L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 33

 

Quand Hana ouvrit la porte d’entrée du conservatoire et qu’elle s’approcha

de l’accueil, elle perçut tout de suite l’atmosphère tendue. Au lieu de l’accueillir avec son sourire rayonnant habituel, Irena s’essuya les yeux avec un mouchoir ; et le hall d’entrée caverneux, dans lequel résonnait en temps normal une profusion de sons de divers instruments, était étrangement silencieux.

— Que se passe-t-il ?

Irena se tamponna de nouveau le visage avant de rouler le mouchoir en

boule dans sa main. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle et murmura :

— C’est Václav. Il a reçu une visite de la police secrète hier soir.

Maintenant, il est en détention provisoire, il va être jugé.

Hana en eut le souffle coupé. Václav Husa était un pianiste extraordinaire

et un excellent professeur ; mais il ne faisait pas mystère de son aversion pour les communistes. Elle s’était souvent demandé s’il n’était pas un peu trop véhément quand il parlait du « pauvre président Beneš » autour d’un café à la Kotva ou quand il évoquait la possibilité de lancer une pétition pour le faire rétablir dans ses fonctions. On ne savait jamais qui écoutait. Le bruit courait que des micros avaient été posés dans certaines maisons, que des indicateurs étaient encouragés à dénoncer leurs concitoyens, que des gens étaient emprisonnés pour avoir déposé des plaintes. Prague sous le régime communiste était presque pire que sous le régime nazi.

— Pauvre Pan Husa !

Irena hocha la tête.

— Tout le monde est sous le choc, dit-elle, reprenant son mouchoir. Et,

bien sûr, cela t’affecte, Hana. Tu n’auras pas cours aujourd’hui. Ça t’ennuie de t’exercer toute seule ?

— Bien sûr que non.

L’inquiétude de Hana pour Václav occupait toutes ses pensées, et elle se

sentait prise de panique à l’idée de perdre son professeur. Comment pouvait-on emprisonner un musicien aussi talentueux ? Bien sûr, les nazis ne s’étaient pas privés d’en faire autant. Elle sourit tristement à Irena et remonta le couloir d’un pas traînant.

Deux semaines plus tard, Václav fut condamné à six mois de prison. Il

devait détester être enfermé. Hana ne pouvait rien faire pour lui sinon continuer à s’exercer, afin de pouvoir le surprendre par ses progrès lorsqu’il serait enfin libéré.

En attendant, elle avait une nouvelle professeure, une dame cette fois :

Milada Dedecek. Paní Dedecek était grande et décharnée, elle avait un nez aquilin et de petits yeux critiques. Elle la faisait travailler dur et était avare de compliments, mais Hana sentait qu’elle lui ferait atteindre de nouveaux sommets dans sa façon de jouer.

Quand l’été arriva, elle maîtrisait toutes les Études de Chopin, même

l’Étude op. ١٠, n o ٢ en la mineur , dite « chromatique ». Quand elle avait commencé à la travailler, Paní Dedecek l’avait regardée, le sourire aux lèvres, essayer à plusieurs reprises de réaliser le deuxième écartement de doigts en bas de la deuxième page. Hana avait fini par renoncer, frustrée, et elle avait plaqué un accord fracassant avant de poser la tête sur le clavier.

— C’est impossible, je n’y arriverai jamais !

Paní Dedecek lui avait saisi le bras et l’avait forcée à se redresser. — Ça suffit ! Il faut d’abord que tu te détendes. Hana avait relâché les muscles de son poignet et laissé retomber sa main. — Bien. Maintenant, pose ta main sur le clavier sans la crisper. Elle obéit.

— Maintenant, joue encore une fois la gamme chromatique en gardant le

poignet souple.

Hana rejoua la gamme chromatique, à la perfection cette fois, et rit de

soulagement.

— Voilà, tu vois que tu y arrives très bien !

Le concert au Rudolfinum se passa bien. Lors de sa leçon suivante, Paní

Dedecek fit une proposition à Hana :

— Que dirais-tu d’un petit voyage ?

Hana s’enthousiasma aussitôt. En dehors de son bref séjour à Nuremberg,

elle n’avait jamais quitté la Tchécoslovaquie de sa vie.

— J’adorerais !

— Parfait ! Il y a un concert à Londres en avril. J’ai été invitée à jouer. Paní Dedecek donnait des récitals en plus d’enseigner le piano. — J’aimerais te présenter comme ma protégée. Tu pourrais jouer l’une des

Études .

— Comment irons-nous là-bas ?

— Par avion, bien sûr. Nous logerons à l’hôtel. Les organisateurs du

concert paient mes frais.

L’excitation de Hana à la perspective de prendre l’avion pour la première

fois laissa la place à une bouffée d’angoisse.

— Mais combien coûtera le billet d’avion ? Je n’ai pas d’argent… Elle avait été rémunérée pour ses concerts, et les leçons qu’elle donnait lui

avaient rapporté un peu d’argent, mais elle avait tenu à tout donner à Irena pour le gîte et le couvert. Elle devait tant à son amie !

