L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 20
Toujours pas de lettre d’Abba et de Mutti. Miriam avait à peine osé
regarder la table du hall quand elle était descendue prendre son petit-déjeuner. Jour après jour, elle avait jeté un coup d’œil à sa surface en bois poli, espérant de tout cœur voir l’écriture ronde et soignée d’Abba sur une enveloppe, ou même les pattes de mouche de Mutti, étant donné que c’était elle qui lui avait écrit la dernière lettre. Cependant, il n’y avait rien eu pour elle. Quelques-unes des autres filles continuaient à recevoir des lettres, et la plupart essayaient de cacher leur joie d’avoir des nouvelles de leurs parents alors que tant de leurs camarades ne recevaient rien, mais la pile de lettres sur la table était plus petite chaque semaine.
Miriam était de plus en plus inquiète. Si ses parents allaient bien, elle aurait sûrement reçu de leurs nouvelles, à présent. Cela avait été très courageux de la part d’Abba de tenir tête aux nazis, mais cela les avait aussi mis tous en danger. Parfois, Miriam était tellement anxieuse qu’elle avait peine à respirer.
Elle jeta un coup d’œil à l’horloge de parquet dans le hall. Ses énormes aiguilles en fer forgé indiquaient qu’il n’était que 7 h 30. Comme d’habitude, elle s’était réveillée tôt, l’estomac noué. Il lui restait une demi-heure avant de pouvoir aller au réfectoire faire la queue pour l’habituel porridge gluant et les tranches de pain molles. Elle ouvrit la porte d’entrée et sortit. Personne ne remarquerait son absence si elle restait dehors un petit moment.
Après la fraîcheur du hall de l’école, avec ses boiseries sombres et son sol
de pierre, l’air au-dehors paraissait chaud et accueillant. Miriam remonta l’allée et se dirigea vers le pré. Elle avait toujours préféré l’extérieur à l’intérieur. Marchant à pas lourds dans les hautes herbes mouillées, elle chassa ses préoccupations de son esprit et fit semblant d’être de nouveau dans la campagne tchèque, à traverser les champs avec Mutti après avoir pris le train pour revenir de Prague, où elles étaient allées passer la journée. Elle sentait la main fraîche de sa mère dans la sienne, voyait ses yeux pétiller tandis qu’elle lui parlait des opéras et des symphonies qu’elle avait appris quand elle était enfant. Parfois, elle demandait à Miriam de lui chanter quelque chose, et Miriam fredonnait la villanelle ou Okolo Třeboně , la chanson qu’elle avait ensuite chantée pour le président Beneš. Quelle chance qu’elle l’ait déjà appris sous l’œil critique de Mutti ! Sa mère avait dû être si fière quand elle avait lu la lettre dans laquelle Miriam lui parlait de son solo !
Une alouette gazouilla dans le ciel, et Miriam inclina la tête en arrière pour
l’écouter, fermant les yeux, éblouie par la lumière déjà éclatante du soleil. Un jour, Mutti lui avait joué un arrangement pour piano, The Lark Ascending de Vaughan Williams, et elle sentait les notes s’élever en spirale dans sa gorge et flotter dans l’air d’été.
Elle marcha en direction de l’étang, et regarda la surface onduler et se
lisser dans la brise. Aussitôt, le ton d’avertissement d’Abba lui revint en mémoire. « Se baigner est dangereux, Miriam. On peut attraper toutes sortes de microbes et on peut facilement prendre froid, même par une belle journée. » Pourtant, la tentation était trop forte.
M. Čapek leur avait à tous appris à nager, l’été précédent, même s’ils
n’avaient pas le droit de se baigner tout seuls. Elle regarda autour d’elle pour vérifier que personne ne pouvait la voir, puis elle retira son chemisier et sa jupe, roula ses chaussettes en boule, les glissa dans ses chaussures et entra dans l’eau, dans son maillot de corps et sa petite culotte. L’eau était d’une fraîcheur exquise sur ses jambes. Elle poussa sur ses pieds pour se propulser, ignorant le froid qui lui saisissait les épaules et le dos tandis qu’elle se lançait sous la surface, et elle traversa l’étang à la nage, décrivant des mouvements de bras rapides, jusqu’à ce que l’effort fasse fourmiller son corps. Comme d’habitude, l’exercice physique lui vida la tête. Elle ne sentait plus que le claquement de l’eau sur sa peau, alors qu’elle ralentissait et nageait à un rythme régulier. Par cette matinée d’été pleine de chaleur et d’espoir, elle trouverait sûrement une lettre de ses parents en rentrant, et tout irait pour le mieux. Elle eut une vision soudaine de papier jaune sur du bois reluisant, et elle prit cela pour un heureux présage.
