars étaient envoyés dans tout le Commonwealth pour suivre leur formation. C’était une bonne chose que Will soit en route pour le Canada. Il devait mettre de la distance entre lui et ses parents. Sinon, il risquait de craquer avant même d’avoir commencé.
Il ouvrit le manuel de formation à la première page. Quand l’avion arriva à
Montréal, il le connaissait presque intégralement par cœur.
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