L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 30

 

Quatre ans plus tard

Miriam se tenait devant le miroir et fixait une broche au revers de sa veste

de tailleur. C’était l’unique bijou qu’elle possédait : Mme Denison la lui avait offerte pour son quinzième anniversaire. Même si la broche était jolie et brillante, elle savait que les pierres étaient fausses, des émeraudes en strass et une feuille d’or. Néanmoins, elle rendait le tailleur marron d’occasion un peu plus élégant.

Même si la guerre était finie depuis longtemps, les vêtements restaient

difficiles à trouver ; et même si cela n’avait pas été le cas, où aurait-elle trouvé l’argent pour en acheter des neufs ? Les Denison étaient très généreux – trop généreux, même –, mais personne ne s’était attendu à ce qu’elle reste aussi longtemps. En 1939, ils croyaient tous que la guerre durerait un ou deux ans, ou du moins que le président Beneš reviendrait à Prague en triomphe et reconquerrait la ville. Pendant des mois, Miriam s’était imaginé arriver à la gare de Wilson, courir sur le quai vers ses parents et ses grands-parents, être soulevée par Abba, étreinte par Mutti jusqu’à en avoir le souffle coupé, puis cajolée et gâtée par eux quatre sur le chemin jusqu’à la maison. Pourtant, aucune de ces choses ne s’était produite, et la guerre s’était prolongée pendant six années entières. Maintenant, les Russes avaient pris le contrôle de Prague. Apparemment, eux aussi haïssaient les Juifs – s’il en restait seulement à haïr.

Elle n’avait jamais reçu aucune autre lettre de ses parents ou de ses grands-

parents. Les nouvelles que Mme Denison avait obtenues à la Croix-Rouge tchèque n’avaient fait que confirmer ce qu’au fond elle savait déjà. Elle était maintenant officiellement orpheline et elle n’avait plus de famille.

M. et Mme Denison avaient insisté pour qu’elle continue à vivre avec eux.

« Tu as toujours été comme une fille pour moi, Miriam, lui avait dit Mme Denison. Rendons cela officiel maintenant. » Miriam, ne sachant que faire d’autre, avait accepté de rester, mais seulement à condition d’arrêter l’école à quinze ans pour trouver du travail. Elle tenait à subvenir à ses besoins.

Par chance, un poste s’était libéré au sein du ministère des Affaires

étrangères. Elle commençait aujourd’hui et elle allait y aller en train avec M. Denison.

— Tu es prête, Miriam ? lui cria-t-il du rez-de-chaussée. — J’arrive !

Elle descendit l’escalier et le rejoignit dans l’entrée. — Tu es très jolie, ma chérie, lui dit Mme Denison, ajustant sa broche. Je

suis sûre que tu vas très bien te débrouiller.

Le travail de secrétaire était loin d’être la carrière musicale brillante que Miriam avait envisagée par le passé, mais elle devrait s’en contenter pour le moment.

Le train bondé s’ébranla et entama son trajet, ponctué d’arrêts fréquents, en

direction de Westminster. Miriam était assise à côté de M. Denison, qui lisait le Times . En face d’eux étaient assis une rangée d’hommes vêtus de costumes à fines rayures, qui lisaient aussi le Times . Même leurs jambes étaient croisées de la même façon. À part leurs têtes différentes – l’un portait des lunettes, un autre avait les cheveux épais, un autre encore était chauve –, il aurait pu s’agir de répliques d’une seule et même personne. Il n’y avait pas beaucoup de femmes – seulement deux filles vêtues d’un uniforme scolaire bleu marine et or, qui descendirent à Goodge Street, et une dame d’âge mûr aux bas impeccables, emmitouflée dans un manteau de fourrure, qui regardait d’un air hautain par-dessus l’épaule de Miriam les affiches publicitaires accrochées derrière elle. Il y avait d’autres affiches en face de Miriam : pour les radios General Electric, le Coca-Cola et les cigarettes Lucky Strike. Miriam les regarda fixement et essaya de prendre un air aussi altier que la dame.

