L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 5
Le petit matin était leur moment privilégié. Miriam se réveillait à 5 heures,
comme d’habitude, pour réclamer son biberon, et Eva se glissait hors du lit, laissant Josef à ses ronflements, pour aller préparer le biberon dans la cuisine glacée, avant de rejoindre à pas feutrés la petite fille, la prendre dans son petit lit et la serrer contre elle pour la maintenir au chaud tandis qu’elle tétait goulûment, plongeant ses yeux marron dans ceux d’Eva. Avec les rideaux tirés, la pièce était sombre, l’air chargé d’une odeur de bébé. Âgée de près de trois ans, Miriam était lourde, maintenant, mais elle se blottissait encore contre Eva comme si elle se rappelait avoir fait partie de son corps. Sa naissance avait été simple : la corpulente sage-femme, très compétente, l’avait accouchée sans difficulté, pendant que Mutti assistait à la scène et que Josef et Abba étaient assis à l’extérieur, parlant et priant à voix basse. Au cours des derniers mois de sa grossesse, Eva avait essayé de refouler ses peurs, le souvenir de la douleur et de la terreur, mais elle n’aurait pas dû s’inquiéter. Miriam était venue facilement, et Eva avait ensuite été transportée d’une joie si vive qu’elle aurait voulu qu’elle dure éternellement.
Elle baissa les yeux sur l’enfant encore à moitié endormie. C’était
extraordinaire que Miriam puisse téter même dans son sommeil, sa petite bouche rose retroussée autour de la tétine, ses doigts en étoile de mer pressés contre la poitrine d’Eva. Tu es tout à moi , pensa-t-elle. Je ne t’abandonnerai jamais. Une pointe acérée de peur la transperça à la pensée de la tension palpable dans le quartier juif. Depuis les lois de Nuremberg, adoptées à l’automne précédent, les Juifs n’avaient plus le droit de se marier avec des Aryens, et les Juifs allemands avaient perdu leur citoyenneté. Quelques familles du quartier de Josefov s’étaient déjà enfuies pour la Grande-Bretagne, mais Josef les considérait comme des alarmistes.
Pourtant, Eva avait quand même frissonné quand, dans l’été, elle était
passée devant des kiosques à journaux avec la poussette de Miriam et qu’elle avait vu des photos de Hitler souriant tandis qu’il présidait les Jeux olympiques à Berlin. Il y avait quelque chose chez lui qui la mettait mal à l’aise. Peut-être était-ce l’uniforme ; depuis cette nuit fatidique, dans le cimetière, elle était instantanément prise de panique à la vue des uniformes allemands. Elle serra Miriam un peu plus étroitement dans ses bras. Elle protégerait cette enfant jusqu’à son dernier souffle.
*
Enfin de retour en Angleterre après de longues semaines à Prague, Pamela
fut exhortée à la patience par Hugh. Elle resta à la maison tout au long d’un printemps froid et humide, puis, l’été y faisant place, elle passa de longues journées étendue sur une chaise longue, à lire, ou les yeux fermés, éblouie par la lumière, bercée par le bourdonnement des abeilles, laissant la chaleur du soleil bienveillant s’infiltrer dans sa peau et ses os.
Après avoir quitté l’hôpital, il lui avait semblé sentir l’odeur nauséabonde
du savon au phénol et du désinfectant pendant des semaines ; ce n’était qu’ici, dans le jardin, que le parfum poivré des géraniums et la douceur exquise des roses l’avaient enfin remplacée. En revanche, le souvenir du visage blanc d’Ada était plus dur à effacer.
Quand arriva septembre, elle brûlait de reprendre son travail bénévole. Au
moins, de cette façon, elle se rendrait utile. Hugh avait insisté pour la conduire à Drayton House quand il le pouvait, et à faire venir un taxi quand il ne le pouvait pas. Pamela veillait à être rentrée à la maison à temps pour se peigner les cheveux et se pincer les joues avant qu’il ne revienne du travail. Elle ne voulait pas qu’il voie à quel point elle était épuisée ou à quel point sa jambe était encore douloureuse quand elle était debout. Bien souvent, elle devait s’asseoir pour trier les vêtements.
