L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 7
— Madame Denison ! Ohé !
Pamela se figea tandis qu’une dame imposante vêtue d’une robe
volumineuse remontait précipitamment l’allée étroite entre les tables qui croulaient sous les vêtements d’occasion.
— J’ai un autre paquet pour vous, dit Margery Weston d’une voix sifflante. Elle posa vivement un ensemble de vêtements devant Pamela. — Quelqu’un vient de les déposer à l’accueil. Je ne sais pas du tout qui
c’était, mais ils ont l’air en parfait état.
Elle prit dans la pile une chemise de soirée d’homme bleu pâle qui
semblait avoir été très peu portée.
— Il faudra des boutons de manchette. Je suis sûre que nous pourrons en
trouver quelque part.
Le visage lunaire de Margery rayonnait.
— Merci, madame Weston, dit Pamela. Je m’en occupe tout de suite. Margery hocha la tête et s’éloigna dans l’allée d’un air affairé. Pamela baissa les yeux sur le pull-over d’enfant en tricot qu’elle avait entre
les mains. Il lui rappelait un pull qu’elle avait tricoté pour Will des années plus tôt, avec une laine vert foncé mouchetée d’un vert plus clair. Elle s’était déformée sur ses aiguilles, et le pull était bien trop grand quand elle l’avait terminé ; mais il avait fini par lui aller.
Elle repensa à son fils lors des dernières vacances scolaires. Même s’il les
avait régalés des mêmes anecdotes que d’habitude sur ce qui se passait au lycée et s’était plaint d’avoir de plus en plus de devoirs, il avait été plus calme dans l’ensemble. Préoccupé. Hugh avait pris l’habitude de lui proposer un petit verre de porto après le dîner, maintenant qu’il avait seize ans, et de s’attarder à table avec lui. Pamela prenait généralement son café au salon, et elle essayait de se concentrer sur son livre jusqu’à ce qu’ils la rejoignent. Un jour, elle avait demandé à Hugh de quoi Will et lui parlaient. « D’affaires d’homme », lui avait-il répondu avec un clin d’œil, et Pamela s’était détournée, un peu blessée. Elle ne lui avait plus posé la question.
Elle colla le pull-over contre son visage. Comme la plupart des vêtements,
il sentait légèrement le renfermé, mais il était tout à fait utilisable. Elle l’ajouta à la pile de vêtements d’hiver pour enfants, puis elle tira vers elle le paquet de Margery Weston. Cette fois, elle devait vraiment se concentrer.
À l’heure du déjeuner, il y avait quatre piles bien ordonnées sur la table devant elle : pull-overs, chapeaux, chemises et pantalons.
— Déjeuner, mesdames ! cria Mme Weston en frappant dans ses mains. Pamela lissa sa jupe et se joignit aux autres femmes à la cantine. En temps normal, elles discutaient autour de soupe et de sandwiches.
Pamela connaissait bien ses collègues, maintenant, et il y avait toujours quelques histoires de famille à échanger. Toutefois, aujourd’hui, c’était différent. Elles avaient toutes entendu les nouvelles à la T.S.F., le matin même, et Margery Weston avait une annonce à faire.
— Suite à l’escalade de la violence à l’égard des Juifs en Allemagne,
déclara-t-elle d’une voix de stentor, nous allons intensifier nos efforts humanitaires.
Pamela balaya la pièce du regard. Eileen Jackson était assise à côté de
Margery, son visage quelconque et honnête trahissant son indignation tandis qu’elle hochait énergiquement la tête. La petite Beth Seddon se couvrait le visage des deux mains. Pamela la regarda avec compassion. Hugh lui avait donné un aperçu des détails de la situation quand il était revenu du ministère, la veille au soir. Des synagogues avaient été incendiées, des maisons, des écoles et des commerces juifs vandalisés. On estimait qu’une centaine de Juifs avaient été tués. Et ce n’était pas encore terminé.