Quand, après s’être rhabillée à la hâte et avoir retraversé le champ à grands
pas, soulevant des mèches de ses cheveux pour qu’ils sèchent plus vite au soleil, elle arriva au réfectoire, celui-ci était déjà plein, et un bol de porridge qui se figeait rapidement, mis de côté par une amie bienveillante, l’attendait à sa place habituelle.
À n’en pas douter, elle serait réprimandée de s’être absentée sans
permission. Mais le pire, c’était qu’alors qu’elle traversait le hall précipitamment, ses sous-vêtements mouillés lui collant à la peau, elle avait constaté qu’il n’y avait toujours pas de lettre de ses parents sur la table.
*
La seule façon de faire face était de se replier sur soi-même. Eva se
souvenait de l’époque à laquelle elle faisait du piano, quand elle s’imaginait
être une carrée 29 entourée d’espace et de silence. Elle avait une chambre à coucher pour elle toute seule, dans la maison où elle avait grandi. C’était un endroit où elle pouvait lire et rêver sans avoir à répondre aux questions ni à avoir une conversation décousue. C’était son refuge, son sanctuaire ; il l’enrichissait et l’apaisait. Elle essayait de recréer cette sensation aujourd’hui. Elle se concentrait sur son univers intérieur d’espoir et de souvenirs, refoulait les horreurs du dortoir – l’odeur nauséabonde d’urine et de corps sales, les relents fétides de nourriture, la puanteur des matelas crasseux ; la course précipitée des rats, les démangeaisons constantes causées par les puces – pour se retirer dans un monde propre et sain.
C’était ce qu’elle avait fait après l’agression dans le cimetière, des années
plus tôt, elle s’était cachée derrière un masque de stoïcisme. Le prophète Isaïe n’avait-il pas dit : J’ai rendu mon visage dur comme la pierre, et je
sais que je ne serai pas confondu 30 .
Cependant, c’était dur d’ignorer la respiration rauque de Mutti à côté
d’elle. Eva posa une main sur le front de sa mère : il n’était qu’à dix centimètres du sien, tant elles étaient serrées sur les matelas. Elle en retira une paume couverte de sueur. Mutti marmonnait dans son sommeil, et son corps dégageait de la chaleur, même dans la pièce étouffante. Eva se tourna doucement sur le dos et regarda fixement le plafond. Si Mutti n’allait pas mieux le lendemain matin, elle irait s’adresser au Conseil des Anciens pour voir si elle pouvait persuader quelqu’un ayant des connaissances médicales de l’examiner.
Elle se retourna et essaya de trouver ce lieu serein dans sa tête ; mais elle
n’arriva pas à trouver le sommeil.
Mutti ne bougea pas quand la responsable du dortoir sonna le réveil ou
quand Eva essaya de la réveiller. Elle décala délicatement le corps de sa mère pour qu’elle n’ait pas d’escarres, et un jet de diarrhée gicla en travers du lit. Choquée et inquiète, Eva fit de son mieux pour l’éponger. Il faudrait qu’elle emporte les draps à la blanchisserie plus tard. Ils n’avaient le droit de laver leurs vêtements qu’une fois toutes les trois semaines, et seulement trois kilos à la fois ; mais elle ne pouvait pas laisser les draps dans cet état. Cela sentirait horriblement mauvais et risquait en plus de propager des maladies.
Elle rampa sur le matelas pour attraper ses vêtements accrochés à la patère
du portant de fortune, au pied du lit, descendit de l’échelle et s’aspergea le visage d’un peu d’eau de la vasque du lavabo. Inutile d’essayer de faire plus : il y avait déjà une longue file qui se formait derrière elle. Les autres femmes s’apprêtaient à aller voir s’il y avait quelque chose à manger pour le petit-déjeuner. Eva devrait ensuite se présenter pour travailler ; mais si elle sautait le petit-déjeuner, elle arriverait peut-être à voir Aaron Rathstein.
Alors qu’elle sortait des baraquements des femmes et traversait la cour, il
lui sembla apercevoir un visage familier au loin : le front dégarni, les lunettes rondes et l’expression bienveillante de Gabriel Schmidt, un ancien professeur de piano. M. Schmidt avait enseigné au conservatoire de Prague, et il lui était arrivé de donner des cours particuliers. Était-il vraiment à Terezín, lui aussi ? Peut-être devrait-elle établir le contact avec lui ? Cependant, elle n’osait pas s’attarder maintenant. Elle se hâta de remonter la rue du parc, gardant le visage baissé, entra furtivement dans la caserne de Magdebourg, se dirigea vers le bâtiment du Conseil des Anciens et frappa à la porte de M. Rathstein.