À mesure que les jours passaient, elle s’aperçut que la rosée restait plus longtemps sur l’herbe, le matin, et que les mûres vertes serrées les unes contre les autres au fond du jardin rougissaient et se desserraient dans le soleil indolent. Par un beau dimanche d’octobre, après le départ de Hugh pour son club, elle décida qu’elle était assez en forme pour faire le trajet jusqu’à Whitechapel pour une visite trop longtemps différée à ses parents. Elle prit un bus bondé jusqu’à la rue principale, puis se dirigea vers le sud à pied jusqu’à Buckle Street. Bien qu’elle eût mis ses chaussures plates, elle avait encore du mal à ne pas boiter. Ce serait un soulagement de pendre son manteau dans la petite entrée sombre de sa mère et d’être escortée à l’intérieur pour boire le thé dans le petit salon impeccable.
Cependant, sa mère, d’ordinaire si calme, l’accueillit avec nervosité,
lançant des coups d’œil de droite et de gauche dans la rue avant de verrouiller la porte derrière elles. C’était étrange. Ses parents ne poussaient le verrou que la nuit, d’habitude. « Nous pouvons faire confiance à tout le monde ici, disait sa mère. Même les plus pauvres ne voleraient jamais un voisin. » Parfois, quand elle revenait des courses, elle se rendait compte qu’elle n’avait même pas fermé la porte d’entrée, qu’elle était restée grande ouverte, mais personne n’avait jamais touché à rien. Pamela la suivit dans la cuisine. Il y faisait plus clair que dans l’entrée, et elle y vit mieux le teint cireux de sa mère, les nouvelles rides qui partaient de ses yeux, l’affaissement de sa bouche.
— Qu’est-ce qui ne va pas, maman ? Tu n’as pas l’air bien. Sa mère prit la bouilloire et la remplit d’eau froide, dans le
tambourinement du jet sur le métal, puis elle la reposa sur la cuisinière.
— Maman ? insista Pamela dans le lent crescendo du sifflement de la
bouilloire.
Sa mère disposait dans un cliquetis de vaisselle des tasses et des cuillères
sur un plateau, qu’elle avait recouvert d’un torchon amidonné. Elle sortit du placard une boîte de biscuits Huntley & Palmers, ornée d’une scène de chasse. C’était curieux que sa mère éprouve le besoin de traiter Pamela comme une reine depuis qu’elle s’était mariée. Elle s’était contentée de pain et de graisse de rôti quand elle vivait avec ses parents.
Enfin, l’eau se mit à bouillir. Sa mère ébouillanta la théière, y versa des feuilles de thé à l’aide d’une cuillère, et laissa infuser sur le plateau le thé dont la vapeur parfumée imprégnait le couvre-théière en tricot rouge.
Elle emporta le plateau dans le petit salon, s’assit enfin sur le canapé à côté
de Pamela et la regarda droit dans les yeux.
— C’est ton papa. Il est allé à Cable Street.
— À Cable Street ?
Pamela se couvrit la bouche d’une main. Elle comprit tout de suite la
raison de l’inquiétude de sa mère.
— Cela n’a rien à voir avec cette manifestation ? Sa mère hocha la tête sans mot dire.
Hugh avait dit à Pamela que Mosley et sa bande allaient manifester dans
l’East End ce jour-là. S’il avait su qu’elle avait l’intention de rendre visite à sa mère, il l’aurait sans aucun doute mise en garde. Elle savait qu’il allait y avoir foule – l’excitation était palpable dans le bus –, mais elle avait cru être en sécurité à ce point au nord. Qu’est-ce qui avait bien pu pousser son père, d’habitude si raisonnable, à participer à cela ?