— J’ai l’intention de prendre l’avion pour Berlin dans les jours qui
viennent, continua Margery. Je veux parler aux associations de femmes juives. Découvrir ce qui se passe sur le terrain, pour ainsi dire. Si nécessaire, nous essaierons de faire partir les enfants.
Pamela pensa à Agata et à Tomas. Elle s’inquiétait pour eux depuis qu’elle
avait appris que les troupes allemandes avaient envahi la région des Sudètes. Maintenant, les petits yeux brillants d’Agata pénétraient de nouveau ses souvenirs, et elle revoyait aussi l’expression de résignation stoïque de Tomas. Heureusement, ils n’étaient pas juifs. Ils couraient peut-être moins de risques que les autres.
— Je vais vous aider, dit-elle, levant la main.
Margery se tourna vers elle.
— Merci, madame Denison, répondit-elle. Attendons que je sois de retour
d’Allemagne, je serai alors en mesure de vous fournir plus de détails.
Pamela acquiesça d’un hochement de tête. Elle en avait assez de tricoter et
de prévoir le dîner de Hugh. Il s’était déjà débrouillé sans elle par le passé, pendant des semaines, quand elle était à l’hôpital à Prague. Elle voulait jouer un rôle actif. Tout son corps vibrait d’énergie réprimée.
À la réunion suivante de l’Association, Margery était de retour. Elle se leva
pour faire son compte rendu et parla d’une voix sonore. Pamela aurait aimé avoir son assurance.
— Mon séjour à Berlin a été très productif, dit-elle, s’interrompant pour
adresser à son auditoire un sourire rayonnant. Notre petite délégation a rencontré Wilfrid Israel et nous en avons conclu que les enfants non accompagnés devraient être autorisés à être accueillis en Grande-Bretagne. Je vais présenter mes conclusions au Premier ministre sur-le-champ.
Un murmure d’approbation parcourut la pièce bondée. — Redoublons d’efforts pour venir en aide à ces enfants ! Elle descendit de l’estrade d’un pas décidé et, suivie d’une file de
bénévoles enthousiastes, se dirigea vers la salle de tri.
Néanmoins, Chamberlain refusa.
— Tu dois bien pouvoir faire quelque chose, dit Pamela. Elle inclina un peu trop sa cuillère, et quelques gouttes de soupe
éclaboussèrent son chemisier. Elle prit sa serviette de table et les tamponna.
Hugh prit sa propre cuillère avec un soin exagéré et la passa lentement à la
surface de son assiette creuse.
— Je vais contacter le consortium juif et quaker dans la matinée, pour voir
si nous pouvons mettre en place une délégation pour aborder Hoare. Et éviter de passer par Neville.
Pamela hocha la tête.
— Merci, chéri. Il faut faire quelque chose. Les pauvres enfants ! Hugh prit son petit pain.
— Les pauvres parents aussi… C’est épouvantable. Il ne fait pas bon être
juif en ce moment.
— C’est sûr, dit Pamela, pressant sa serviette contre ses lèvres. Fais tout
ton possible, Hugh. Rappelle-toi pourquoi tu travailles au sein du gouvernement. Pour faire bouger les choses.
Hugh cassa un morceau de pain et le mit dans sa bouche. Il le mâcha d’un air pensif.
*
Eva arriva en retard à la gare de Wilson, et le train était déjà à quai, dans
un nuage de vapeur et un vacarme de sifflements. Elle se fraya un chemin à travers la foule des passagers, balayant leurs têtes du regard pour voir si elle apercevait le schtreimel caractéristique d’Abba, sa fourrure brune oscillant au-dessus des foulards, des feutres à larges bords et des bonnets de laine. Cependant, ce ne fut que lorsque le quai fut presque désert qu’elle vit les deux silhouettes familières avancer péniblement dans sa direction. Ils ont l’air vieux , pensa-t-elle. Abba croulait sous le poids des sacs de voyage en tapisserie ; il en avait un dans chaque main, et un troisième en bandoulière.
Quant à Mutti, qui se dandinait, aussi grosse qu’une matriochka 9 , elle semblait porter une garde-robe complète.
— Bienvenue !
