L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 24
Un soir, après une autre représentation de La Fiancée vendue , Gabriel
demanda à Eva de rester.
— J’aimerais te présenter quelqu’un.
Il regarda l’endroit où le public s’était assis et fit signe à une petite fille qui
s’attardait au dernier rang.
— Hana… Approche, s’il te plaît.
La fillette remonta l’allée dans la direction d’Eva. En la voyant, Eva sentit
quelque chose palpiter dans sa poitrine. Hana avait les cheveux blonds et un sourire timide. Elle paraissait plus âgée que Miriam – elle avait peut-être douze ou treize ans –, mais il y avait chez elle quelque chose qui lui rappelait sa propre fille.
— Bonjour…
Eva lui tendit la main. Les yeux de la petite fille brillaient. — J’ai adoré la représentation, madame Kolischer, murmura-t-elle. C’était
comme un beau rêve, que j’ai envie de refaire, encore et encore.
L’enthousiasme de Hana fit sourire Eva.
— Je crois que je vais chanter Cœur de mère ne fait qu’aimer dans mon
sommeil !
Eva rit.
— Tu chantes ?
— Un peu, mais je préfère jouer du piano.
— J’étais comme toi. Je jouais pendant des heures. — J’ai entendu dire que vous étiez l’une des meilleures élèves du
conservatoire.
— Est-ce que tu es allée au conservatoire, toi aussi ? Hana regarda par terre.
— J’ai suivi des cours particuliers avec monsieur Schmidt… jusqu’à ce
que la musique soit interdite.
— Et maintenant, te voilà à Terezín, où la musique n’est pas interdite.
— Je sais. Malgré toutes les choses horribles qui se passent ici, c’est
merveilleux de pouvoir de nouveau assister à des concerts.
Eva se leva pour laisser à Hana sa place au piano. — Tu veux bien me jouer quelque chose, Hana ? lui demanda-t-elle d’une
voix douce.
Hana semblait réticente, mais elle s’assit sans rechigner. Elle plaça ses
mains sur le clavier, regarda un instant dans le vague et se mit à jouer. Elle se tint d’abord bien droite, puis, à mesure qu’elle avançait dans le morceau, elle laissa tomber une épaule et se pencha vers les touches, comme pour ne faire plus qu’un avec l’instrument, dont elle tira toute l’émotion possible.
Eva eut le souffle coupé en entendant une délicate berceuse s’élever dans
la pièce, et Gabriel tendit la main vers elle pour l’empêcher de perdre l’équilibre alors qu’elle sentait le sang refluer de son visage.
Hana s’arrêta de jouer.
— Eva, est-ce que tout va bien ? demanda Gabriel. Depuis combien de
temps n’as-tu pas mangé ?
— Non, ce n’est pas la faim, murmura Eva.
Il lui semblait encore que la pièce tanguait, et son cœur galopait. Elle porta
une main à sa poitrine.
Gabriel s’empressa d’aller lui chercher une chaise, et Eva s’assit avec
reconnaissance.
— Comment connais-tu ce morceau ? demanda-t-elle à Hana. Hana la regarda, clignant des yeux, déconcertée. — Je… Je l’ai trouvé, répondit-elle.
— Où l’as-tu trouvé ?
Gabriel s’approcha de Hana dans une attitude protectrice. — Eva. Tu fais peur à l’enfant.
Eva l’ignora.
— Je dois absolument savoir où tu as trouvé ce morceau, insista-t-elle.
C’est vital que tu me le dises.
Hana baissa la tête.
— Chez mes parents, répondit-elle. Dans une armoire. — Ce n’est pas possible !
Eva criait presque maintenant.
— Si, je vous assure…
Des larmes apparurent au coin des yeux de Hana, et ses joues
s’empourprèrent.
Gabriel posa une main sur le bras d’Eva.
— Eva, si Hana dit qu’elle a trouvé la partition de ce morceau dans une armoire, nous devons la croire. Je ne l’ai jamais entendue mentir. Tu es fatiguée, ma pauvre… Nous ferions peut-être mieux d’avoir cette conversation une autre fois.
Eva se passa une main sur les yeux. Gabri avait peut-être raison. Son cœur
continuait à tambouriner et elle se sentait encore tout étourdie, mais c’étaient les conclusions qu’elle avait tirées, les seules conclusions qu’elle pouvait tirer, qui la plongeaient dans un tel désarroi. Elle avait besoin de temps pour réfléchir ; et peut-être faudrait-il qu’elle parle à Hana seule à seule.
— Je suis désolée, murmura-t-elle avant de quitter la pièce d’un pas
chancelant.
Elle n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que Hana et Gabriel la
regardaient fixement, stupéfaits.
Eva passa une nuit blanche à regarder fixement le plafond, insensible aux
soupirs et aux bruissements autour d’elle, tandis que son esprit se débattait avec ce qu’impliquait sa rencontre avec Hana. Il y avait encore plus de monde dans le dortoir maintenant, de nouveaux flots de personnes arrivant à Terezín presque toutes les semaines, mais pour une fois, Eva n’avait pas conscience de la promiscuité, du froid glacial, des démangeaisons constantes des punaises de lit. Elle ne pensait plus qu’à Hana.