Le bureau de M. Denison n’était pas loin de la station de métro. Dans la

rue, il marcha sans parler, sans doute déjà préoccupé par la journée qui l’attendait, et Miriam, chaussée d’escarpins ayant appartenu à Mme Denison, qui étaient un peu trop grands pour elle et dans lesquels ses pieds glissaient, fit de son mieux pour le suivre. Au bout d’un moment, ils arrivèrent devant un magnifique bâtiment de pierre blanche aux fenêtres immenses et sur le toit duquel se dressaient des statues. Un homme vêtu d’un uniforme noir aux boutons brillants leur ouvrit la porte, et Miriam suivit M. Denison à l’intérieur. Il agita son exemplaire du Times en guise de remerciement et avança d’un pas vif. Miriam adressa un sourire timide à la dame à l’air plutôt désapprobateur assise au bureau de la réception, puis elle suivit M. Denison dans le hall, avec son sol aux motifs en mosaïque et ses colonnes de marbre. Au-dessus de leur tête, des lustres scintillants pendaient du plafond richement décoré. Un escalier couvert d’un tapis rouge s’élevait majestueusement vers l’étage. M. Denison tint la porte de l’ascenseur ouverte, souriant devant la stupéfaction de Miriam. Elle n’avait encore jamais vu d’endroit aussi beau.

— Tu n’as aucune raison d’être nerveuse, Miriam, dit-il tandis que

l’ascenseur commençait à monter avec un soubresaut. Tout le monde va être très gentil.

Miriam essaya de sourire, mais ayant soudain les lèvres toutes sèches, elle

hocha plutôt la tête. Quand le groom écarta les portes métalliques et toucha sa casquette pour saluer M. Denison, celui-ci posa une main sur le dos de Miriam pour la guider, puis il l’emmena au bout du couloir, frappa à une porte en bois foncé sur laquelle une plaque dorée indiquait Secrétariat et il lui fit signe d’entrer.

Une dame d’âge mûr en tailleur se leva et le salua. Sa tenue était stricte,

mais elle avait un visage souriant et des boucles brunes qui lui donnaient un air plus chaleureux.

— Bonjour, monsieur Denison, dit-elle. Et tu dois être Miriam ? Miriam hocha la tête.

— Bonjour, madame Ainsley, dit M. Denison. Oui, c’est Miriam… Bon !

Je vous laisse. On se voit à 18 heures, Miriam.

Là-dessus, il passa la porte à reculons.

Mme Ainsley prit le manteau et le chapeau de Miriam, lui indiqua son

bureau et commença à lui expliquer les tâches de la journée à venir.

Quand l’heure du déjeuner arriva, Miriam s’ennuyait déjà mortellement.

Comme elle ne maîtrisait ni la dactylographie ni la sténographie – même si les Denison lui avaient assuré qu’elle pourrait se former à l’un et à l’autre si cela l’intéressait –, elle se trouva reléguée au classement, au tri du courrier et à la distribution des messages. Mme Ainsley lui promit de lui montrer l’après-midi même comment répondre au téléphone. Miriam songea qu’elle avait vraiment hâte.

À ١٣ heures, on lui annonça qu’elle pouvait prendre une heure pour

déjeuner. Elle fit donc en sens inverse le trajet qu’elle avait fait cinq heures plus tôt et sortit dans la rue d’un pas trébuchant, dans la lumière éblouissante de Whitehall. M. Denison avait dit qu’il mangerait à son club, mais elle supposait qu’elle n’était pas invitée. Elle remonta tranquillement la rue jusqu’au pont de Westminster, trouva un banc et s’y assit pour ouvrir le papier sulfurisé qui se racornissait dans son sac à main depuis que Kitty le lui avait donné le matin même : du corned-beef, des cornichons et d’épaisses tranches de pain blanc. Le vrai pain manquait toujours autant à Miriam – les miches de pain noir qu’il y avait chez ses parents –, mais les

années passées à manger du National Loaf 34 l’avait aguerrie, et elle trouvait maintenant le pain britannique presque savoureux.

