L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 18
À Prague, les derniers mois de 1940 et toute l’année 1941 s’écoulèrent
douloureusement et, bientôt, on fut à la moitié de 1942. De plus en plus de décrets avaient été adoptés. Les Juifs n’avaient maintenant plus le droit d’aller à plus de trente kilomètres de leur lieu de résidence. Eva était décidément soulagée d’avoir fait partir Miriam quand elle l’avait fait. On interdit ensuite aux Juifs d’être propriétaires de commerces, d’aller au restaurant, au cinéma, au théâtre, dans les confiseries et chez le coiffeur. Ils n’avaient le droit de faire leurs courses qu’à 15 heures.
Quand leur convocation arriva, ce fut presque un soulagement, tant ils
l’attendaient depuis longtemps. Un matin, au début de l’été, Eva fut réveillée par plusieurs coups brusques frappés à la porte, et un sentiment de terreur s’empara aussitôt d’elle. Josef dormant encore, elle enfila sa robe de chambre, descendit l’escalier d’un pas trébuchant et entrouvrit la porte. Elle s’inquiéta d’abord d’être vue dans ses vêtements de nuit, mais la présence menaçante d’un homme vêtu d’un pardessus noir, arborant l’habituelle étoile jaune, dissipa son embarras. Elle sentait la puanteur animale de sa propre sueur. L’homme tendit une feuille de papier dactylographiée.
— Signez ici, s’il vous plaît.
Eva prit le stylo qu’il lui tendait et griffonna son nom d’une main
tremblante.
— Ne vous inquiétez pas.
L’homme s’approcha un peu. Il avait des yeux doux et le visage ridé. — Vous n’irez pas loin. Seulement à Terezín.
Eva hocha la tête, la gorge trop sèche pour parler. Au moins, Terezín était
en Tchécoslovaquie ; mais c’était tout de même une forteresse. C’en était une depuis le E XVIII siècle, époque à laquelle les dissidents politiques y étaient torturés.
Elle remonta l’escalier d’un pas lourd, son cœur martelant sa poitrine, pour
aller réveiller Josef. Le nom de ses parents était aussi sur la liste. Elle avait espéré qu’ils seraient épargnés en raison de leur âge ; mais apparemment, les Allemands ne tenaient aucun compte de l’âge, et personne n’était à l’abri de leur cruauté.
Alors qu’elle marquait un temps d’arrêt sur le palier pour essayer de se
ressaisir, elle entendit les ronflements discrets en provenance de la chambre de ses parents. Ils étaient sûrement couchés côte à côte, comme d’habitude, comme deux harengs fumés dans une boîte de conserve, puisant chaleur et réconfort dans le corps l’un de l’autre, même dans leur sommeil.
Elle prit une profonde inspiration et regagna sa propre chambre sur la
pointe des pieds. Josef était toujours immobile, recroquevillé sous les couvertures, sa respiration régulière. Au pied du lit était posé un sac de voyage plein à craquer. Elle l’avait rempli des semaines plus tôt d’objets indispensables : sacs de couchage, sous-vêtements chauds, chaussures robustes, trousse de secours (Josef avait insisté là-dessus), lampes de poche, bougies, carnets. Ils mettraient sur eux le plus de vêtements possible et feraient tenir les autres dans le sac. Ils n’avaient droit qu’à cinquante kilos chacun. Cinquante kilos des biens de toute une vie. Elle repensa soudain au jour où elle avait essayé de trouver un cadeau d’anniversaire pour Miriam et où elle était tombée sur l’étal du marché où l’on vendait les affaires des Juifs dont les maisons avaient été mises à sac. C’était effroyable de se rendre compte que les biens qu’eux-mêmes laissaient derrière eux risquaient fort de subir le même sort.
Elle se glissa dans le lit. Josef était couché sur le côté. Elle se pelotonna
contre lui l’espace de quelques précieuses secondes, absorbant sa chaleur et essayant de graver dans son esprit le parfum de sa peau, de ses cheveux. Puis elle lui caressa le dos pour le réveiller et lui annoncer la nouvelle qu’il redoutait tant.
À ٥ heures du matin, ils étaient tous dans le tramway – au fond, bien sûr ;
seuls les Aryens avaient le droit de s’asseoir à l’avant – et en route pour le Centre des expositions. Quand ils entrèrent dans le bâtiment, Eva fut saisie à la gorge par l’odeur de chlore. Elle entendit une clameur confuse de voix et vit des gens inquiets assis en groupes. Des bébés et de petits enfants pleuraient sans discontinuer. Une vieille dame retira son dentier et le jeta sur un groupe de soldats qui passaient, puis elle leur cria quelque chose de sa bouche édentée.