Dès qu’elle eut terminé son travail à la blanchisserie, elle se hâta de
regagner la salle de répétition en sous-sol du block de Dresde. Un autre piano à queue, remplaçant le premier, avait été apporté de Prague et installé dans le gymnase, ainsi que plusieurs autres instruments. La liberté que les Allemands leur laissaient pour leurs loisirs était extraordinaire – alors que tous les autres aspects de leur vie étaient tellement réglementés. Elle venait d’entrer dans le couloir quand le son du piano lui parvint. Cela devait être Hana : elle avait une façon de marquer un temps d’arrêt avant de jouer une phrase. Gabriel faisait la même chose ; il devait avoir transmis cela à son élève. Heureusement, elle ne jouait pas la berceuse de la veille. En fait, elle jouait le chœur triomphal de La Fiancée vendue . À la perfection, sans une fausse note. Elle devait l’avoir appris par cœur.
Eva se tint dans l’embrasure de la porte et regarda Hana jouer. La lumière
du soleil entrait à flots par la fenêtre, tombant sur la poussière qui recouvrait le piano et illuminant chaque mèche des cheveux exceptionnellement clairs de la petite fille. Elle jouait avec une totale concentration, le regard intense, un demi-sourire dansant sur les lèvres. Eva se demanda de nouveau comment l’enfant avait bien pu découvrir la mélodie qu’elle avait jouée la veille.
Hana s’interrompit comme Eva s’approchait du piano. Elle lui jeta un coup
d’œil apeuré, comme si elle craignait que les questions de la veille se répètent. Il était important qu’Eva fasse preuve de plus de douceur cette fois.
Elle s’accroupit à côté du tabouret de piano.
— Tu joues admirablement bien, Hana.
Hana esquissa un faible sourire.
— Merci.
— Comment se fait-il que tu connaisses si bien ce morceau ? Tu n’as pas
de partition.
— Monsieur Schmidt me l’a appris. Je le connais par cœur maintenant. — C’est un morceau difficile à maîtriser pour quelqu’un de ton âge. La fillette se redressa.
— J’ai douze ans. Cela fait huit ans que je fais du piano. — Cela fait longtemps… et j’imagine que tu ne rechignes jamais à
t’exercer.
— Jamais. D’ailleurs, ma mère me dit souvent… me disait souvent de
m’arrêter.
— Te disait ?
Le visage de Hana se crispa.
— Mes parents ont quitté Terezín il y a un mois. Ils faisaient partie des déportés.
— Pauvre petite ! Mais comment se fait-il que tu ne sois pas partie avec
eux ?
Les mains de Hana se mirent à trembler, et elle posa les doigts sur le
clavier pour les en empêcher.
— J’étais sur la liste, avec ma mère, mais mon père a supplié le
commandant de me libérer…
Sa voix s’enroua.
— Il s’est proposé pour me remplacer.
Eva posa sa main sur celle de Hana.
— C’est un homme courageux.
Hana bougea à peine.
— Le plus courageux de tous.
— Et tu as eu des nouvelles de tes parents depuis ? De plus en plus de gens étaient déportés de Terezín à l’est, mais personne
ne savait vraiment ce qui les attendait, en dépit des rumeurs qui circulaient.
— Ma mère m’avait dit qu’elle essaierait de me faire passer un message
quand elle arriverait au camp suivant, même si cela représentait un très grand risque, répondit Hana. Nous nous étions mises d’accord sur un signal. Peu importait ce qu’elle écrirait, si son écriture était penchée vers la gauche, cela signifierait que les conditions étaient meilleures là où ils étaient. Si elle était penchée vers la droite, la situation était encore pire.
— Et que s’est-il passé ? demanda Eva.
Hana sortit de sa poche une carte postale très abîmée et la lui montra. Nous
allons bien et sommes heureux , était-il écrit dessus. Cet endroit est agréable et nous menons une bonne vie.
L’écriture penchait nettement à droite.
Hana était trop bouleversée pour qu’Eva lui pose la question qui l’avait
taraudée toute la nuit, mais elle alla trouver Gabriel avant la représentation suivante.
— Est-ce que ça va, Eva ? lui demanda-t-il tandis qu’elle disposait ses
partitions sur le piano à queue.
Elle hocha la tête.
— J’ai eu un choc.
— Quel genre de choc ?
Elle marqua un temps d’arrêt. Comment aurait-elle pu dire la vérité à
Gabri ? Par ailleurs, elle devait se mettre en condition pour la représentation. Cela n’aurait pas été bien pour les autres musiciens et les chanteurs qu’elle se laisse submerger par ses émotions.
— C’est moi qui ai composé la berceuse que Hana jouait, dit-elle. Il y a de
nombreuses années. Je croyais que personne d’autre ne connaissait son existence.
— Tu en as peut-être laissé un exemplaire au conservatoire par
inadvertance.
Eva tint sa partition, déjà parfaitement disposée, devant son visage, et elle
en mélangea les pages.
— Bien sûr, répondit-elle. Ce doit être cela.
Elle reposa la partition sur le support, s’efforçant d’empêcher ses doigts de
trembler.
Gabriel s’inclina.
— Bonne chance pour ce soir, dit-il.
Eva regarda le public.
— Merci.
Cependant, la question consumait Eva. Gabriel lui avait demandé
d’apprendre à Hana La Fiancée vendue pour qu’elle ait une suppléante au cas où elle tomberait malade – ou pire. Eva passait donc des heures avec la petite fille, à étudier les morceaux encore et encore, rectifiant un accord par-ci et une phrase musicale par-là. Elle était aussi exigeante avec Hana qu’elle l’avait été avec elle-même toutes ces années plus tôt ; mais Hana ne se plaignait jamais, même si elle devait être épuisée.