Eva serra ses parents dans ses bras.
— Que vous êtes chargés ! Je croyais que vous ne restiez qu’une
semaine…
Était-ce le fruit de son imagination, ou Abba et Mutti venaient-ils
d’échanger un coup d’œil ?
Mutti rit, un peu nerveusement, sembla-t-il à Eva.
— Eh bien, je ne sais jamais quoi mettre à Pourim 10 , alors je me suis dit
que j’allais apporter plein de vêtements pour avoir le choix.
— Je vois.
Eva sourit pour faire disparaître les rides d’anxiété du visage de Mutti. — Et toi, Abba, tu as décidé aussi de venir avec toute ta garde-robe ? Abba haussa les épaules.
— Il y a des voleurs à Pilsen. Ils se renseignent pour savoir quand les gens
sont absents, puis ils mettent leurs maisons à sac. En particulier celles des Juifs. On n’est jamais trop prudent de nos jours. C’est le chaos depuis que Hitler a envahi la région des Sudètes.
Le chef de train donna un coup de sifflet, et le train s’éloigna en faisant un
teuf-teuf haletant. Eva prit l’un des sacs d’Abba et fit la grimace en s’apercevant combien il était lourd.
— C’est épouvantable, dit-elle.
Elle ouvrit la voie à ses parents sur le quai, puis à travers le hall de la gare,
contournant un grand groupe d’enfants en son centre. C’était étrange de voir tant d’enfants sans leurs parents, et si immobiles et silencieux. Eva se demanda où ils allaient. Chaque enfant portait un sac ou une valise ; des étiquettes brunes pendaient autour de leur cou, comme s’ils étaient des colis. Elle pensa à Miriam, en sécurité à la maison avec Josef, à attendre l’arrivée de ses grands-parents, et elle se sentit soudain profondément soulagée qu’ils soient tous ensemble.
— Miriam a hâte de vous revoir, dit-elle par-dessus son épaule. Ses parents peinaient à la suivre.
— Qui va-t-elle jouer à la fête ? demanda Mutti. — La reine Esther, répondit Eva. Je lui ai fabriqué son costume à partir de
vieux draps de lit.
— Je suis sûre qu’elle sera très belle.
Mutti s’arrêta pour reprendre son souffle.
— Rentrons le plus vite possible.
Eva prit un autre sac des mains d’Abba, ignorant ses protestations, puis
elle prit le bras de sa mère, et tous trois sortirent dans la rue.
— Maintenant , Miriam, murmura Eva. Miriam prit les cymbales posées sur ses genoux et les frappa
énergiquement l’une contre l’autre. Leurs voisins, qui tapaient des pieds ou agitaient des crécelles, regardaient en souriant la petite fille, vêtue de sa longue robe blanche et de sa ceinture dorée, et dont la couronne d’or penchait dangereusement sur sa tête. Quand le bruit se fut calmé, le rabbin reprit sa lecture. Eva promena son regard sur la synagogue. Des lampes coniques étaient suspendues au plafond, et leur lueur mettait en valeur les
coiffes brillantes des enfants et le reflet de la menorah 11 . Un léger parfum
épicé de ketoret 12 se mêlait à celui de la cire. Les mots bien connus de la Meguila la submergèrent.
Alors Haman dit au roi Assuérus : « Il y a dans toutes les provinces de ton
royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois
différentes de celles de tous les peuples et n’observant point les lois du roi.
Il n’est pas dans l’intérêt du roi de le laisser en repos. Si le roi le trouve
bon, qu’on écrive l’ordre de les faire périr 13 . »
Les huées et les sifflements habituels s’élevèrent chaque fois que le nom de
Haman était mentionné, mais cette fois Eva crut entendre quelques personnes chuchoter Hitler ! à la place. Malgré l’ambiance festive dans la synagogue, elle ne put réprimer un frisson. Haman avait voulu anéantir les Juifs. L’histoire ne cesserait-elle jamais de se répéter ?
Mutti, assise à côté d’elle, prit une profonde inspiration saccadée. Abba et Josef étaient assis vers l’avant, dans la zone réservée aux hommes.