Au fond du hall, une rangée de brancards supportait le poids de tas de
haillons qui remuaient à peine. Eva remarqua un homme perché sur sa valise, un violon coincé sous le menton, qui jouait les mêmes passages du Concerto en ré majeur de Beethoven, encore et encore.
Comment allait-elle trouver de la place dans une salle où s’entassaient déjà
tant d’êtres humains affairés ? Il y avait des carrés dessinés sur le sol, d’environ deux mètres de large chacun. Eva, Josef et ses parents les longèrent jusqu’à ce qu’ils trouvent celui qui correspondait aux numéros qu’on leur avait donnés. À proximité se trouvait une pile de matelas crasseux. Ils en prirent deux et s’assirent dessus. Mutti essaya de faire de leurs bagages des tables de fortune.
— Combien de temps allons-nous rester ici ? demanda Josef. Eva haussa les épaules. Personne ne semblait bouger. Mutti regardait deux petites filles traîner à travers la salle, bras dessus, bras
dessous. L’une d’elles avait des tresses attachées par des rubans blancs, l’autre une coupe au bol. Elles étaient un peu plus âgées que Miriam.
— Baruch Hashem Adonaï, Miriam est en Angleterre, dit Mutti, se faisant
l’écho des pensées d’Eva.
Josef tendit le bras et prit la main d’Eva dans la sienne. — À supposer qu’elle y soit en sécurité.
Eva se força à sourire.
— Elle est à la campagne, mon chéri, tu le sais bien. Elle est en sécurité et
heureuse.
Josef regardait, tout autour d’eux, les gens contraints à se mettre en rangs.
Devant eux, une mère au visage rouge secouait un bébé en pleurs, sous les yeux d’un officier à la mine sinistre. Josef enfouit brièvement sa tête dans le creux de l’épaule d’Eva.
— C’est ma faute, marmonna-t-il. Si seulement ma stupide conscience
n’avait pas pris le dessus !
Eva lui caressa la joue.
— Quel choix avais-tu ? Ils auraient fini par nous avoir, de toute façon. — Mais si je m’en étais rendu compte plus tôt, si je n’avais pas été aussi
obstiné au sujet de mon travail, nous aurions peut-être pu nous enfuir.
— Comment aurais-tu pu savoir ce que les nazis projetaient de faire ? Eva avait haussé la voix sans s’en apercevoir.
Abba, qui récitait les paroles du Talmud, remuant les lèvres
silencieusement, leva les yeux et dit à haute voix :
— Quiconque détruit une seule vie est aussi coupable que s’il avait détruit le monde entier, et quiconque sauve une seule vie a autant de mérite que s’il avait sauvé le monde entier.
Il regardait fixement Josef.
— Merci, dit Josef.
Mutti leur tendit à chacun une gamelle en métal. — Ils nous appellent pour le déjeuner, dit-elle, s’agrippant à Abba, car elle
peinait à se lever.
— Pour le déjeuner ? répéta Eva. Il n’est que ١٠ h ٣٠. — Mais tu as vu la queue ? demanda Mutti.
Eva suivit le regard de sa mère. Une longue file irrégulière de personnes
serpentait à travers le bâtiment. Tout le monde avait une gamelle à la main. Certains parlaient à voix basse, d’autres regardaient fixement dans le vague, l’air absent. Une odeur de pommes de terre bouillies et de sauce flottait dans l’air.
Il était 14 h 30 lorsqu’ils eurent leurs portions et sortirent dans la cour pour
manger. Ils s’efforcèrent de faire durer le plus longtemps possible les pommes de terre baignant dans la sauce trop claire, puis ils rincèrent leurs gamelles au robinet et, l’estomac noué par la peur à l’idée de ce qui allait bien pouvoir se passer ensuite, retournèrent à l’intérieur pour essayer de se reposer sur les matelas répugnants et défoncés.
— Achtung. Achtung !