Un jour, alors qu’elles venaient de finir de s’exercer, Hana s’attarda pour
discuter. Leur haleine faisait de la buée dans l’air glacial du sous-sol. Hana tira les manches de son pull-over sur ses mains.
— Tu te souviens de cette chanson que tu jouais le jour où je t’ai
rencontrée ? lui demanda Eva.
L’expression de Hana était circonspecte.
— Oui…
— Redis-moi comment tu l’as découverte.
— Dans l’armoire de ma mère. Un jour, je suis rentrée de l’école de bonne
heure parce que j’avais de la fièvre, elle était sortie, et j’ai trouvé la partition en cherchant autre chose.
— Que cherchais-tu ?
Hana fuit le regard d’Eva.
— Mon certificat de naissance.
— Pourquoi ?
— Je n’ai jamais ressemblé à mes parents. Ils n’étaient pas musiciens,
comme moi, même s’ils encourageaient mon amour pour la musique. Ils étaient assez âgés quand ils m’ont eue. Pendant un certain temps, je me suis demandé si j’avais été adoptée.
— Et as-tu trouvé le certificat ? demanda Eva, s’efforçant de garder un ton
détaché.
— Non. Je ne l’ai jamais trouvé. Mais j’ai trouvé la partition de la
berceuse. Je l’ai apprise par cœur pour que mes parents ne sachent pas que j’avais fouillé dans leur armoire personnelle et que je l’avais découverte. Je me la joue souvent, même si je ne comprends toujours pas pourquoi ils l’avaient alors qu’ils n’étaient pas musiciens eux-mêmes.
Eva se pencha légèrement vers la petite fille.
— Hana, la raison pour laquelle j’ai agi si bizarrement l’autre jour, c’est que c’est moi qui ai composé cette berceuse. Personne d’autre ne l’a jamais vue.
— Alors que faisait-il dans l’armoire de ma mère ? — Je n’en sais rien. Je l’ai écrite pour un bébé. Un bébé que j’ai eu en
secret et que j’ai dû faire adopter…
Les paroles d’Eva restèrent comme suspendues dans l’air soudain lourd. — La seule chose que j’ai pu créer pour mon enfant, c’était une berceuse.
Une berceuse dont j’espérais qu’elle la réconforterait quand je ne serais plus là pour le faire.
Elle retint son souffle tandis que Hana se détournait et regardait par la fenêtre sans rien dire. À l’autre bout de la pièce, une horloge égrenait les secondes au rythme des battements du cœur d’Eva.
Quand Hana se retourna enfin pour plonger ses yeux dans ceux d’Eva, une
totale compréhension se lisait dans son regard.
— Cela l’a bel et bien réconfortée, murmura-t-elle, les joues ruisselantes
de larmes.
Cette nuit-là, Eva rêva de nouveau de l’agression. Elle avait dans les
narines l’odeur nauséabonde d’haleine imprégnée de bière, le dépôt visqueux du crachat sur la joue. Son corps reculait devant les mains qui la saisissaient, l’empoignaient, la tiraient ; elle se souvenait de poussées bestiales. Les railleries résonnaient à ses oreilles. Quelque chose d’aussi épouvantable pouvait-il avoir produit quelque chose d’aussi beau ? Il n’y avait eu aucune justice possible.
Quand elle était enfin arrivée chez elle, ce soir-là, en larmes, en état de choc, déchirée, ses parents avaient réussi à lui faire avouer la vérité à force de cajoleries et ils avaient échangé des regards horrifiés. Plus tard, elle s’était glissée dans un bain et sa mère avait avec tendresse lavé le sang avec une éponge, puis elle l’avait enveloppée dans une serviette. Elle n’avait pas bougé tandis que Mutti avait appliqué par touches légères du bleu de méthylène sur ses ecchymoses, mais elle s’était pelotonnée comme une enfant quand sa mère l’avait enfin mise au lit.
Elle n’avait tout d’abord pas remarqué l’absence de crampes menstruelles :
la douleur dans sa tête occultait tout le reste. Cependant, quand, au bout de trois mois, elle n’avait toujours pas eu ses règles et qu’elle avait lentement pris conscience que ses nausées presque constantes n’étaient pas dues uniquement au choc, elle avait confié à Mutti ses terribles soupçons. Le Dr Parizek avait confirmé la grossesse. L’enfant naîtrait six mois plus tard.
Alors qu’elle était allongée dans son lit, plus tard, ce jour-là, Eva entendit
les chuchotements de ses parents angoissés. Elle pouvait imaginer la teneur de leur conversation : comment Mutti réagirait-elle aux commérages à la boucherie casher ? Comment Abba ferait-il face aux rumeurs de la Kotva ? Et la musique d’Eva ? Son concert au Rudolfinum ? Comment pourrait-elle élever un bébé alors qu’elle n’était elle-même encore qu’une enfant ?
Le lendemain matin, Mutti avait une suggestion. — Il y a un sanatorium dans les Carpates. Les médecins y envoient les
patients atteints de tuberculose, mais il y a aussi une aile du bâtiment réservée aux filles mères. Nous allons nous renseigner…
Eva avait hoché la tête, en état de choc. Deux semaines plus tard, elle était
à bord d’un train ; et un an plus tard, elle était mariée à Josef.
On l’avait laissée tenir le bébé dans ses bras pendant cinq minutes. Sa
petite fille n’avait presque pas de cheveux, juste un duvet blanc à peine visible sur sa petite tête toute douce. Ses yeux bleus essayaient de se fixer sur quelque chose. Que disait-elle à sa mère ? Je sais que tu m’aimes.