Abba paraissait petit à côté de Josef. Il semblait s’être tassé au fil des ans, et, depuis cette histoire de région des Sudètes, il y avait encore plus de rides d’anxiété sur son visage. Josef était aussi content qu’Eva qu’ils soient tous sous le même toit pour la durée des festivités.
Cependant, ni Eva ni Josef ne s’étaient attendus à ce qu’ils s’apprêtaient à
leur annoncer. Eva venait de servir les hamantaschen 14 et Miriam tendait la main pour prendre l’une des pâtisseries fourrées aux fruits confits quand Abba s’éclaircit la gorge et demanda s’ils pouvaient rester plus longtemps que prévu.
— Bien sûr, Abba, répondit Eva, jetant un coup d’œil à Josef pour se
rassurer.
Josef acquiesça d’un hochement de tête, mais son expression trahissait de
l’inquiétude.
— Que se passe-t-il, beau-père ? demanda-t-il. Abba soupira et prit la main de Mutti dans la sienne. — La vérité, c’est que nous ne nous sentons plus en sécurité à Pilsen. La
moitié des habitants de la ville semblent avoir fui pour se réfugier à Prague. Les Rosenberg et les Zeleznys ont été arrêtés. Le cimetière a été profané ; le bruit court que ce sera ensuite le tour des synagogues.
Il lâcha la main de Mutti pour boire une gorgée de vin, puis il lui reprit la
main.
— Certains jours, nous n’avons pas d’eau, pas d’électricité. La nourriture
se fait rare…
Eva vit les yeux de son père s’embuer de larmes et elle s’empressa d’aller
le réconforter.
— Je ne savais pas que les choses allaient déjà si mal ! dit-elle. Très peu de
nouvelles sont arrivées jusqu’à Prague, dernièrement. Pourquoi ne nous en avez-vous pas parlé plus tôt ?
Mutti joua nerveusement avec sa fourchette.
— Nous espérions que cela s’arrangerait. Le général Kloud a réussi à
repousser les Allemands pendant des mois. Le temps a joué en notre faveur, aussi. Tant de boue !
Elle frissonna.
— Mais récemment, les choses ont empiré. Maintenant que nous avons
réussi à partir pour Pourim , nous pensons que le mieux que nous avons à faire est de rester ici le temps que les choses s’apaisent.
— Bien sûr.
Eva serra sa mère dans ses bras.
— Restez auprès de nous aussi longtemps que vous le souhaitez. Vous
serez en sécurité ici.
Elle surprit un échange de regards entre son père et son mari. — Josef ? murmura Abba.
Josef prit une pâtisserie.
— Mon travail à l’Institut nous donne l’immunité, dit-il. Vous serez en
sécurité sous notre protection. Eva a raison. S’il vous plaît, restez avec nous aussi longtemps que nécessaire.
À côté d’Eva, Mutti poussa un profond soupir. — Le président Hácha ne défendra pas les Juifs comme l’a fait l’oncle
d’Esther, dit-elle, mais nous sommes certainement moins vulnérables ici.
Elle prit à son tour un hamantasch et se tourna vers sa petite-fille. — Bon ! Et maintenant, Miriam, raconte-moi tout sur la reine Esther. Quelques jours plus tard, Eva se réveilla de bonne heure après avoir fait le
même cauchemar que d’habitude. Elle secoua la tête pour se défaire du son du rire nerveux. Il y avait une étrange lumière dans la chambre ; même le papier peint floqué, dont elle détestait la couleur jaunâtre, brillait d’une lueur d’un blanc bleuté. Elle se redressa. À côté d’elle, Josef ronflait, comme d’habitude, mais il se réveillerait sûrement si elle se levait pour voir de quoi il s’agissait. De plus, il faisait bien chaud sous l’épaisse couette d’hiver. Elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller et tira la couette jusque sous ses oreilles. Encore une dizaine de minutes !