Eva regarda, les yeux plissés à cause du manque de sommeil, une énième
file se former. C’étaient des enfants cette fois. Les Allemands semblaient penser qu’ils pouvaient les réveiller à toute heure du jour ou de la nuit. Maintenant, c’était pour leur distribuer du lait. Au moins, les enfants recevaient quelque chose de sain. Ils ne risquaient pas de grandir et de prendre des forces avec les rations qu’on leur avait données au cours des quelques dernières heures. S’ils étaient seulement autorisés à grandir, d’ailleurs. Elle s’appuya sur un coude et regarda une toute petite fille cramponnée à la main de sa mère faire quelques pas trébuchants alors que la file avançait. Les cheveux de l’enfant étaient collés à sa tête, ses yeux étaient éteints. Eva repensa à Miriam la dernière fois qu’elle l’avait vue, à la gare. Elle était terrifiée et en larmes, certes, mais au moins, elle était en bonne santé ; et manifestement, elle s’était épanouie à Hinton Hall. Eva se demanda si elle avait déjà reçu sa lettre et, si tel était le cas, comment elle y avait réagi. Elle ferma les yeux. Il valait mieux ne pas penser à cela. Il valait mieux qu’elle se crée un lieu sûr en elle-même. Dans la lueur chaude derrière ses paupières, elle imagina Miriam en train de chanter de tout son cœur devant le président Beneš, sa voix s’élevant, les yeux brillants. Cette vision lui donna le sourire.
Quand Miriam n’était encore qu’un bébé, elle adorait se glisser sous le
tabouret de piano pendant qu’Eva jouait. Parfois, quand Eva appuyait sur la pédale sostenuto , elle sentait la petite main de Miriam caresser sa chaussure et elle entendait les petits soupirs qu’elle laissait échapper quand elle était très concentrée. D’autres fois, l’enfant se hissait debout et se tenait aux jambes d’Eva, le visage enfoui dans son giron. Eva jouait alors le plus doucement possible pour ne pas la déranger.
Quand elle s’endormit, ce fut le souvenir de la belle voix de Miriam qui l’apaisa.
Cependant, cette nuit-là, Eva rêva d’Otto. De sa confusion, de sa brutalité
nerveuse et de son rire étrange ; du poids de son corps alors qu’il la maintenait plaquée contre le sol, de son haleine qui sentait la bière, de ses mains avides et moites. Elle entendait encore les railleries des autres garçons… Elle sentait encore la perte de ses vêtements… de son étoile de David. Elle se réveilla en sursaut, le front moite de sueur, terrifiée. Otto était-il ici ? Était-ce ce qui avait provoqué le cauchemar ?
Elle se redressa et balaya la salle du regard. Tout autour d’elle, les gens se
réveillaient, se frottaient les yeux, pliaient des vêtements, cherchaient leurs gamelles. Quelques soldats allemands se tenaient dans un coin et les observaient, mais aucun d’entre eux n’avait les cheveux blancs. Les battements de son cœur s’espacèrent ; elle sentit leur rythme se calmer. Elle inspira profondément plusieurs fois, la main sur la poitrine.
— Tout va bien, Eva ? lui demanda Mutti d’un air inquiet. — Oui, j’ai juste fait un cauchemar.
— Le même que d’habitude ?
Eva hocha la tête.
Elles parlaient rarement de ce qui s’était passé dans le cimetière, mais il lui
arrivait de revoir le vin qui s’était infiltré dans la dentelle blanche quand Abba avait lâché la coupe de kiddouch , d’entendre encore le cri d’épouvante que Mutti avait poussé quand elle avait vu ses vêtements déchirés et son corps meurtri. Le souvenir inondait alors sa bouche d’un goût amer de bile. Elle devait s’obliger à se concentrer sur la berceuse qu’elle avait composée au sanatorium, jusqu’à ce qu’elle arrive à se calmer.
À ٦ heures du matin, on leur donna l’ordre d’aller attendre dans la cour. Ils rassemblèrent leurs rares possessions – ils avaient remis leurs objets de valeur en arrivant, sans grand espoir de les récupérer un jour – et ils attendirent pour monter à bord du train. La foule déjà peu bruyante devint totalement silencieuse quand le système de haut-parleurs émit un crépitement et qu’une voix étrangement dépourvue d’émotion retentit :
« Bonjour. Nous espérons que vous avez bien dormi. » Abba fit la grimace.
« Nous avons le plaisir de vous annoncer que nous vous emmènerons
bientôt sur de nouvelles terres, des terres où vous pourrez éviter la persécution et commencer une nouvelle vie. »
— Des terres où coulent le lait et le miel peut-être ? marmonna Abba. Mutti le fit taire.