Et maintenant, elles étaient réunies. Bien que Hana fût manifestement
encore accablée de douleur pour ses parents adoptifs, elle semblait se faire peu à peu à l’idée qu’Eva était sa mère biologique. Cependant, Eva ne pouvait se résoudre à lui avouer qu’elle était l’enfant d’un viol. Hana avait déjà dû endurer tant de choses que cela l’aurait anéantie. Toutefois, c’était peut-être justement parce que sa vie était si dure et qu’elle avait dû tant s’endurcir pour en supporter les atrocités qu’elle pourrait maintenant faire face à cela. Qui aurait pu dire si elle allait revoir un jour ses parents adoptifs ? Pourtant, ici, à Terezín, contre toute vraisemblance et dans le lieu le plus inattendu, ses deux parents biologiques avaient été réunis.
Eva établissait de bonnes relations avec Hana. Cette dernière lui rappelait
tant celle qu’elle était au même âge ; elle avait même certaines de ses mimiques quand elle jouait du piano. Hana se montrait affectueuse avec elle ; mais comment Eva pourrait-elle lui parler d’Otto ?
Elle écouta le grattement des punaises de lit qui couraient sur les murs. Il y
en avait partout depuis quelque temps. Elle n’osait pas lever les yeux vers le plafond de peur qu’il lui en tombe une sur le visage. C’était difficile de faire la distinction entre les puces et les punaises. Elles voulaient toutes l’agresser, sucer sa chair, l’imprégner de leur poison, laissant derrière elles de vilains boutons rouges.
Le lendemain matin, sa décision était prise. Il faudrait qu’elle parle à Otto
la prochaine fois qu’elle le verrait ; mais elle ne savait pas encore quand ni comment l’occasion se présenterait.
L’infestation empirait. Chaque groupe de nouveaux arrivants au ghetto
apportait une nouvelle vague de vermine. Des poux s’ajoutaient maintenant aux puces et aux punaises de lit. Les dortoirs en grouillaient. C’était impossible de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre que les démangeaisons, les sensations de piqûre et de brûlure. La nuit, l’air résonnait des bruits de grattements alors que les gens essayaient désespérément de soulager leur inconfort. Le lendemain, leurs bras et leurs jambes ruisselaient de sang.
Un matin, la kapo entra dans le dortoir d’Eva et fit une annonce : — Tout le monde dehors ! Vous devez prendre toutes vos affaires avec
vous et aller vous installer dans les baraquements de Hambourg pour quelques jours. Les baraquements de Dresde vont être entièrement désinfectés par fumigation.
Eva prit son sac au pied de son lit et s’empressa de fourrer dedans tous ses
vêtements, sa tasse et son assiette en étain, ses couverts, la photographie de Miriam et une lampe de poche. Il ne lui restait pas grand-chose après tous ces mois à Terezín.
— Nous allons sûrement être relogées dans un hébergement cinq étoiles au
lieu de quatre, dit-elle.
Personne ne rit.
Une demi-heure plus tard, le dortoir était vide. Alors qu’elles remontaient
le couloir en direction des baraquements de Hambourg, elles croisèrent des hommes vêtus de combinaisons et de masques et qui portaient d’énormes cylindres de gaz munis de tuyaux. Eva fut parcourue d’un frisson.
Elle et les trente autres femmes redisposèrent leurs affaires dans un dortoir
aussi lugubre que le précédent : des couchettes étaient superposées sur trois niveaux, les matelas étaient crasseux, il n’y avait qu’un seul lavabo, fêlé, très peu d’espace et aucune intimité.
— Ce doit être le Zyklon B, lui dit Josef un peu plus tard, quand ils
parvinrent à se retrouver devant les cuisines. Le gaz que les nazis voulaient que je contribue à produire. Peut-être qu’ils ont changé d’avis et qu’ils s’en servent juste pour tuer la vermine en fin de compte.
— Tu crois vraiment ? lui demanda Eva, haussant un sourcil interrogateur. Josef donna un coup de pied dans une pierre détachée du chemin, devant
lui. Ses yeux étaient éteints et enfoncés dans leurs orbites. Comme c’était étrange qu’un homme qui était un tel hypocondriaque à Prague mentionne si rarement sa santé à Terezín. Les épreuves faisaient surgir toutes sortes de courage.
— Dix mille tonnes représentent tout de même une énorme quantité, même
pour toutes ces infestations, dit-il.
— Je suppose que cela dépend du genre de vermine que l’on veut
exterminer, marmonna Eva.
Josef hocha la tête, le visage blanc comme un linge. Eva repensa à la carte postale que Hana avait reçue de ses parents adoptifs.
Que faisait-on de si atroce à ces prisonniers en Pologne ? Quoi qu’il en soit, elle devait à tout prix protéger la fillette. Une fois de plus, elle s’émerveilla des circonstances presque incroyables qui avaient confié Hana à ses soins. Elle avait mis une fille à l’abri – car même une Grande-Bretagne soumise aux bombardements était plus sûre que Terezín – et maintenant, elle devait sauver l’autre.
*
Ce fut deux ou trois semaines plus tard, lors d’une représentation de
l’opéra de Smetana, qu’Eva remarqua une silhouette indistincte derrière le public : Otto. Il se tenait là avec quelques-uns des autres gardes allemands et regardait la mise en scène.