Cependant, elle entendit alors le crissement de bottes sur du verglas. Bien
sûr, il avait dû neiger pendant la nuit ; c’était la cause de l’étrange lueur qui inondait maintenant la chambre. La neige était habituelle, mais les bruits qui lui parvinrent soudain de dehors ne l’étaient pas. Elle s’assit brusquement. Des voix gutturales traversaient les rideaux, hurlant des ordres suivis d’un rat-tat-tat de tambours. Il y eut un claquement sonore indiquant que Paní Kratz, la voisine, fermait brutalement les volets de sa chambre, et Eva se demanda si elle devait en faire autant. Elle s’approcha de la fenêtre sur la pointe des pieds, ignorant le grognement endormi de Josef, et écarta un tout petit peu les rideaux. Par l’étroite ouverture, elle aperçut un éclair rouge, noir et jaune. Elle ouvrit un peu plus les rideaux. C’était un drapeau allemand, qui flottait à la fenêtre de la maison d’en face.
— Eva ? Que se passe-t-il ?
Josef s’était assis dans le lit et il cherchait ses lunettes à tâtons sur la table
de chevet.
L’estomac d’Eva se souleva. Elle déglutit, mais sa gorge était toute sèche. — Des Allemands, murmura-t-elle.
Josef se leva d’un bond.
Ils s’assemblèrent tous autour de la T.S.F. tandis que Josef tripotait les boutons, essayant d’extraire un son correct des bruits de parasites. Enfin, la voix tremblotante du président Hácha s’éleva dans la pièce, leur annonçant que Prague serait occupée par l’armée allemande dès 6 h 30. Il ne devait y avoir aucune résistance.
Eva regarda le visage de son père, presque translucide dans la lueur de
l’aube. Elle voyait le fin réseau de ses veines, ses yeux marron profondément enfoncés. C’est un vieil homme , pensa-t-elle. Un vieil homme apeuré. Mutti porta ses doigts agités à sa gorge ; Josef passait et repassait une main sur les cheveux de Miriam, lissant ses boucles souples comme si sa vie en dépendait. Miriam se garda bien de protester.
Eva se leva. Elle ne pouvait supporter d’écouter la radio une minute de
plus.
— Je vais préparer le petit-déjeuner, dit-elle.
Elle aurait fait n’importe quoi pour s’occuper, pour remplir l’estomac de
ses proches de nourriture, de pain et de confiture et empêcher la peur de les tenailler. Il restait un peu de café moulu dans la boîte. Elle allait faire un café noir et fort : bon pour les nerfs. Le petit-déjeuner arrangerait peut-être tout. Elle s’éclipsa dans la cuisine.
Quand elle revint avec un plateau chargé, Mutti, Josef et Miriam étaient
agenouillés aux côtés d’Abba, qui récitait pour eux la prière de protection. Eva se hâta de poser le plateau sur la table et elle se joignit à eux. Elle passa un bras autour de Miriam et sentit la chaleur qui émanait du corps de l’enfant. En dépit de son apparence fragile, Abba parlait d’une voix calme et forte.
— Que nos journées baignent dans ta paix. Protège-nous… Éloigne-nous
du mal ; que notre chemin soit libre de tout obstacle du moment où nous sortons jusqu’à notre retour à la maison.
Leur Amen ! collectif résonna dans la pièce froide.
Plus tard, Josef s’aventura dehors pour aller acheter à manger. Il revint les
mains vides. Il leur dit que les étals de légumes étaient encore recouverts de bâches ; les quelques marchands qui s’étaient présentés s’étaient tenus en silence dans le marché désert et avaient regardé les soldats allemands renverser la statue du président Masaryk. Il leur décrivit les haut-parleurs qui avaient été installés sur les réverbères et sur les arbres, les drapeaux allemands accrochés aux fenêtres et qui bordaient la rue.
— Il n’y a qu’un seul drapeau tchèque, dit-il, qui pend mollement d’un
paratonnerre.
La neige dans la rue était devenue du verglas à force d’être piétinée, et Josef avait dérapé et glissé plusieurs fois en remontant péniblement la rue.
