L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 11
Le chef de train donna un coup de sifflet. Pamela passa la tête par la
fenêtre pour vérifier que tous les enfants étaient montés à bord. Plus loin sur le quai, une mère manifestement bouleversée forçait une enfant à monter dans une voiture. C’était vraiment horrible. Tandis que le train démarrait, Pamela remonta précipitamment le couloir pour aller voir comment allait la petite fille. Ce faisant, elle croisa le regard de la mère. Elle n’aurait pas eu le temps de lui crier que tout allait bien se passer, même si elle avait pu trouver les mots, mais dans cette fraction de seconde de contact elle concentra tous ses efforts pour assurer silencieusement à cette dame qu’elle protégerait son enfant. Elle vit la dame se tourner vers sa compagne, et toutes deux s’étreignirent. Pamela ne pouvait pas imaginer à quel point ce devait être dur pour elles de leur confier leurs enfants. Elle fit tourner son alliance autour de son doigt et, pensant à Will, elle remercia intérieurement le ciel parce qu’il était sain et sauf.
Elle trouva la petite fille assise à côté de la fenêtre, ses petites jambes pendant dans le vide, le visage enfoui dans sa poupée. En face d’elle se trouvait un garçon du même âge à peu près, qui mâchonnait un gros morceau de pain noir, imperturbable. L’espace d’un instant, Pamela pensa à Margery Weston, qui aurait sans nul doute acheté de nouvelles provisions et qui devait être en train de les attaquer de bon cœur. Que c’était étrange que certaines personnes continuent à manger même dans des conditions extrêmes ! Elle n’aurait quant à elle rien pu avaler.
Elle s’assit avec précaution à côté de la petite fille. Ses longs cheveux, probablement brossés avec soin par sa mère, étaient frisottés à l’endroit où ils avaient frotté contre le siège. Pamela mourait d’envie de les lisser, mais elle ne voulait pas l’effrayer. L’enfant avait des yeux marron apeurés dans un petit visage blanc, et elle devait avoir cinq ou six ans.
— Seef por ardku ? demanda Pamela. « Est-ce que ça va ? » Mme Brevda avait été une très bonne professeure. Elle parlait couramment le tchèque maintenant.
La petite fille hocha tristement la tête.
— Yak-say-manyouyesh ?
« Comment t’appelles-tu ? »
— Miriam, murmura la fillette.
Pamela caressa doucement les cheveux de la poupée. — Jakka hezka panenka !
« Quelle jolie poupée ! » Quelle chance qu’elle se soit si bien exercée avec
Agata ! Elle serra la main de la poupée, comme elle l’avait fait avec la poupée d’Agata à l’hôpital. L’enfant esquissa un sourire. Pamela lui fit signe de lui tendre sa poupée et, bientôt, elles se mirent à jouer à cache-cache avec elle. Même le petit garçon participa. Quand le train s’arrêta, une heure plus tard, les enfants avaient commencé à rire un peu.
Pamela remonta le couloir du train pour voir pourquoi ils s’étaient arrêtés.
Ils étaient dans une gare. Terezín , indiquait un panneau. Elle aperçut Margery, qui s’adressait à un agent et gesticulait d’une main tenant encore une pomme. De petits morceaux de la chair du fruit volaient.
— Ah, Pamela ! Vous allez peut-être pouvoir nous aider. — Je vais essayer.
Pamela s’avança et échangea quelques phrases avec l’homme. — Apparemment, il nous manque des papiers importants. Nous ne
pouvons pas entrer en Allemagne sans eux.
Margery gonfla les joues.
— Oh, non ! C’est très contrariant. On m’avait pourtant assuré que tout
était en règle.
Pamela se mordit la lèvre. Ils avaient un très long trajet devant eux, et il y
avait déjà un problème, alors qu’ils venaient à peine de partir.
Margery fut contrainte de renvoyer Patrick Smith à Prague pour qu’il aille
rechercher les papiers nécessaires. Pamela regarda à travers la vitre et le vit remonter le quai en courant dans son imperméable noir, d’un air important, pour prendre le train dans l’autre sens. Smith était peut-être plus compétent qu’il n’en avait l’air.