Le hasard voulut qu’il soit encore en train de discuter avec un groupe
d’hommes en uniforme à la fin du concert. Elle se hâta de se lever du tabouret de piano et se dirigea vers lui, les jambes en coton.
— Puis-je vous parler, monsieur ?
Les huées et les railleries bruyantes de ses compagnons firent rougir Otto.
Il ne s’était donc pas endurci au point de ne plus pouvoir être embarrassé. C’était sûrement de bon augure, n’est-ce pas ?
Le cœur d’Eva martelait sa poitrine à un rythme effréné tandis qu’il
l’entraînait rapidement hors du bâtiment. Cependant, il y avait encore du monde ; les gens sortaient en masse, parlant bruyamment de la représentation. Elle éprouva une pointe de fierté en entendant quelqu’un décrire son jeu en termes élogieux.
— À un endroit plus tranquille ? demanda-t-elle à Otto, regrettant aussitôt ces mots.
Se jetait-elle dans la gueule du loup ?
Il hocha la tête, lui fit signe de le suivre jusqu’à une autre porte et la lui fit
franchir.
Ils entrèrent dans une petite réserve, où il y avait une montagne de vieilles
chaises et de vieux bureaux, un poêle à pétrole très abîmé et un carton de vieux papiers. La pièce sentait le moisi. Ils n’y seraient pas dérangés, mais être si près d’Otto et toute seule avec lui était terrifiant.
Elle déglutit avec difficulté.
— Me reconnaissez-vous, monsieur ?
Otto s’approcha et braqua une torche électrique sur son visage. Elle sentit
de nouveau l’odeur de bière de son haleine, remarqua ses lèvres charnues, ses cheveux encore blonds, quoique légèrement plus foncés qu’autrefois. On décelait encore, derrière le soldat endurci qu’il semblait être aujourd’hui, le garçon perdu et agressif qui l’avait violée et qui était devenu le père de son enfant.
Elle posa une main à plat sur le mur pour ne pas perdre l’équilibre. — Permettez-moi de vous rafraîchir la mémoire. Le cimetière juif, Prague,
1930.
Otto rougit de nouveau.
— Et alors ?
— Vous y étiez, avec un groupe des Jeunesses hitlériennes. J’avais pris un
raccourci pour rentrer chez moi depuis le conservatoire. Toute votre bande m’a attaquée, mais c’est vous qui m’avez violée. Je suis tombée enceinte. L’enfant, une fille, a été adoptée… mais elle est ici, à Terezín. Hana. Elle a douze ans.
Eva regarda un mélange de culpabilité, de honte, d’incrédulité et de déni
passer sur le visage d’Otto.
Enfin, avec un air de défi, cette fois, il la foudroya du regard. — Vous ne pouvez rien prouver. Vous avez tout inventé. — Je pourrais avoir tout inventé et, non, je ne peux rien prouver, mais je
vous jure sur ma vie que Hana est votre enfant.
Un cri leur parvint du dehors, et Otto eut un air inquiet. Eva devait absolument l’empêcher de partir ; sinon, tout cela n’aurait été
qu’une perte de temps et elle serait encore plus en danger. Elle l’implora du regard.
— Hana est votre fille. Venez un jour assister à l’une des répétitions de notre chorale. Vous l’entendrez jouer du piano. Elle a vos traits, c’est incontestable, et elle a vos cheveux blonds. C’est une excellente pianiste, elle a beaucoup de talent.
Était-ce le fruit de l’imagination d’Eva ou une certaine fierté se lut-elle sur
le visage d’Otto pendant une fraction de seconde avant qu’il ne se reprenne ?
— C’est ridicule. Regagnez vos baraquements. Il ouvrit violemment la porte de la réserve et la poussa pratiquement
dehors.
— Bien sûr.
Elle passa à côté de lui.
— Et pas un mot de tout ceci à qui que ce soit ! cria-t-il après elle. Eva se hâta de retourner aux baraquements de Dresde. Elles avaient
regagné leur ancien dortoir au bout de quelques jours et, pendant une délicieuse semaine, elles n’avaient pas été assaillies par la vermine. Elle se demanda si elle avait bien fait de parler à Otto. Elle avait pris un risque immense – il pouvait la faire déporter, l’envoyer en isolement cellulaire ou pire… –, mais la lueur de satisfaction qui était passée sur son visage quand elle avait fait allusion au talent de Hana pour le piano et le ton pressant avec lequel il lui avait demandé à la fin de leur échange de n’en parler à personne étaient de bon augure, n’est-ce pas ? Elle avait fait tout ce qu’elle pouvait pour le moment. Elle n’avait plus qu’à espérer qu’il protégerait Hana le moment venu.
Josef ne connaissait toujours pas son terrible secret. Quand ils avaient
commencé à se fréquenter, elle lui avait avoué qu’elle n’était pas vierge ; il l’aurait découvert, de toute façon, pendant la nuit de noces. Il savait qu’elle avait été violée et qu’elle avait fait une dépression, mais Mutti et Abba avaient insisté pour qu’elle ne divulgue pas l’existence du bébé, car ils voulaient à tout prix que Josef l’épouse et ne voulaient surtout pas compromettre davantage ses chances. L’attitude de beaucoup d’hommes à son égard aurait changé après de tels aveux, mais celle de Josef était restée la même. Il l’avait acceptée et il avait été un bon mari à sa façon.
Quand Eva était tombée enceinte, Mutti lui avait conseillé d’accoucher à la
maison. Par chance, Miriam était arrivée si vite qu’ils n’avaient pas eu le temps de faire venir une sage-femme, et Mutti avait donc, pour sa plus grande joie, mis au monde sa propre petite-fille ; et personne n’avait été là pour découvrir qu’il y avait eu une précédente grossesse. Le secret avait été préservé.