Eva lui tendit une tasse de café chaud. Il enroula ses doigts blancs autour.
— Merci, Liebling . J’ai touché la mezouzah 15 plusieurs fois avant
d’entrer, je peux te le dire.
Eva sentit sa gorge se serrer.
— Allons-nous nous en sortir ?
Josef posa sa tasse.
— Je crois. Le docteur Svoboda et moi travaillons aux nouveaux
antisérums depuis des mois. Nous sommes sur le point de faire une percée. Les nazis soutiennent notre travail. Ils vont nous protéger.
— Mais, et la façon dont les Juifs sont traités en Allemagne, alors ? Ils craignent pour leur vie. Tu ne crois pas que nous devrions partir ? Emmener mes parents ?
Eva avait soudain une vision de sa mère mettant de nouveau tous ses
vêtements, d’Abba chargé d’encore plus de bagages.
Josef but une autre gorgée de café.
— Je ne peux pas abandonner mon travail à l’Institut. Tenons le coup et
attendons de voir ce qui se passe. Il y a toujours un vent de panique dans les périodes comme celle-là. Les choses vont se tasser. J’en suis sûr.
Eva ferma les yeux. Elle savait que Josef travaillait dur, qu’il était fier de
ce qu’il avait accompli. Ses recherches actuelles étaient considérables : créer un médicament pour enrayer une infection pouvait éviter à des millions de gens une mort inutile. Cependant, elle ne parvenait pas à chasser de son esprit le vrombissement vibrato des motos, la cacophonie des voix effrayées, le bruit mat de boules de neige contre le métal quand quelques courageux jeunes gens déchargeaient leur colère sur les chars qui approchaient, le bruit sourd des bottes des soldats qui défilaient au pas de l’oie. Et derrière ces visions récentes se trouvaient les souvenirs plus profondément enfouis : ceux d’uniformes de couleur bise, de brassards rouges, de rires moqueurs…
Abba entra dans la pièce.
— Adonaï a protégé les Israélites de l’ange de la mort. Il protège notre peuple depuis des centaines d’années. Il va encore nous protéger aujourd’hui, je vous le promets.
Eva le serra dans ses bras.
— J’espère que tu as raison, Abba, dit-elle.
Eva n’était pas sûre qu’il ne serait pas dangereux pour Miriam de retourner
à l’école, mais comme il ne s’était rien passé au bout de quelques jours, Josef insista.
— On ne nous a pas dit de ne pas l’y envoyer. Les lois de Nuremberg ne
s’appliquent pas ici. Du moment que tu l’accompagnes et que tu vas la rechercher, je suis sûr que tout ira bien. Les Allemands ne vont pas s’attaquer à des enfants. Et puis, il vaut mieux qu’elle reste occupée.
Eva conduisit donc sa fille à l’école, marchant avec elle sur le trottoir glissant, s’efforçant d’ignorer les groupes de soldats allemands et les
svastikas 16 qui pendaient aux réverbères. Une neige fine et poudreuse tombait, et toutes deux durent baisser la tête pour empêcher les flocons tourbillonnants de leur cingler le visage. Ce fut un soulagement d’entrer dans la chaleur du vestiaire de l’école, de dérouler l’épaisse écharpe autour du cou de Miriam, de lui retirer son manteau mouillé et de l’accrocher à sa patère. Néanmoins, elle ne put que remarquer que de nombreuses autres patères étaient vides.
Elle fit bouffer les cheveux de Miriam, aplatis par l’humidité, et elle essuya
son nez rouge.
— Voilà, Liebling .
Elle prit la main de sa fille et l’emmena dans la classe, où l’institutrice les
accueillit avec le sourire.
— Bonjour, Miriam !
— Bonjour, Fräulein Munk.
Miriam alla s’asseoir à son pupitre.
— Il n’y a pas beaucoup d’enfants aujourd’hui, remarqua Eva en balayant
du regard la salle de classe.