Cela avait été agréable d’être de retour à Prague, même brièvement. En
dépit de la douleur de son accident et de l’atrocité de la mort d’Ada, Pamela gardait de bons souvenirs de la Tchécoslovaquie : la chaleur et la gentillesse des gens, la beauté des paysages… Même la nourriture était intéressante, quoique très différente de celle de Hampstead. Par-dessus tout, c’était merveilleux d’avoir le sentiment de faire quelque chose. Elle avait son rôle à jouer : elle devait prendre le nom des enfants, leur donner des étiquettes brunes, s’efforcer de consoler les mères bouleversées. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’était pas sentie vraiment utile. Je me sens à nouveau quaker , se dit-elle soudain. Enfin, la culpabilité des compromis, l’hypocrisie, même, commençaient à s’estomper. Hugh faisait sa part au ministère des Affaires étrangères ; elle portait secours à des réfugiés. Ils faisaient enfin un travail d’équipe.
Leur train attendit à Terezín pendant quatre heures, alors que d’autres
trains s’arrêtaient dans la gare et en repartaient, passant à côté d’eux. Pendant quatre heures, il fallut surveiller les enfants, chanter avec eux Hoppe, hoppe Reiter , qu’ils semblaient avoir envie de chanter un nombre incalculable de fois, vérifier qu’ils ne mangeaient pas toutes leurs provisions, mettre une couverture sur ceux qui s’endormaient, réconforter ceux qui étaient angoissés. Et, pendant tout ce temps, Pamela dut écouter Margery tempêter, exaspérée, et elle sentit sa propre tension monter de façon alarmante. Quand Patrick Smith fut enfin revenu avec les papiers essentiels et que le train s’ébranla de nouveau, Pamela était épuisée et agacée. Ils avaient tant de retard à rattraper !
Le mouvement du train berça la plupart des enfants qui ne dormaient pas
encore, et Pamela eut enfin la sensation de pouvoir se détendre. Au cours des quelques premières heures, elle vit les montagnes et les forêts à travers les vitres, comme lorsqu’ils avaient traversé l’Allemagne pour aller faire du ski. Elle avait oublié à quel point le pays était beau. Comment une telle splendeur et une telle sérénité avaient-elles pu engendrer un peuple si belliqueux ? Adolf Hitler était un homme puissant, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute. Dieu merci, Chamberlain le tenait à distance pour le moment, mais Pamela avait vu l’inquiétude et la peur sur le visage des gens à la gare de Wilson. L’occupation était quelque chose de terrible. Elle espérait que cela n’en arriverait jamais là en Grande-Bretagne.
Quand ils s’arrêtèrent à Cologne, des officiers allemands montèrent à bord
du train. Pamela entendit le martèlement de leurs bottes tandis qu’ils remontaient les couloirs. Elle regarda à travers la vitre. Des drapeaux nazis étaient accrochés à tous les réverbères ; il y avait des svastikas noirs dans des cercles blancs et des affiches de Hitler partout. La tension était palpable dans l’air.
Soudain, la porte de leur compartiment s’ouvrit violemment et un officier allemand apparut, tanguant légèrement sur le pas de la porte. La bouche de Pamela devint aussitôt toute sèche, et elle retint son souffle. L’officier s’approcha de Miriam à grandes enjambées et indiqua sa poupée d’un signe.
— Qu’est-ce que nous avons là ?
Miriam lui tendit la poupée d’une main tremblante. L’homme la prit et la
fit pendre par la fenêtre, agitant de ses doigts les petits membres de tissu.
— Au secours ! cria-t-il d’une voix aiguë, avant de rire de sa propre
pantomime.
Miriam était glacée d’horreur.
Le petit garçon remua sur son siège. Pamela lui posa une main sur l’épaule
pour le retenir, puis elle s’approcha de la fenêtre à grands pas.