Elle regarda la rivière, de l’autre côté du pont. La Tamise, sur laquelle passaient quelques bateaux, brillait dans la lumière du soleil. C’était le début du printemps, et les feuilles vertes des grands sycomores qui bordaient les rives se déployaient déjà. D’autres employés de bureau – ce qu’elle était vraisemblablement maintenant – étaient assis sur des bancs, certains bavardant, d’autres lisant. Peut-être apporterait-elle un livre le lendemain. Cela lui donnerait une occupation ; si elle en trouvait un dont l’intrigue était suffisamment bonne, chercher à deviner ce qui se passerait dans le chapitre suivant lui occuperait peut-être l’esprit toute la matinée.

Elle finit ses sandwiches et replia soigneusement le papier sulfurisé en

carré, puis elle sortit une pomme de sa poche.

Même si le travail était ennuyeux, la matinée n’avait pas été si mauvaise

que cela. Mme Ainsley était gentille et elle expliquait bien les choses – bien qu’aucune des tâches ne fût difficile. Plusieurs personnes étaient passées au bureau : une secrétaire particulière, qui avait l’air d’être surmenée et avait demandé des papiers ; la dame qui servait le thé, qui avait donné à Miriam une tasse d’un liquide pâlot et un biscuit à 10 heures et demie ; et Hugh, qui avait apparemment oublié qu’elle était là et avait demandé à Mme Ainsley de lui réserver un billet d’avion pour Nuremberg, en Allemagne, pour dans trois jours. Miriam se demandait si Mme Denison était au courant de ce voyage.

Elle finit sa pomme, se dirigea vers la poubelle la plus proche et y jeta le

trognon, autour duquel elle avait soigneusement grignoté pour s’assurer de manger tout ce qui était comestible, ainsi que l’emballage de son sandwich. Elle jeta ensuite un coup d’œil à sa montre : elle avait encore quarante minutes devant elle. Elle traversa le pont d’un pas tranquille.

Il y avait une église qui semblait imposante tout au bout, et une faible musique s’en élevait. Miriam s’en approcha. La porte était ouverte ; à côté, une affiche sur un chevalet annonçait des concerts à l’heure du déjeuner. Aujourd’hui, apparemment, c’était Les Quatre Saisons de Vivaldi. Elle entra et s’assit sur l’un des durs bancs en bois.

Une belle musique émouvante se mit à vibrer en elle, et elle sentit son

cœur s’égayer. L’orchestre était assez petit : il n’était composé que d’une demi-douzaine de violons et d’altos, d’un violoncelle, d’une contrebasse et d’un clavecin. De manière fugace, elle se demanda ce que Mutti en aurait pensé. Elle imagina sa mère à Londres avec elle, jouant du Chopin ou du Debussy lors d’un midi musical. Elle ne se figurait pas que Mutti ait pu écouter ou faire de la musique dans un camp de concentration. Elle était morte sans jamais reprendre sa vocation ; mais elle l’avait encouragée à chanter. Elle aurait été fière de son solo devant le président Beneš.

Miriam promena son regard sur les murs de l’église, sur lesquels des

affiches annonçaient toutes sortes de formations musicales, et elle finit par trouver le numéro de téléphone d’une chorale. Elle sortit un petit calepin et un stylo de son sac à main et griffonna le numéro. Le chœur répétait à l’heure du déjeuner et en début de soirée. C’était parfait. Peut-être trouverait-elle quelque chose pour remédier à l’ennui de ses journées en fin de compte.

Comme elle reprenait la route du bureau, ses pas étaient réglés sur le

rythme allegro de Vivaldi.

*

Quatre mois plus tard, Miriam chantait en solo lors d’une représentation de

midi de la Missa Solemnis de Beethoven. Mme Ainsley lui permettait souvent de s’absenter – d’ailleurs, Miriam se demandait si on ne lui avait pas donné ce travail qu’à cause de M. Denison ; cela faisait un moment qu’elle soupçonnait Mme Ainsley d’avoir du mal à lui trouver de quoi s’occuper.