Quelques semaines après la première représentation couronnée de succès
de La Fiancée vendue , Gabriel demanda à Eva si elle envisagerait de prendre part à une mise en scène de Brundibár . Elle avait entendu parler de cet opéra pour enfants quand elle était encore à Prague. Hans Krása et Adolf Hoffmeister l’avaient composé pour un concours organisé par le ministère de l’Éducation et de la Culture.
— Mais n’est-ce pas dangereux de mettre en scène l’histoire d’un homme
à moustache méchant à Terezín ? lui demanda-t-elle.
Gabri rit.
— Apparemment, ce n’est pas l’avis de la SS ! Les Allemands ont même
demandé à Krása d’y retravailler. J’ai demandé à quelques peintres de créer des affiches pour les auditions et je les accrocherai un peu partout dans le ghetto. Notre première répétition aura lieu jeudi.
Ce soir-là, plus de cinquante enfants s’entassèrent dans le gymnase pour en
apprendre davantage au sujet de l’opéra. Gabriel leur demanda à tous de s’asseoir, puis il leur raconta l’histoire.
— Brundibár est l’histoire de deux enfants, dit-il, qui s’appellent Aninka et
Pepíček. Je vais avoir besoin d’une petite fille pour interpréter Aninka et d’un garçon pour interpréter Pepíček. Vous allez devoir être capables de chanter et de jouer la comédie. Dans l’histoire, la mère des enfants est malade. Le médecin dit qu’elle doit boire du lait pour aller mieux, mais la famille n’a pas les moyens d’en acheter. Néanmoins, Aninka et Pepíček sont bien décidés à la guérir. Un jour, ils remarquent un joueur d’orgue de Barbarie qui joue des mélodies. Les gens mettent de l’argent dans son chapeau. Les enfants se rendent compte que, de la même manière, ils pourraient chanter pour gagner de l’argent et utiliser leurs gains pour acheter du lait ; alors ils se placent près de lui et se mettent à chanter. Les gens s’approchent pour écouter leurs belles voix, mais le méchant joueur d’orgue de Barbarie essaie de couvrir leur chant. Par chance, un moineau, un chat et les enfants de la ville viennent en aide à Aninka et à Pepíček. Ils chantent tous plus fort que le joueur d’orgue et ils remportent la bataille. Les enfants gagnent assez d’argent pour acheter à leur mère le lait dont elle a besoin, et elle guérit.
Eva regarda le visage des enfants tandis que Gabri leur racontait l’histoire.
Quelques-uns des plus jeunes suçaient leur pouce. Une fillette qui avait des couettes faisait des nattes à la petite fille devant elle. Certains regardaient par terre, d’autres regardaient fixement Gabriel, bouche bée. Mais tous écoutaient attentivement, et ils applaudirent quand il eut terminé. Elle vit à son grand sourire qu’il était ravi de leur réaction.
— Tu veux bien jouer la chanson de la victoire, s’il te plaît, Eva ? Nous
allons la leur faire chanter par groupes de cinq et garder ceux qui promettent.
— Et ceux que tu vas refuser ? Ne vont-ils pas avoir de la peine ? — Eh bien, il n’y a que trois solistes. Nous mettrons ceux qui ne savent pas
chanter à l’arrière du chœur et persuader ceux qui chantent faux qu’il vaut mieux qu’ils peignent les décors !
Elle rit.
— D’accord. Envoie-moi le premier groupe.
Gabriel divisa les enfants en petits groupes et envoya le premier à Eva.
Elle leur chanta la chanson de la victoire et leur demanda de joindre leurs voix à la sienne. Un garçon d’environ treize ans promettait, et elle indiqua aux autres de rejoindre le chœur. Gabriel le retint pour le rôle de Brundibár, le joueur d’orgue de Barbarie.
Ils trouvèrent Pepíček dans le troisième groupe en la personne de Hans, un
petit garçon qui avait une voix très forte et semblait aussi capable de jouer la comédie. En revanche, aucune des filles ne convenait pour le rôle d’Aninka. Elles étaient soit trop grandes, soit trop timides, ou bien elles ne savaient pas du tout chanter. Quand le dernier groupe arriva, Eva avait presque perdu espoir.
Elle repéra tout de suite trois enfants qui chantaient faux. Pourquoi
chantaient-ils toujours plus fort que les autres ? Elle les envoya à Gabriel pour qu’il les persuade de s’occuper des décors et elle garda les deux autres, des filles, auprès d’elle.
— Pouvez-vous rechanter la chanson, s’il vous plaît ? Elle joua la première note.
Elles chantaient bien toutes les deux, mais la plus âgée, une jolie fille au
visage doux, avait une voix particulièrement belle et une vraie maîtrise du rythme.
— Comment t’appelles-tu, ma chérie ?
La petite fille rougit légèrement.
— Erika.
Eva essaya de ne pas s’attarder sur le fait que Miriam aurait pu jouer ce rôle à merveille, et Hana aussi, même si le chant n’était pas ce qu’elle préférait. Toutefois, Erika était douée. Eva fit signe à Gabriel d’approcher.