— Arrêtez, dit-elle avec autant de véhémence qu’elle l’osait. Vous faites
peur aux enfants.
Elle n’aurait pas su dire si l’officier comprenait ses paroles, mais il perçut
son ton. Il haussa les épaules, ramena la poupée à l’intérieur et la jeta sur les genoux de Miriam. Pamela espérait qu’il les laisserait tranquilles après cela, mais il tira les valises des enfants du compartiment à bagages. Quand il les laissa tomber par terre, l’une d’elles s’ouvrit brusquement, révélant une pile bien ordonnée de vêtements.
L’Allemand sortit les vêtements de la valise et les lança par-dessus son
épaule, créant un tas désordonné de jupes et de robes, dont plusieurs étaient faites dans le même tissu. La gorge de Pamela se serra. La mère de Miriam avait dû les confectionner pour elle. De toute évidence, elle s’attendait à ce qu’elles soient séparées un certain temps. L’officier empoigna d’autres affaires dans la valise et les jeta par terre. Quelque chose se cassa.
— Je peux vous assurer que tout est en ordre, dit Pamela. L’Allemand l’ignora.
La colère lui noua la poitrine.
— Ça suffit ! hurla-t-elle.
Furieuse, elle se dirigea droit sur l’Allemand, referma la valise d’un coup
sec et la traîna sur le sol pour l’écarter de lui.
— Quel genre d’homme êtes-vous pour persécuter des enfants sans
défense ? Vous devriez avoir honte ! siffla-t-elle, mettant le plus de hargne possible dans sa voix.
Même s’il ne parlait pas anglais, il n’y avait aucun doute possible sur sa
colère. Qu’il s’en prenne à elle s’il le souhaitait – l’homme au chapeau mou ne tarderait sûrement pas à lui venir en aide –, mais ces enfants étaient terrifiés. Ils avaient déjà si peu de choses à eux ; comment osait-il fouiller leurs valises ?
L’Allemand se renfrogna. Pamela tint bon. Où diable était passé l’homme
au chapeau mou ?
— Laissez ces enfants tranquilles. Vous n’avez pas à leur prendre leurs
affaires.
Elle agita la main pour le chasser.
— Sortez immédiatement !
L’Allemand écarquilla les yeux. Il donna un coup de pied dans l’une des
valises, puis il quitta le compartiment.
Pamela avait soudain les jambes en coton. Quand elle s’agenouilla devant
Miriam, c’était autant pour ne pas tomber que pour rassurer l’enfant.
— Allez, ma chérie, dit-elle en tchèque.
Elle avait peine à parler tant sa bouche était sèche. — Refaisons ta valise.
Elle commença à replier les robes de la petite fille et à les remettre
soigneusement dans la valise. Une photographie dans un cadre brisé avait glissé sous le siège. Elle la ramassa et vit un couple juif souriant, la petite fille assise entre l’homme et la femme.
— Ne t’inquiète pas, lui dit-elle, nous ferons réparer cela pour toi dès que
nous arriverons en Angleterre.
L’enfant déglutit et serra étroitement sa poupée contre elle. Pamela hissa de nouveau les valises dans le compartiment à bagages au-
dessus de leurs têtes.
— Ça va aller maintenant ?
Miriam et le petit garçon hochèrent la tête.
Elle se dirigea à grandes enjambées vers le compartiment voisin et trouva,
toujours assis derrière son journal, son feutre mou intact, l’homme que lord Halifax avait soi-disant envoyé pour qu’il garde un œil sur elle. Les pages tremblaient légèrement entre ses mains.
Elle se posta devant lui, les mains sur les hanches, jusqu’à ce qu’il abaisse
son journal. Son visage était pâle et son front moite de sueur.
— Je croyais que vous étiez là pour nous aider, dit-elle. L’homme déglutit.
— Euh, désolé. Je me suis laissé accaparer par ma lecture. Il essuya ses paumes sur son pantalon.
— Tout va bien ?