Elle s’avança pour chanter son solo, sa voix prenant son envol au-dessus

des accords imposants et des cadences majestueuses. Le chef de chœur, un homme élancé qui avait une tignasse auburn, la regarda avec un sourire rayonnant. Les choristes formaient une sorte de mur de musique derrière elle, leurs voix lui apportant un soutien chaleureux. Cela lui faisait penser à la fois où elle avait chanté pour le président Beneš avec la chorale de Hinton Hall, mais au lieu des voix douces d’enfants s’élevaient maintenant des voix riches, mûres et puissantes. Alors qu’elle lançait la dernière note, son regard se porta sur le public – il y avait un nombre assez impressionnant d’employés de bureau aujourd’hui –, puis elle inclina la tête.

— As-tu déjà suivi de vrais cours de chant, Miriam ? lui demanda M.

Fellowes, le chef de chœur, tandis qu’elle rangeait ses affaires un peu plus tard.

Elle secoua la tête.

— Pas vraiment. Ma mère m’a donné des leçons pendant quelque temps,

mais elle était en fait pianiste, et ensuite, la professeure de musique de l’école que je fréquentais m’a prise sous son aile.

— Je connais une excellente professeure de chant. Shirley Mountford. Elle

forme quelques-uns des chanteurs du Royal Opera House. Aimerais-tu que je lui parle de toi ?

— Est-ce que cela coûterait très cher ?

Elle gagnait un peu d’argent, mais elle tenait absolument à en donner une

partie aux Denison et elle essayait d’économiser pour l’avenir – ne sachant pas ce qu’il pouvait bien lui réserver.

— Quand un chanteur ou une chanteuse a un talent exceptionnel, il lui

arrive de donner des leçons gratuitement. Je peux lui parler de toi, si tu veux.

— Oui, je veux bien, répondit Miriam.

Ce serait merveilleux de prendre de vraies leçons. Elle sourit à M.

Fellowes, qui hocha la tête d’un air approbateur, comme s’il lui avait accordé un immense honneur. Peut-être était-ce le cas.

Cette après-midi-là, on ne parlait plus que de Nuremberg au bureau. On y

tenait les procès de criminels de guerre nazis. M. Denison, qui parlait assez bien l’allemand, s’y était rendu plusieurs fois ; il demandait maintenant à Miriam si elle souhaitait l’accompagner, ainsi que Will, qui avait été appelé à témoigner parce qu’il avait été prisonnier à Hammelburg.

— Tu n’es pas obligée d’y aller si tu n’en as pas envie, lui dit-il. Cela risque d’être un voyage très douloureux pour toi.

Miriam sentit sa gorge se serrer. Comment se sentirait-elle dans une salle

pleine de gens qui haïssaient les Juifs et qui étaient peut-être même responsables du meurtre de ses parents ? Arriverait-elle à rester assise calmement alors même que son sang bourdonnerait à ses oreilles et que ses mains trembleraient ? Ses parents et ses grands-parents n’avaient pas choisi les horreurs auxquelles ils avaient fait face. Elle, en revanche, avait été protégée pendant presque toute la durée de la guerre ; elle leur devait d’être courageuse maintenant.

Elle regarda M. Denison sans ciller.

— Je veux y aller, dit-elle.

Il sourit.

— Brave petite, dit-il tout bas.

Pendant le dîner, ce soir-là, M. Denison lui indiqua plus en détail ce que

l’on attendait d’elle.

— Tu devras principalement prendre des notes, lui dit-il tout en découpant

un morceau de sa côtelette d’agneau. Nous en sommes aux procès mineurs. Nous devons rassembler assez de preuves pour que notre dossier tienne la route. Will sera interrogé, bien sûr. J’ai pensé que cela l’aiderait peut-être d’avoir de la compagnie entre deux audiences.

Miriam tendit la main pour prendre le poivre.

— Je ferai de mon mieux, dit-elle.

Elle était désormais capable de prendre quelques notes en sténo, assez pour

se débrouiller, grâce à un cours qu’on l’avait autorisée à suivre le jeudi après-midi, au Pitman College d’Oxford Circus. La sténographie était quelque chose de difficile, mais c’était plus facile que la musique, et Mlle Scott, l’enseignante guindée et exigeante, était sortie de sa réserve habituelle juste assez longtemps pour lui dire qu’elle faisait des progrès notables.