Elle vit des additions soigneusement posées au tableau ; le premier
exercice du jour, à n’en pas douter. Comme d’habitude, une odeur de craie et de vieux livres flottait dans l’air, mais il n’y avait aujourd’hui aucune odeur de cuisine. Les enfants allaient en classe soit le matin, soit l’après-midi ; ils ne déjeunaient pas à l’école. Dans certaines familles pauvres, qui pouvaient à peine se permettre des chaussures, ceux qui étaient allés en classe le matin rentraient à la maison le midi pour donner leurs chaussures à leurs frères et sœurs, qui les mettaient pour aller à l’école l’après-midi.
— Non, répondit l’institutrice, les lèvres pincées. Certaines familles ont
encore peur de les envoyer à l’école. Et…
Elle se pencha vers Eva et baissa la voix :
— … le bruit court que les jumeaux Liebnitz sont partis pour l’Angleterre. — Tout seuls ?
Fräulein Munk hocha la tête.
— Mais leurs parents n’ont pas peur de séparer les membres de la famille ? L’institutrice haussa les épaules.
— Si, bien sûr, mais au moins les enfants seront en sécurité. Une image de l’expression confiante de Josef s’imposa à Eva. — Vous croyez que le danger est si grand, Fräulein ? — Nous ferons de notre mieux ici pour que les enfants soient heureux. Le
ministère nous a dit de continuer à faire comme d’habitude. Mais s’il s’agissait de mon enfant…
Elle s’interrompit pour regarder Miriam ouvrir le couvercle de son pupitre
et en sortir une pile de petits cahiers d’exercices.
— … je ne sais pas ce que je ferais.
Eva regarda Miriam, elle aussi. Elle éprouva soudain une sensation de
fourmillement à la base de la nuque.
— Je reviendrai à 13 heures, dit-elle à l’institutrice. Veillez à ce qu’elle soit
en sécurité jusqu’à mon retour, s’il vous plaît, ajouta-t-elle péniblement, la bouche soudain pâteuse.
Fräulein Munk fit un pas en arrière pour laisser deux garçons se ruer dans
la classe.
— Du calme, s’il vous plaît, leur dit-elle en levant une main. Les garçons s’arrêtèrent net, puis ils repartirent plus lentement vers leurs
pupitres. L’institutrice reporta son attention sur Eva.
— Bien sûr, lui répondit-elle.
Eva s’en alla.
Tandis qu’elle se hâtait de rentrer chez elle, elle repensa à la scène à la gare
de Wilson. Tous ces enfants, avec leurs valises et leurs étiquettes brunes… Était-ce là qu’ils allaient ? En Angleterre ? Le sang palpitait à un rythme allegro à ses oreilles. Elle devrait peut-être en parler à Josef.
Cependant, au dîner, ce soir-là, Josef se montra catégorique. — Elle reste avec nous, Liebling . C’est malsain en Angleterre. Toute cette
pluie et ce brouillard… Ce n’est pas un endroit pour une petite fille.
— Mais Prague sous occupation n’est tout de même pas plus sûre, n’est-ce
pas ? La ville est pleine d’Allemands !
Elle frissonna au souvenir des corps en sueur parcourus de secousses, des
terrifiants élancements de douleur, des obscénités, du désespoir glacial. Son bassin se rappelait encore la douleur.
— Je n’arrête pas de te le dire. Je suis un scientifique. Je m’en tiens à la
raison et aux faits. Personne ne nous a menacés. Personne n’a menacé notre enfant.
— Mais tout le monde sait que Hitler déteste les Juifs, dit Mutti, sortant de
la cuisine avec un plat de pommes de terre bouillies. Regardez ce qu’il a déjà fait à ceux d’Allemagne.
Ils avaient tous lu dans les journaux que des synagogues, des boutiques et
des maisons juives avaient été démolies. Récemment, des Juifs avaient été expulsés de chez eux sans préavis, leurs radios avaient été fracassées, et ils devaient maintenant tous respecter un couvre-feu.
Josef prit son couteau et sa fourchette.
— À certains Juifs, oui ; mais je ne représente pas une menace. Je suis utile
aux nazis. Ils sont contents de mon travail. Nous sommes tous en sécurité tant que je suis à l’Institut.