— Maintenant, oui. Il faudrait plus qu’un Allemand voleur pour
m’effrayer… mais on m’avait donné à croire que vous étiez là pour nous protéger.
— Hum. Oui, mais vous sembliez maîtriser la situation. Je suis plutôt un
diplomate, voyez-vous, j’interviens si les choses dégénèrent.
Pamela leva les yeux au ciel et quitta le compartiment. Le paysage était devenu plus plat, et l’on voyait de nombreux moulins à
vent. Bientôt, le train s’arrêta en haletant. Pamela regarda à travers la vitre et vit des jeunes filles souriantes vêtues du costume traditionnel hollandais qui tenaient des plateaux de nourriture et de boissons.
Margery apparut dans l’embrasure de la porte. — Faisons sortir les enfants pour qu’ils se dégourdissent un peu les
jambes. Apparemment, les habitants du coin ont préparé un véritable festin.
Les enfants burent le chocolat chaud qu’on leur offrit, mais certains
regardèrent le pain d’un air perplexe.
— Il est mouillé ! dit un petit garçon coiffé d’une casquette d’ouvrier,
mordant dans l’un des petits pains blancs et faisant la grimace.
Pamela rit.
— Il n’est pas mouillé, lui expliqua-t-elle, il est simplement mou. Tu
n’avais encore jamais vu de pain blanc ?
Le petit garçon secoua la tête.
— En Angleterre, tout le pain est blanc et mou. Tu t’y habitueras vite. Ce n’était pas la seule chose à laquelle il devrait s’habituer. Il devrait
s’habituer à ne plus être bordé par sa mère, ne plus faire ses prières avec ses parents, être loin de sa maison, de son village, de ses amis. Et qui aurait pu dire combien de temps ? Elle espérait simplement que tous les parents adoptifs seraient des gens bien. L’espace d’un instant, elle s’imagina en train de pousser une petite fille sur une balançoire au parc, lui lire des histoires au coin du feu, la prendre par la main pour la conduire à l’école. Hugh avait été catégorique. Pas d’enfant adoptif. Mais au moins, elle faisait quelque chose.
Ils descendirent enfin du train à Hoek van Holland et emmenèrent les
enfants à bord du bateau. Certains d’entre eux eurent l’air d’avoir peur en voyant comme il était gros.
— Je parie que la plupart de ces enfants ne sont jamais montés à bord
d’une embarcation plus grosse qu’un bateau à aubes à Bratislava, dit Margery avec un petit rire.
Pamela aida un tout petit garçon à rajuster son sac à dos. — Que de nouvelles expériences en une seule journée ! répondit-elle. La nuit commençait à tomber. La mer était d’un noir d’encre, et les
panaches de fumée grise qui s’élevaient du bateau étaient la seule couleur plus claire dans le ciel. Le quai sentait le hareng et l’eau salée.
— Viens, dit-elle en passant un bras autour d’une fillette qui suçait son pouce. Vous avez des couchettes spéciales à bord du bateau. Je vais te montrer.
Tandis qu’ils traversaient, plongée dans l’obscurité, la Manche qui tanguait
en dessous d’eux, un chant leur parvint des cabines : Kde domov můj, kde domov můj ? « Où est ma patrie ? » C’était l’hymne national de la Tchécoslovaquie.
À ٢١ heures, ce soir-là, le train arriva enfin à la gare de Liverpool Street.
Pamela se leva avec raideur pour aider les enfants à rassembler leurs bagages et prendre les plus petits dans ses bras pour les faire descendre sur le quai. Elle dut remonter dans le train deux fois, la première pour aller chercher un ours en peluche égaré, la seconde pour récupérer un pull-over abandonné, mais ils furent bientôt tous sur le quai, qu’ils remontèrent d’un pas lourd. Elle rattrapa Miriam, qui traînait sa valise derrière elle, indifférente à la façon dont elle cahotait et rebondissait.
— Il n’y en a plus pour longtemps, dit-elle à la petite fille. Je vais porter ta
valise pendant que tu montes l’escalier.