— Entrez.
Un personnage las était assis derrière un bureau. Devant lui se trouvaient
plusieurs bouts de papier sur lesquels des noms semblaient être écrits. Sous les yeux d’Eva, Aaron Rathstein en raya deux, regarda dans le vide pendant quelques secondes, puis en ajouta quelques-uns.
— Bonjour, Ancien.
Il posa son stylo et écarta les papiers.
— Bonjour, jeune femme. Que puis-je faire pour vous ? — C’est ma mère. Elle est malade. Je n’ai pas réussi à la réveiller ce matin. M. Rathstein retira ses lunettes et se frotta les yeux. — Malade ? Malade ! Tout le monde est malade. Que suis-je censé faire ?
Savez-vous combien de gens sont morts hier ?
Eva secoua la tête.
— Plus de cent ! De plus en plus chaque jour. C’est probablement le
typhus. C’est ce qu’ont la plupart d’entre eux.
Il remit ses lunettes sur son nez et rongea un petit bout de peau à côté de
l’ongle de son pouce.
— Alors que me conseillez-vous de faire ?
Aaron Rathstein se leva, se dirigea vers un placard, derrière lui, ouvrit un
tiroir.
— Tenez… De l’aspirine.
Il laissa tomber deux comprimés blancs dans le creux de la main d’Eva. — Donnez-lui ceci si elle se réveille. Essayez de trouver de l’eau propre.
C’est tout ce que je peux vous proposer.
Il lui fit signe de sortir.
Eva glissa les comprimés dans sa poche. L’horloge au mur indiquait
6 h 50. Elle devait être au travail à 7 heures. Elle essaierait de repasser à l’heure du déjeuner – un autre repas raté – et espérait que sa mère dormirait toute la matinée.
Elle se dirigea vers la blanchisserie, le lieu de travail qui lui avait été affecté à leur arrivée à Terezín. Avant de tomber malade, Mutti avait été affectée à l’atelier de couture. Au moins, elle avait pris un certain plaisir à faire une chose pour laquelle elle était douée ; Eva n’avait ni aptitude ni goût pour la lessive. Quand elle poussa la lourde porte de bois, elle fut accueillie par l’odeur habituelle de détergent de mauvaise qualité et de linge de lit sale. Le bourdonnement des grosses machines, le sifflement des fers, le craquement des essoreuses à rouleaux étaient assourdissants. Déjà, ses aisselles picotaient à cause de la chaleur. Elle souleva l’un des balluchons posés à l’entrée, déposa la pile de linge sale par terre et commença à le trier.
Elle laissait tomber les vêtements dans l’une des énormes lessiveuses
bouillonnantes quand une femme s’approcha d’elle furtivement. Elle reconnut Elsa du block de Dresde, même si elle n’était pas dans le même dortoir qu’elle.
— Tu as entendu la rumeur ? lui demanda Elsa. Ses cheveux noirs et crépus étaient encore plus frisés dans l’air chaud et
humide de la blanchisserie.
— Non, quelle rumeur ?
Elsa tourna à demi la tête, puis elle approcha la bouche de l’oreille d’Eva. — D’autres déportations.
— D’autres déportations ? C’est impossible ! Nous avons déjà été déportés depuis Prague. N’est-ce pas suffisant ?
— Apparemment pas. Il y a une femme dans mon dortoir, Ruth, qui a été
convoquée avec son mari et ses deux enfants. Ils doivent faire leurs bagages ce soir.
Eva ramassa deux autres vêtements et les laissa tomber dans la lessiveuse,
provoquant un gros nuage de vapeur. Elle s’essuya le front du revers de la main.
— Où vont-ils aller ?
— À l’est apparemment. Dans un autre camp.
— Pourquoi ?
— D’après elle, c’est un camp de travail.
Eva en aurait presque ri.
— Un camp de travail ! Et ce n’est pas un camp de travail ici ? Elsa haussa les épaules et s’éloigna.
Eva continua à ajouter des vêtements dans la lessiveuse, mais tandis
qu’elle s’affairait, les pensées se bousculaient dans sa tête. Et si Terezín n’était qu’un centre intermédiaire ? Et si le pire était encore à venir ? Comment sa mère pourrait-elle bien supporter un autre trajet en train dans son état ? Il fallait qu’elle prévienne Josef.
À l’heure du déjeuner, elle se passa de nouveau de sa ration, ignorant la faim qui la tenaillait, et courut rejoindre Mutti. Sa mère était encore brûlante, et sa peau avait une teinte jaunâtre, mais au moins, elle était consciente maintenant.