— Je crois que nous avons trouvé notre Aninka. Cinq nouvelles femmes avaient été affectées au dortoir. Cinq corps
supplémentaires entassés dans une pièce déjà pleine à craquer, cinq espaces de moins sur les couchettes. Eva avait parfois l’impression de ne même pas pouvoir emplir ses poumons d’air ; elle devait prendre de courtes inspirations, sinon il n’y aurait pas assez d’oxygène pour tout le monde. Il ne fallut pas longtemps pour que les puces, probablement apportées par les nouvelles venues, recommencent à piquer.
Elle restait allongée dans l’obscurité glaciale, essayant de se gratter en
faisant le moins de bruit possible. Elle n’avait pas revu Otto depuis ce fameux soir. Elle n’avait plus qu’à attendre maintenant. Ils avaient commencé à répéter Brundibár , et elle enseignait à Hana la partie pour piano. Elles se retrouvaient pour s’exercer chaque fois qu’elles avaient un moment de liberté. Au début, Hana lui avait posé des questions sur son père, mais, percevant peut-être la réticence d’Eva à en parler, elle avait vite arrêté de l’interroger. Toutefois, elle était désireuse d’en savoir davantage sur la jeunesse d’Eva et sur les cours qu’elle suivait au conservatoire, et Eva était heureuse de faire revivre ses souvenirs, même si elle évitait toute allusion à ce qui s’était passé dans le cimetière.
Hana, quant à elle, lui parla de ses parents adoptifs, et Eva fut rassurée de
savoir que sa fille avait été heureuse. Elle se demandait parfois si Hana leur en voulait de ne pas lui avoir dit la vérité, mais si tel était le cas, elle n’en laissait rien transparaître. Au bout d’un moment, elles parlèrent moins et jouèrent plus. Eva ne s’était jamais sentie à ce point au diapason avec une autre pianiste. Elles exprimaient leur attachement grandissant à travers leur jeu, et Eva sentait que Hana chérissait autant qu’elle le temps qu’elles passaient ensemble.
Josef se plaignait parce que le peu d’instants volés qu’ils partageaient
s’amenuisaient, mais il le comprenait : il savait à quel point la musique était importante pour elle. Parfois, Eva se demandait comment elle avait pu négliger sa pratique du piano pendant si longtemps après l’avoir épousé ; mais elle avait alors dû s’occuper de sa maison et de son mari et, plus tard, de Miriam. La musique était une maîtresse avide : elle demandait un engagement total et une concentration absolue. Des années et des années d’investissement désintéressé. Quand elle était jeune, elle s’y consacrait bien volontiers. Elle adorait jouer ; la musique canalisait ses émotions, était un moyen d’expression. Elle était dans son âme. La satisfaction que cela lui procurait était immense. Hélas, l’agression et le malaise dans lequel elle l’avait plongée l’avaient dépossédée de toutes les joies de son talent. Pendant très longtemps, elle avait associé le piano au malheur et à la douleur. Ce n’était qu’à Terezín, dans les circonstances les plus épouvantables, qu’elle avait retrouvé un peu de son ancienne ferveur.
Que représentait donc la musique pour elle maintenant ? Elle n’avait plus
une once de vanité. Elle ne jouait plus pour que les gens admirent son talent. Elle jouait pour leur faire oublier leur souffrance, pour les transporter en un lieu paisible et beau, pour les emmener dans un endroit où, ne serait-ce que pour une heure ou deux, tout était possible, même si leur journée de travail les avait meurtris et épuisés. Pourtant, ce n’était pas tout. Interpréter La Fiancée vendue ou Brundibár était une façon d’exprimer leur héritage tchèque et leur solidarité en tant que Juifs. Quand elle jouait et que le chœur chantait, ils exprimaient le pouvoir de leur peuple de résister à toute forme d’agression. Ils étaient Moïse, Josué, Gédéon, Esther, les Maccabées. Peu nombreux, insignifiants par la stature, mais le peuple élu d’Adonaï, sous la protection de Son amour, de Son pouvoir. Ils ne s’éteindraient jamais.
Tandis qu’elle restait éveillée, allongée sur sa couchette, Eva entendit le martèlement de pas dans le couloir. La porte du dortoir s’ouvrit brusquement, et le plafonnier s’alluma. C’était une soldate des trains de déportation, toute raide dans son uniforme noir, les cheveux attachés en arrière, son visage ne trahissant pas la moindre compassion. Aussitôt, toutes les occupantes du dortoir se réveillèrent, le cœur battant à tout rompre, les nerfs à vif, le sang bourdonnant aux oreilles. La peur envahit Eva, parcourant tout son corps.
— Toutes les femmes dont le numéro de déportation commence par un 3
devront avoir fait leurs bagages d’ici demain matin, annonça la femme d’une voix rauque.
Elle faisait les cent pas entre les lits superposés, repérant les numéros des
gens sur leurs sacs et leur mettant brusquement des papiers dans les mains. Des gémissements d’horreur s’élevèrent dans la pièce.
Eva se rallongea. Son numéro commençait par un 7, comme ceux de Josef
et d’Abba. Ils ne craignaient rien pour le moment. Cependant, en entendant les murmures terrifiés et les bruits de celles qui faisaient précipitamment leurs bagages, en percevant la peur qui régnait dans la pièce, elle sut que leur tour ne tarderait pas à venir. On les entasserait dans les trains et on les conduirait à l’est. L’écriture était penchée vers la droite. Ce serait encore pire. Alors que les battements de son cœur s’espaçaient, elle se répéta encore et encore qu’elle devait convaincre Otto de la croire. Elle devait sauver Hana.