L’enfant dormait presque debout, les yeux mi-clos, ses boucles brunes
formant un enchevêtrement mou autour de son visage. Pamela marcha derrière elle, au cas où elle tomberait, tandis que Miriam montait l’escalier d’un pas trébuchant.
En dépit de son propre épuisement, Pamela éprouvait un sentiment de
triomphe. Ils avaient accompagné plus de deux cents enfants en lieu sûr ; peut-être leur avaient-ils même sauvé la vie. C’était horrible que des familles aient été séparées, que de jeunes enfants soient élevés par des étrangers pendant que leurs parents se languissaient – et Dieu seul savait pour combien de temps –, mais au moins étaient-ils en sécurité. Bénis soient l’Angleterre et Chamberlain, et l’extraordinaire Nicholas Winton qui avait mis en branle ces sauvetages.
Elle suivit une file irrégulière d’enfants jusque dans le grand hall. À
présent, la procédure était devenue une habitude. Les parents venus accueillir les enfants tendaient le cou, les petits Tchèques se montraient timides et craintifs. Un par un, ils furent placés. En fin de compte, il ne resta plus que six enfants : cinq jeunes garçons et Miriam. Pamela revoyait sa mère la pousser dans le train à la gare de Wilson. La pauvre enfant ! Elle s’approcha d’elle.
— Ne t’inquiète pas, lui dit-elle en tchèque, je suis sûre que quelqu’un va
venir te chercher très bientôt.
Un agent de police traversait le hall à grandes enjambées dans leur
direction.
— Il en reste ?
Pamela hocha la tête.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé.
— Il y a forcément des anicroches avec une foule de cette taille, dit le policier. Écoutez, attendons encore une demi-heure. Si personne n’est venu les chercher à ce moment-là, j’aviserai.
— D’accord. Merci.
Pamela se tourna vers les autres.
— Je vais attendre, dit-elle. Ce n’est pas la peine que nous restions tous ici. — Eh bien, si vous en êtes sûre, dit Margery.
Elle se frotta le ventre.
— Je ne vous cache pas que j’ai hâte de retrouver la cuisine britannique.
Ma cuisinière a reçu l’ordre strict de préparer un poulet à la cocotte pour m’accueillir à la maison !
Pamela se força à sourire.
— Je vous tiendrai au courant.
— Volontiers, ma chère.
Margery et les autres se dirigeaient déjà à grands pas vers la sortie. — Merci de bien vouloir rester !
Pamela reporta son attention sur Miriam et les garçons. — Bon ! Pouvez-vous m’apprendre encore Hoppe, hoppe Reiter ? Au bout du compte, personne ne vint chercher les enfants. Pamela fut
soulagée de voir revenir l’agent de police.
— Il y a un chauffeur de taxi qui finit tout juste sa journée. Il dit qu’il peut
emmener les garçons chez lui, si vous voulez. Sa femme et lui seraient ravis de veiller sur eux.
Il dut remarquer l’expression angoissée de Pamela, car il ajouta : — Ne vous inquiétez pas, les garçons seront en sécurité avec lui. Je le
connais depuis des années, c’est un type bien.
— C’est très gentil, répondit-elle. Je vais emmener Miriam. Juste le temps
que nous comprenions ce qui s’est passé.
— Très bien, madame.
Le policier inclina son casque pour la saluer, puis il fit signe aux garçons
de le suivre.
— Venez avec moi, vous autres ! Quelque chose me dit qu’il y a du
poisson pané et des frites en perspective…
Les garçons ne pouvaient pas l’avoir compris, mais ils prirent docilement
leurs sacs à dos et leurs valises et le suivirent hors de la gare.
Pamela tendit la main à Miriam.
— Viens, ma chérie. En route pour Hampstead !