— Il grommelle contre les fascistes depuis des semaines, dit sa mère. Ce
que ces gens-là disent des Juifs est choquant. L’East End ne le tolère pas. Les rues ont été barricadées pour empêcher les Chemises noires d’entrer.
Pamela prit la main de sa mère dans la sienne. Quand sa peau était-elle
devenue si flasque et couverte de taches brunes ?
— Je suis sûre que la police va régler cela, maman. Et papa n’est pas du
genre à se battre.
— Non, ma chérie, mais il n’est pas non plus du genre à accepter
l’injustice.
Pamela se mordit la lèvre.
— Est-ce que quelqu’un l’accompagne ?
Sa mère hocha la tête.
— Deux des anciens. Norman Townsgate et Ray Dunning. — Oh, tant mieux ! Ce sont tous les deux des hommes raisonnables. Je suis
sûre que ça va aller.
Sa mère prit son plus beau pichet et versa du lait dans leurs tasses de thé. — J’espère que tu as raison.
Pamela resta avec sa mère jusqu’à ce que le crépuscule tamise davantage la
faible lumière du petit salon et que l’air semble s’immobiliser. Elles avaient depuis longtemps épuisé leurs sujets de conversation. Pour une fois, la mère de Pamela s’intéressait à peine à ce que devenait Will. Elle ne lui demanda même pas comment allait Hugh. Pamela essaya de lui parler des vêtements qu’elle avait tricotés, et elle décrivit en détail les livres qu’elle avait lus, mais, lasse des réponses monosyllabiques de sa mère, elle finit par se taire.
Elle avait allumé un feu dans la cheminée, un peu plus tôt, et elle
s’apprêtait à tirer les rideaux, grimaçant à cause de la douleur dans sa jambe ; sa mère l’arrêta.
— J’ai besoin de voir ton père rentrer à la maison. Pamela se laissa retomber lourdement dans son fauteuil. Elle regarda
fixement le mur tandis que les minutes s’écoulaient lentement. Enfant, elle avait passé des heures à réaliser minutieusement au point de croix le sampler maintenant accroché au-dessus de la cheminée. Heureux ceux qui procurent la paix , disait-il. Évangile selon saint Matthieu, 5:9. Elle avait encore du mal à baisser les yeux vers l’endroit où le télégramme avait été posé toutes ces années auparavant.
Le garçon l’avait apporté par un matin d’été et il l’avait regardée avec
compassion tandis qu’elle le prenait d’une main tremblante. Elle l’avait placé sur la tablette au-dessus de la cheminée, et les yeux de sa mère s’étaient immédiatement posés dessus quand elle était revenue des toilettes extérieures. Cependant, elle ne l’avait pas ouvert. La tâche était revenue à Pa quand il était rentré du travail. Entre-temps, ses yeux avaient rougi et elle avait renoncé à essayer de s’occuper. Le télégramme avait confirmé leurs pires craintes au sujet de leur fils. Le pauvre Tommy, mort. Raillé et hué pour avoir refusé de se battre, pour être resté fidèle aux convictions religieuses de leur famille de quakers, puis tué en portant une civière. Ses parents n’avaient jamais surmonté leur chagrin.
Quand la pendule sonna 18 heures, sa mère insista pour que Pamela s’en
aille.
— Tu vas peut-être déjà devoir attendre le bus un moment. Je dirai à Pa
d’aller à la cabine téléphonique de Camperdown Street pour t’appeler quand il sera rentré. Vas-y, Hugh va s’inquiéter.
Pamela se dirigea vers l’entrée et prit son manteau. Effectivement, Hugh
s’inquiéterait quand il rentrerait de son club. Surtout quand il apprendrait où elle était allée. Elle embrassa sa mère, consciente de l’étroitesse de ses épaules et de la fragilité de sa silhouette. N’était-elle pas plus grande la dernière fois qu’elles s’étaient vues ?