Cependant, elle devait d’abord parler à Hana de son père. Quand ses
premières tentatives pour en découvrir davantage sur sa conception avaient été repoussées, Hana avait manifestement supposé qu’Eva avait eu des relations sexuelles hors mariage, et que c’était pour cette raison qu’elle avait dû être adoptée. Comment Eva allait-il bien pouvoir lui révéler la terrible vérité ? Pouvait-elle lui dire qu’elle avait été violée ? Et que le père de Hana était en fait un soldat allemand, qui se trouvait ici, dans ce camp ? Hana allait être horrifiée. Eva devait pourtant lui faire comprendre qu’elle avait besoin de la protection d’Otto, même si les circonstances de sa conception étaient épouvantables.
Alors que les ténèbres se refermaient une fois de plus sur Eva, elle répéta
le discours qu’elle allait faire à Hana. Il était crucial qu’elle s’y prenne bien.
*
Le visage de Hugh était plus grave que d’habitude lorsqu’il rentra à la
maison ce soir-là.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demanda Pamela en tendant la joue pour
recevoir son habituel baiser rapide.
Hugh brandit un magazine et elle aperçut les mots The New Republic sur la
couverture.
— N’est-ce pas un magazine américain ?
Hugh hocha la tête.
— Si, mais il est publié par des gens fiables. Il y a un type qui a écrit un
article sur les Juifs.
Il se dirigea vers la salle à manger, où la table était déjà dressée pour le dîner, repoussa les sets de table et les couverts, et posa violemment le magazine sur la table, puis il le feuilleta jusqu’à ce qu’il tombe sur un article intitulé Le Massacre des Juifs .
— Voilà !
Pamela prit son étui à lunettes sur le buffet et chaussa ses lunettes. Il se passe des choses si épouvantables qu’elles sont impossibles à croire pour les hommes et les femmes bien, tellement monstrueuses que le monde civilisé se rétracte, incrédule, devant elles. Les rapports récents faisant état de l’extermination systématique des Juifs en Europe nazie sont de cet ordre…
Les mots commencèrent à flotter, et Pamela eut soudain la nausée. — L’extermination systématique ? Hugh était blême.
— Continue.
Il y a des camps d’extermination, où les Juifs sont éliminés à l’aide de gaz toxique ou d’électricité. Il y a des camions spécialement conçus dans lesquels les Juifs sont asphyxiés par le monoxyde de carbone, en chemin pour les tranchées dans lesquelles ils sont ensuite enterrés. Il y a des mines où on les fait travailler jusqu’à la mort ou dans lesquelles on les empoisonne avec des vapeurs de métaux. Ils sont brûlés vifs dans des crématoriums, et des bâtiments sont délibérément incendiés… Elle en avait le souffle coupé.
— Les parents de Miriam ? murmura-t-elle.
Le visage de Hugh s’empourpra.
— C’est possible. C’est tellement difficile d’avoir des informations…
Nous recevons des rapports officieux depuis des semaines, mais c’est la première fois que quelqu’un écrit publiquement sur la façon dont les Juifs sont traités.
— Mais personne ne pourrait inventer une chose pareille tout de même ? — Il faudrait avoir l’esprit vraiment dérangé pour le faire. Ce que j’en dis,
c’est que cela confirme ce que nous soupçonnons depuis longtemps.
Hugh indiqua l’article d’une chiquenaude.
— Apparemment, ce Varian Fry est un type fiable. — Comment t’es-tu procuré ce magazine ?
— C’est Winant qui l’a apporté.
John Winant était l’ambassadeur américain au Royaume-Uni. — Alors Miriam ne le découvrira pas ?
— J’espère sincèrement que non. La pauvre petite ! Cela m’étonnerait que
la presse américaine atteigne le Shropshire, et il y aura un embargo médiatique jusqu’à ce que nous en sachions davantage.
Pamela tira une chaise pour s’asseoir avant que ses jambes ne se dérobent. — Comment allez-vous faire pour y parvenir ? Hugh prit une autre chaise et s’assit à côté d’elle. — On parle d’envoyer la Croix-Rouge dans l’un des camps. Les nazis ne pourront pas refuser.
— La Croix-Rouge ? Alors je pourrais peut-être… Hugh posa une main sur les siennes.
— N’y pense même pas, Pammie. Ce sera le Comité international de la
Croix-Rouge, de toute façon. Les Britanniques n’interviendront peut-être même pas.
Pamela s’affala sur sa chaise.
— Je vois… mais au moins, des nouvelles nous parviendront. — Exactement.
— Qu’allons-nous faire au sujet de Miriam ?
— Rien. La petite sera au courant bien assez tôt. Attendons d’avoir
quelque chose de plus concret. Laissons-la profiter encore un peu de son enfance.
Pamela se représenta Miriam la dernière fois qu’elle l’avait vue. Elle avait
été attristée à la nouvelle de la disparition de Will et elle était visiblement inquiète de ne pas avoir de nouvelles de ses parents, mais elle était par ailleurs bronzée et en bonne santé. La vie à Hinton Hall lui réussissait manifestement.
— Eh bien, c’est loin d’être une enfance normale, mais tu as raison,
attendons.
Hugh referma le magazine et remit les couverts en place. Pamela remarqua
que ses mains tremblaient. Il devait s’inquiéter pour Miriam. Elle aussi s’inquiétait ; mais elle décida de préserver Hugh de la pensée qui était trop terrifiante pour être formulée : si les Allemands pouvaient être aussi cruels envers les Juifs, comment pouvaient-ils bien traiter Will ?
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