*
Dès que Josef ouvrit la porte et fit entrer les parents d’Eva, il sentit que quelque chose n’allait pas. L’air dans l’entrée était stagnant. Pourquoi
n’était-il pas accueilli par une appétissante odeur de tcholent 19 , comme c’était le cas d’habitude ? Son estomac avait gargouillé pendant la dernière partie de l’office, et il avait eu l’eau à la bouche à la pensée des pommes de terre et des oignons qui auraient longtemps mijoté, de la richesse des haricots et de l’orge, du goût épicé du paprika. Eva ne pouvait plus acheter de bœuf, mais elle arrivait néanmoins encore à concocter un bon plat sans la viande. Cependant, aujourd’hui, il n’y avait rien. Aucun bruit non plus. Peut-être qu’Eva dormait – elle n’avait vraiment pas l’air bien –, mais où était Miriam ?
Il monta l’escalier. Eva n’était pas au lit. Elle était assise à la table de la
salle à manger, les yeux injectés de sang, le teint diaphane dans la lumière de midi. Un sentiment d’angoisse s’empara de Josef.
— Qu’y a-t-il, Eva ?
Il eut vaguement conscience que sa belle-mère, derrière lui, émettait un tss-
tss désapprobateur tout en déplaçant le blech 20 dans un fracas métallique pour poser la cocotte de tcholent sur la cuisinière.
— Eva ?
Elle leva enfin le visage vers lui. Elle tenait fermement entre ses doigts une
photographie de Miriam qu’il n’avait encore jamais vue. On aurait dit qu’elle avait été prise dans un studio – le sourire de Miriam semblait un peu forcé, comme si elle avait tenu la pose un long moment. C’était très étrange qu’Eva ne la lui ait jamais montrée.
— Où est Miriam ? demanda-t-il.
Eva prit une profonde inspiration, tremblante.
— Partie.
Quelque chose tomba avec fracas sur la cuisinière. — Partie ? Où ça ?
Josef s’assit à côté d’Eva. Il lui fit lâcher la photographie et referma les mains autour de ses doigts.
Eva le regarda enfin droit dans les yeux.
— Elle est dans un train pour l’Angleterre.
— Non !
Le mot franchit ses lèvres sans même qu’il ne le formule consciemment. — Qu’as-tu fait ?
Eva se frotta une paupière.
— Elle était sur une liste. Une place s’est libérée. Je l’ai emmenée à la gare
de Wilson ce matin.
— Pourquoi était-elle sur une liste ? Qui l’y avait mise ? Josef lâcha la main d’Eva et frappa du poing sur la table. — Je t’avais dit de la garder ici.
— Je sais. Je t’ai désobéi. J’en suis sincèrement désolée, mais je ne
regrette pas d’avoir envoyé notre enfant en lieu sûr. C’était ce qu’il y avait de mieux à faire pour elle. J’en suis certaine.
— Qu’est-ce qui t’a pris, Eva ? De désobéir à ton mari comme ça ? La voix du père d’Eva était calme, mais elle n’en était pas moins ferme. Eva tourna vers lui un visage bouffi.
— Je suis désolée… mais tu sais que l’on ne peut pas faire confiance aux
Allemands. Je devais protéger ma fille à tout prix.
Josef se leva.
— Notre fille, Eva.
La mère d’Eva restait totalement silencieuse. Était-elle déjà au courant ?
Cela n’avait plus d’importance maintenant. Ce qui importait, c’était que sa femme avait expressément ignoré ses instructions, qu’elle avait fait monter sa fille bien-aimée à bord d’un train avec des étrangers et qu’elle l’avait envoyée dans un pays lointain avec l’idée folle de la protéger. Elle était en sécurité ici , avec sa famille. Protégée par son travail, protégée par leur amour. D’une main tremblante, il prit la photographie sur la table. Elle était si jeune, si vulnérable. Il regarda son petit sourire courageux, ses yeux confiants et brillants, et il posa ses lèvres sur son visage, tandis que de grosses larmes coulaient silencieusement sur ses joues.
19. Plat typique de la cuisine juive ashkénaze, composé d’orge perlé, de pommes de terre, de haricots et de viande.
20. Plaque de métal couvrant les brûleurs de la cuisinière.
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