Abba ne dit rien, se contentant de prendre, les sourcils froncés, le plat de
pommes de terre.
Le lendemain, Eva s’attarda au portail de l’école après y avoir déposé
Miriam. Il y avait toujours un groupe de mères qui restaient là pendant quelques minutes à échanger des commérages avant de rentrer chez elles pour s’occuper des tâches ménagères de la journée. En temps normal, Eva les évitait, car les ragots l’ennuyaient et elle n’avait pas le sentiment d’avoir grand-chose à dire, mais aujourd’hui, elle resta à proximité. Dès qu’il y eut un blanc dans la conversation, elle leur posa la question qu’elle avait passé la moitié de la nuit à formuler.
— J’ai entendu dire que les jumeaux Liebnitz étaient partis pour
l’Angleterre… Est-ce que quelqu’un sait comment ils y sont allés ?
L’une des mères, une dame corpulente qui avait un foulard vert et un bébé pleurnichard accroché à la jambe, se tourna vers elle.
— Je crois que Frau Liebnitz a des parents en Angleterre. Elle les a
contactés et ils ont invité les garçons à venir. Cela n’a pas dû être une décision facile.
Les autres femmes, comme le chœur d’un opéra de Smetana, secouèrent la
tête et émirent de petits soupirs de compassion.
— Alors, c’est impossible de mettre nos enfants à l’abri à moins d’avoir de
la famille à l’étranger ? demanda Eva.
La dame haussa les épaules. Au sein du groupe, la conversation s’était
poursuivie sans elle et elle était désireuse d’y prendre part.
Sur le chemin du retour, Eva entendit des pas rapides derrière elle. Elle se
retourna et vit la mère de l’une des amies de Miriam qui cherchait à la rattraper : Frau Golder. Une grande femme à l’expression angoissée en permanence.
— Bonjour, lui dit Eva.
La dame la salua à son tour, puis elle jeta un coup d’œil autour d’elle. La
rue était déserte. Il n’y avait qu’un pigeon étique qui donnait des coups de bec dans le caniveau en quête de nourriture. Néanmoins, elle s’approcha d’Eva et baissa la voix.
— J’ai entendu que vous demandiez comment envoyer les enfants à
l’étranger.
— Oui, répondit Eva. Je ne fais pas confiance aux Allemands. — Moi non plus, dit Frau Golder. Elle fouilla dans son sac à main.
— Il y a un Britannique à qui vous pouvez vous adresser. Son bureau se
trouve sur la rue Vorsilska.
Elle tendit à Eva un petit bout de papier plié plusieurs fois. — Vous pouvez lui demander s’il prendrait Miriam. Ces seuls mots glacèrent le cœur d’Eva. Elle dut s’y reprendre à plusieurs
fois pour déplier le papier de ses doigts soudain engourdis. Une adresse y était écrite à l’encre noire.
— Merci, dit-elle, touchant le bras de la dame. Irez-vous le voir aussi ? — Mon mari est juif, mais je suis une non-Juive, répondit Frau Golder.
Nous ne pensons pas qu’Eli soit en danger, même si nous l’avons envisagé pendant un moment quand on m’a donné l’adresse.
Eva hocha la tête. La judéité d’une personne était déterminée par la lignée
maternelle. Elle glissa le papier dans sa poche.
— Je vous tiendrai au courant.
La dame fit demi-tour et reprit la direction de l’école.
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9. Poupée gigogne.
10. Fête juive commémorant les événements relatés dans le Livre d’Esther et célébrée tous les ans le 14 Adar (en février ou mars dans le calendrier grégorien).
11. Chandelier à sept branches.
12. Encens.
13. Bible Louis Segond 1910.
14. Littéralement, « oreilles de Haman » ; spécialité culinaire juive, préparée à l’occasion de la fête de Pourim .
15. Objet de culte juif apposé au chambranle de la porte à l’entrée d’une demeure et composé d’un parchemin comportant deux passages bibliques.
16. Croix gammées nazies.
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