« On s’occupera de vous. Cela se passera bien, continua la voix. Vous
contribuerez à fonder une nouvelle ville, où les Juifs pourront vivre librement. Tout ira bien. »
Josef tourna vers Eva un visage plein d’espoir. — C’est peut-être la vérité ? chuchota-t-il.
Elle détourna la tête.
Eva était assise à côté de la fenêtre et regardait à travers la vitre tandis que
le train traversait la campagne tchèque. Le paysage plat formait un patchwork de champs de différentes nuances de vert, délimités par des rangées de peupliers. Çà et là, une rivière sinueuse scintillait au soleil. Elle vit quelques groupes de maisons, dont les appuis de fenêtres étaient ornés de jardinières dans lesquelles poussaient des géraniums de couleurs vives. Devant un pavillon blanchi à la chaux, une vieille dame arrosait ses fleurs dans la chaleur du soleil. Eva aurait aimé pouvoir échanger sa place avec elle, passer la journée à désherber, à s’occuper de ses plantes, à les regarder pousser et s’épanouir, attendre la fin de la guerre dans la paix et l’anonymat. Comment avait-elle pu se plaindre du manque d’intérêt de son existence à Prague ? Celle qu’elle était aujourd’hui enviait le caractère prévisible de son passé. Il valait mieux être abrutie par l’ennui que rongée par la peur.
Elle prit la main de Josef dans la sienne sans cesser de regarder au-dehors.
Il y avait des collines d’un gris bleuté dans le lointain ; plus près, des fleurs de sureau s’épanouissaient dans les haies et, en bordure des champs, des coquelicots s’enroulaient autour des tiges pâles du blé en herbe.
Josef lui pressa tendrement la main.
— Je me demande comment était le trajet jusqu’en Angleterre pour Miriam.
Ni lui ni elle n’étaient jamais allés à l’étranger. — Semblable à celui-ci, je suppose.
— Elle doit avoir bien grandi, maintenant, dit Mutti, qui était assise en face
d’eux avec Abba. Elle doit porter les plus grandes jupes que nous lui avons confectionnées.
Eva repensa au châle rouge et orange de Mutti dans lequel elles avaient
découpé des pans de tissu pour fabriquer les vêtements, lors de ce printemps lointain. Cela faisait maintenant trois ans que Miriam était en Angleterre. Toutes les jupes qu’elles lui avaient faites étaient sûrement trop petites pour elle, mais Eva n’avait pas le cœur de le faire remarquer à Mutti. Elle essaya, en vain, d’imaginer sa fille dans des tenues anglaises. Existait-il seulement un costume traditionnel là-bas ? Il lui semblait que le Shropshire se trouvait près du pays de Galles. Un jour, elle avait vu la photographie d’une petite Galloise dans un livre. Peut-être Miriam portait-elle l’un de ces étranges chapeaux noirs et un tablier blanc amidonné. Ses cheveux étaient-ils longs ou courts ? Eva espérait qu’elle les brossait avec soin. Peut-être se servait-elle encore du ruban qu’elle lui avait fait pour les attacher. Serrait-elle encore Lilli dans ses bras en pensant à eux ou avait-elle perdu la poupée, depuis tout ce temps ? Si Miriam avait envoyé une réponse à sa dernière lettre, ils ne la recevraient jamais ; et Eva avait le sentiment qu’elle n’aurait jamais le droit d’écrire depuis Terezín. Quoi qu’ait pu dire la voix qui s’était élevée des haut-parleurs, elle était convaincue que c’était dans une prison qu’ils se rendaient.
Elle tripota l’étoile jaune sur son manteau. Mutti avait raison. Elle avait d’abord eu honte de la porter, et les regards curieux, moqueurs ou compatissants qu’elle recevait n’avaient fait que renforcer ce sentiment ; mais au bout d’un moment, elle avait appris à sourire quand elle voyait d’autres Juifs dans la rue, comme si cette étoile était effectivement une médaille d’honneur, comme Mutti l’avait déclaré. Elle avait fini par avoir l’impression de l’avoir toujours portée.
Soudain, il y eut un clic ! sonore qui arracha Eva à ses pensées et fit battre
son cœur, et la porte de la voiture s’ouvrit.
Plusieurs hommes de la SS entrèrent.
— Achtung !
Tout le monde se leva, au garde-à-vous. Une cerise roula par terre, mais
personne n’osa la ramasser. Eva lut la panique dans les yeux de sa mère. Abba redressa les épaules dans le but de paraître courageux, mais il ne parvint qu’à avoir davantage l’air d’un vieil homme effrayé. Elle n’osait pas tourner la tête pour regarder Josef.