— Ne t’inquiète pas. Je vais voir si le remboursement des frais peut

s’appliquer aussi à toi. Sinon, le conservatoire puisera dans le fonds de secours. Laisse-moi faire, je m’occupe de tout.

Hana se dirigea vers l’appartement d’Irena le cœur débordant de joie. Elle

irait en Angleterre ! Peut-être pourrait-elle revoir Miriam et faire plus ample connaissance avec sa demi-sœur. Elles s’écrivaient, maintenant, et elles commençaient à se confier l’une à l’autre, se montrant peu à peu plus affectueuses, même si leur correspondance demeurait un peu guindée et hésitante. Par ailleurs, en avril, Václav pourrait peut-être se joindre à elle et à Paní Dedecek.

*

Pamela demandait toujours à Kitty de préparer un poulet rôti quand Will

rentrait à la maison pour le week-end, et ce dimanche ne fit pas exception. Comme ils étaient assis autour de la table, devant leurs assiettes de succulent poulet et des pommes de terre rôties croustillantes qui étaient la spécialité de Kitty, Pamela répondit par un « Amen ! » enthousiaste au bénédicité un peu brusque de Hugh.

Elle ne cesserait jamais de se réjouir d’avoir Will à la maison. À chacune

de ses visites, il avait l’air plus solide, plus heureux. Miriam s’animait en sa présence, et Hugh était visiblement ravi qu’il y ait un autre homme à la maison auquel il pouvait parler. Pamela aimait bien les écouter parler politique. Clement Attlee avait pris la relève de Churchill après la guerre. « Il n’est pas bavard, disait Hugh, mais c’est une vraie tornade ! » Il avait fort à faire avec le projet d’une Communauté européenne de défense et la lutte de tous les instants pour endiguer le flot du communisme. La guerre avait beau être terminée, ses répercussions occupaient une grande partie du temps de Hugh.

Alors que Miriam se penchait pour prendre la saucière, quelque chose

glissa de ses genoux et tomba par terre.

C’était une enveloppe bleue. Pamela se baissa pour la ramasser et la rendit

à Miriam.

— C’est une lettre de Hana ?

Miriam la remercia d’un sourire.

— Oui ! J’allais vous en parler. Elle va venir à Londres pour un concert. Pamela avait été tout excitée quand Miriam était revenue de Nuremberg et

qu’elle lui avait dit qu’elle avait une demi-sœur. De toute évidence, Miriam avait d’abord été sous le choc, mais au bout de quelque temps, Pamela avait réussi à la convaincre d’écrire à Hana, et elles correspondaient maintenant régulièrement. Le fait que Hana avait témoigné contre Otto Blumsfeld lors de son procès avait facilité les choses. Pamela osait à peine imaginer ce que Miriam aurait ressenti dans le cas contraire. Maintenant, chaque fois qu’elle recevait une lettre de Hana, Pamela voulait entendre toutes les nouvelles ; et elle lui avait répété maintes fois que Hana serait toujours la bienvenue chez eux, si elle voulait venir lui rendre visite, et qu’elle pouvait même venir vivre avec eux si elle en avait envie.

— Il paraît que les Russes vont fermer les frontières de la

Tchécoslovaquie, dit Hugh.

Miriam arrêta sa fourchette à mi-chemin entre son assiette et sa bouche. — Et Hana ? murmura-t-elle.

Pamela posa une main sur la sienne.

— C’est affreux, dit-elle. Hugh, nous devons faire quelque chose. Hugh versa un filet de sauce sur son poulet.

— Ce ne sera pas facile, répondit-il. Attlee est déterminé, mais il ne fait pas le poids face à Staline.

— Hana va tout de même pouvoir quitter le pays ? Hugh planta sa fourchette dans un morceau de pomme de terre. — Elle va devoir se dépêcher.

— Elle ne va pas pouvoir ! Le concert n’est qu’en avril… — Alors elle n’a aucune chance.

L’expression de Hugh était grave, ses sourcils froncés. Miriam posa son couteau et sa fourchette et se tamponna la joue avec sa

serviette.

Will passa un bras autour d’elle. Il affichait ce que Pamela considérait

comme son expression de conspirateur.

— Ne t’inquiète pas, Miriam. Je sais que tu dois considérer de ton devoir

envers ta mère de protéger Hana. Il doit bien y avoir un moyen de lui faire quitter le pays.

Miriam lui sourit à travers ses larmes.

*

Une semaine plus tard, une enveloppe portant le cachet de la poste

tchécoslovaque arriva à la base de Will. Il l’ouvrit avec empressement, reconnaissant l’écriture de Tomas. Ses mots étaient anodins ; de toute évidence, le censeur n’y avait rien vu d’inquiétant. Cependant, les pilotes de la RAF avaient une façon de communiquer bien à eux ; et, de son œil expérimenté, Will vit dans la lettre de Tomas tout ce qu’il avait besoin de savoir.

 

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