— Eva… J’ai terriblement mal à la tête, murmura-t-elle. Eva alla chercher une tasse en étain sur le lavabo et la tint sous le robinet,
puis elle sortit les comprimés d’aspirine de sa poche et les tendit à Mutti ; mais Mutti peina à les avaler, elle eut haut-le-cœur après haut-le-cœur tandis qu’Eva lui tapotait le dos et essayait de l’aider à avaler plus d’eau. Enfin, après qu’Eva fut retournée deux fois au lavabo pour aller chercher davantage d’eau, Mutti parvint à avaler les comprimés et, à bout de force, elle se rallongea sur le matelas.
Eva fouilla dans son sac à dos, en sortit un stylo et du papier, et griffonna
un mot à Josef pour l’informer de la maladie de sa mère et lui demander s’il avait entendu dire quoi que ce soit au sujet des déportations. Elle plia le papier plusieurs fois sur lui-même, puis elle se hâta de regagner la blanchisserie et réussit à donner le petit mot à l’un des porteurs, venu apporter un nouveau ballot de linge sale.
— Pouvez-vous apporter ceci aux baraquements de la région des Sudètes,
s’il vous plaît ? chuchota-t-elle.
Le porteur hocha la tête, ouvrit le talon de sa botte, glissa le petit mot dedans, referma le talon en le tapant du plat de la paume et s’en alla.
Le lendemain, le même porteur lui remit un petit mot de Josef en réponse.
Ai parlé à Abba. Ta mère a peut-être le typhus. Elle doit être placée en
quarantaine. Adresse-toi à l’un des gardes. Ils ont une peur bleue de la maladie. Ils l’isoleront.
Eva se demanda comment le pauvre Abba avait réagi en apprenant à quel
point sa femme bien-aimée était malade. Elle devait faire tout son possible pour sauver Mutti.
Mais comment pourrait-elle faire ? L’accès au SS-Service Club était
interdit aux Juifs, et il y avait étonnamment peu de gardes dans les rues. Peut-être pourrait-elle aller au centre de tri dans les baraquements d’Ústí, où l’on entreposait les biens confisqués. Elle s’engagea dans la rue de la gare, dépassa le parc, déjà jonché de feuilles mortes, et traversa la rue Eger en direction du dépôt.
Comme on pouvait s’y attendre, deux gardes allemands veillaient sur une
pile d’objets : canifs, montres, livres, et même un gâteau. Tandis qu’Eva approchait du bâtiment et que leurs silhouettes se firent plus nettes, son estomac se contracta brusquement et ses jambes menacèrent de se dérober sous elle. Non, ce n’était pas possible… Pas après tout ce temps ? Et pourtant, si, l’une des têtes penchées sur la table chargée d’objets arborait des cheveux d’un blond presque blanc, et même si ses cheveux ne l’avaient pas identifié, sa voix et sa façon de se tenir l’auraient fait : Otto. Comment pouvait-elle s’être retrouvée dans le même camp que lui ? On aurait cru que l’univers conspirait véritablement à la torturer. Le souffle court, elle inspira profondément et adjura intérieurement son corps d’arrêter de trembler. Elle ne pouvait pas contrôler l’angoisse qui lui nouait le ventre ou le sang qui bourdonnait à ses oreilles, mais elle pouvait prendre une voix ferme, et c’était ce qu’elle allait faire.
— Excusez-moi, dit-elle, s’efforçant d’afficher une expression
imperturbable.
Les gardes levèrent la tête vers elle. Était-ce l’imagination d’Eva qui lui jouait des tours ou y avait-il une lueur de reconnaissance dans les yeux d’Otto. Restait-il quelque chose du corps de celle qu’elle était à seize ans dans son corps de femme de près de trente ans ? Elle avait la même couleur de cheveux ; elle était encore mince – probablement plus mince après des années de restrictions alimentaires –, mais celle qu’elle était devenue était fatiguée et sombre. Un court instant, il lui sembla qu’il la reconnaissait, mais cette impression se dissipa aussitôt. Ses yeux redevinrent inexpressifs.
— Oui ?
— Ma mère est malade. Nous pensons que c’est peut-être le typhus. Une expression de dégoût passa sur le visage d’Otto. Josef ne s’était pas
trompé au sujet de l’horreur que la maladie inspirait aux Allemands. Il prit un bout de papier et griffonna quelque chose dessus.
— Apportez ceci à l’infirmière de l’hôpital de la rue Long. Elle saura quoi
faire.
Eva prit le papier et s’en alla avant que ses genoux ne puissent
l’abandonner.
29. o 1. Voir note n
30. Bible de Jérusalem.
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