Aux côtés des officiers de la SS se tenait un Ordner 26 , un garçon juif,
forcé à aider les Allemands. Ses yeux se tournaient nerveusement d’un côté puis de l’autre tandis qu’il marmonnait tout bas.
— Vingt-huit femmes, six enfants et vingt-six hommes, déclara-t-il
ensuite, d’une voix aiguë et rauque à la fois.
L’un des hommes de la SS le toisa, balaya le compartiment des yeux et
sortit sans un mot. Le garçon le suivit.
Ils se rassirent tous, tremblants, et, peu à peu, les gens se remirent à parler. Eva remarqua, dans un coin, une dame qui portait un foulard bleu foncé.
Elle s’agrippait à son panier au point d’en avoir les articulations toutes blanches. Au bruit d’un coup dans le compartiment d’à côté, elle se leva d’un bond comme si elle s’apprêtait à s’élancer, mais elle s’effondra alors contre le mur.
— Mon fils, murmura-t-elle.
Quelques minutes plus tard, le garçon réapparut, le visage gonflé et rouge.
Il serra l’épaule de sa mère.
— J’ai mal compté, dit-il. Ne t’inquiète pas, ce n’est pas une claque qui va
me tuer.
Le train continua son chemin en grondant.
Ils arrivèrent à Terezín à midi. Le soleil était haut dans un ciel d’un bleu
perçant. Ils rassemblèrent leurs affaires et descendirent du train d’un pas chancelant. La chaleur émanait des rails de métal, et un filet de sueur coula dans le dos d’Eva. Elle portait un chemisier à manches longues et un épais pull-over sous son manteau d’hiver. C’était une tenue ridicule pour un jour d’été, mais elle savait qu’elle serait contente d’avoir ces vêtements quand le froid viendrait. Tout autour d’elle, les gens étaient habillés de la même façon, ayant mis sur eux le plus de vêtements possible afin de ne pas avoir à les porter. Josef s’épongeait déjà le front à l’aide de son mouchoir.
Ils remontèrent d’un pas traînant une route accidentée et passèrent devant
des enfants qui les regardèrent fixement depuis le pas de leur porte avant que leurs parents ne les fassent rentrer. Ils finirent par arriver devant un grand bâtiment, dans le style du xviiie siècle, dont la façade semblait avoir été peinte en jaune autrefois, mais à laquelle il manquait maintenant des morceaux de plâtre, révélant la brique rouge en dessous. Il semblait abandonné.
— Comment se fait-il qu’il n’y ait personne ? chuchota Mutti. Tant de
trains sont venus jusqu’ici… Où sont leurs passagers ?
Eva leva les yeux vers les fenêtres du bâtiment. Certaines étaient cassées,
et les trous étaient couverts de papier ou de chiffons. En dépit de la lumière éblouissante du soleil, elle apercevait des visages spectraux pressés derrière les vitres. Quelques personnes firent un signe de la main, mais personne ne sortit.
— C’est la région des Sudètes, les dortoirs des hommes, expliqua l’un des
charretiers. Ils n’ont pas le droit de sortir.
Eva prit conscience de deux faits épouvantables : les gens étaient
emprisonnés par une belle journée d’été, et les hommes et les femmes étaient séparés.
Effectivement, alors qu’ils approchaient du bâtiment destiné à servir de
logement, une voix râpeuse s’éleva :
— Les hommes à gauche, les femmes tout droit. Le sang bourdonnait aux oreilles d’Eva. C’était donc vrai. Comment
pouvaient-ils séparer les maris des femmes, les mères de leurs fils, les frères de leurs sœurs ? Quel esprit inhumain avait décidé de cela ? Hélas, on ne pouvait rien y faire. Il valait mieux faire face avec dignité que pester et s’insurger en vain. Elle passa rapidement les bras autour du cou de Josef et appuya sa joue contre la sienne.
— Au revoir, mon chéri.
Blême de stupeur, Josef lui rendit son étreinte. Par-dessus son épaule, Eva
vit Mutti sangloter, cramponnée à Abba, elle vit l’expression sinistre de son père, le désespoir de sa mère. Ses parents n’avaient que rarement été séparés au cours des quatre dernières décennies. Ils avaient enduré bien des choses ensemble, mais leur couple leur avait donné des forces et du courage. L’un sans l’autre, comment allaient-ils s’en sortir ?
26. Membre du service d’ordre.
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