— Prends soin de toi, maman. Et ne t’inquiète pas. Sa mère se força à sourire et la conduisit à la porte. — Tu as fait quoi ?
Pamela n’avait encore jamais vu le visage de Hugh s’empourprer aussi
vite. Elle osait à peine soutenir son regard.
— Je n’ai pas mis les pieds à proximité de Cable Street. — Tu savais pourtant qu’il allait y avoir cette manifestation. Tu savais que
cela allait être violent. Qu’est-ce qui t’a pris de faire une chose pareille ?
Pamela leva la tête.
— Je croyais que ce serait une manifestation pacifique. Tu n’arrêtes pas de
me dire que Mosley perd son emprise. Pa n’y serait pas allé s’il avait su que cela allait dégénérer.
Hugh jeta presque une cuillère de sucre dans son thé, faisant claquer le métal contre la porcelaine délicate. C’était une chance que la tasse ne se casse pas.
— Je suis désolé, Pamela, mais ton père est un idéaliste irréfléchi. Je
travaille au sein du gouvernement, tu te souviens ?
Il posa sa cuillère pour ajuster sa cravate.
— Oppose une bande de fascistes au sang chaud à un groupe de Juifs et de
travaillistes, ajoute quelques policiers au mélange, et tu es sûre d’avoir des ennuis.
Pamela se leva gauchement et s’approcha de la petite table à côté de Hugh.
Elle épousseta les grains de sucre de sa surface en acajou dans son mouchoir et le mit en boule dans sa poche.
— Les Chemises noires ont eu un comportement scandaleux envers les
Juifs. Tu sais très bien que Pa est un pacifiste ; il voulait y aller seulement pour manifester son soutien.
Hugh avala bruyamment une grosse gorgée de thé et la regarda par-dessus
le bord de sa tasse.
— Et en quoi se faire rouer de coups, ou pire, pourrait être utile à qui que
ce soit ?
Elle prit une profonde inspiration.
— Parfois, il nous faut défendre ce en quoi nous croyons. Elle prit sa serviette de table et essuya la moiteur de son front. — Ton père est un vieil homme, Pamela. Une cible facile. Mosley et sa
clique n’ont pas de scrupules. Il aurait pu être réduit en bouillie, écrasé par un membre de la police montée, jeté en prison… Que deviendrait ta mère si cela se produisait ?
Pamela fit plusieurs tentatives pour sortir son mouchoir de sa poche. Elle
finit par le trouver et, ignorant le sucre qui en tomba, le pressa contre sa bouche.
— Enfin…
La voix de Hugh se radoucit.
— Heureusement, tout s’est bien terminé cette fois-ci. Ta mère a téléphoné
avant que tu arrives. Ton père est sain et sauf, il n’a qu’une légère ecchymose. Il a eu la présence d’esprit d’éviter le feu de l’action. Apparemment, il est profondément ébranlé, mais au moins il a survécu.
Pamela se laissa tomber dans un fauteuil.
— Dieu merci !
Hugh s’approcha d’elle et lui caressa les cheveux.
— Il y a trop de tensions ces temps-ci. Les esprits s’échauffent à la
moindre provocation.
— Les gens peinent à joindre les deux bouts, murmura Pamela. — C’est une époque difficile, dit Hugh en se rasseyant dans son fauteuil.
Le ministre de l’Intérieur a convoqué une réunion demain à la première heure pour réfléchir à tout cela. Le tumulte dans lequel toute l’Europe est plongée n’arrange pas non plus les choses.
Pamela ferma les yeux quelques instants. Elle avait soudain la sensation
qu’elle allait se trouver mal.
— Fais ce que tu peux, Hugh. N’oublie pas ta foi. Hugh tendit sa tasse vers elle.
— Bien sûr que non. Bon ! Est-ce qu’il reste du thé ?
OceanofPDF.com