Ce serait agréable de passer de nouveau du temps avec Will. Depuis ce

terrible été où il était revenu d’Allemagne, maigre et tourmenté, il travaillait à l’école de pilotage de Brize Norton. À sa connaissance, il était toujours en contact avec Tomas. « Comment peut-il avoir envie de former des pilotes après tout ce qu’il a traversé ? » avait dit Mme Denison.

Will avait repris du poids, son visage avait repris des couleurs, et il lui arrivait même d’avoir l’air heureux. Miriam se demandait s’il avait une petite amie. Il n’avait jamais ramené personne à la maison. Quand elle était petite, elle rêvait de l’épouser, mais il était trop âgé pour elle et ils étaient plus comme un frère et une sœur de toute façon. Elle espérait qu’ils retrouveraient leur complicité à Nuremberg. Cela l’aiderait peut-être à dissiper la terreur qu’elle commençait déjà à éprouver à l’idée d’assister aux procès.

Le lendemain, Mme Ainsley lui montra une longue liste de noms

allemands.

— Monsieur Denison m’a dit de te demander si tu voulais bien te pencher

là-dessus, mon petit, lui dit-elle. Nous aimerions que tu trouves dans quel camp ces personnes travaillaient, quels ont été leurs crimes.

— Et comment dois-je m’y prendre ? demanda Miriam. Mme Ainsley lui tendit deux liasses de papiers. — Voici une liste de tous les camps en Europe. Vérifie simplement si les

noms sont associés aux bons camps.

Miriam tendit la main pour prendre les papiers et posa les deux piles de documents côte à côte sur son bureau. La tâche allait lui demander du temps. Elle n’avait pas soupçonné qu’il y avait eu autant de camps de concentration en Europe. Rien qu’en Tchécoslovaquie, il y en avait eu dix. Une si grande partie de son peuple avait été tuée ! On lui avait dit qu’environ six millions de Juifs étaient morts pendant la guerre. Ses yeux se mirent à piquer et l’angoisse qui l’envahissait toujours quand elle pensait à la mort de ses parents et de ses grands-parents s’empara d’elle. Cela faisait des années, maintenant, et sa vie en Angleterre était plutôt heureuse, mais savoir qu’elle n’avait plus aucun parent continuait à la hanter.

Elle prit son stylo entre ses doigts soudain tremblants et s’arma de courage

pour accomplir la tâche qui l’attendait.

La professeure de chant, Mlle Mountford, était un échalas de femme dotée

d’une poitrine opulente – comme si toute la graisse de son corps était concentrée dans ces deux montagnes pectorales. Peut-être faut-il avoir une poitrine généreuse pour bien chanter , pensa Miriam, baissant les yeux sur ses propres petits seins. Elle avait quatorze ans passés quand Mme Denison lui avait acheté son premier soutien-gorge ; et il était alors encore trop grand pour elle. Peut-être devrait-elle manger davantage.

— Alors, Miriam !

Mlle Mountford alla se tenir devant le piano et enfonça une touche. — Je vais jouer quelques gammes et j’aimerais que vous reproduisiez de

votre mieux ce que vous entendez.

Elle commença par faire une gamme de do majeur, puis elle fit un signe de

tête à Miriam.

Miriam ne chanta que deux notes avant que Mlle Mountford ne

l’interrompe.

— Les épaules en arrière !

La professeure rejeta ses propres épaules en arrière, ce qui eut pour effet de

faire trembler sa poitrine. Miriam s’empressa de retenir un arpège de rire.

— Encore une fois, je vous prie.

Miriam redressa les épaules et commença la gamme. Elle eut le temps de

chanter trois notes cette fois.

— Plus legato , s’il vous plaît.

Miriam lia davantage les notes, et elle parvint à aller jusqu’au bout de la

gamme.

Mlle Mountford pinça les lèvres.

— Vous respirez par la gorge. Le larynx trop haut. Allez chercher votre

inspiration plus bas.

Elle se donna une tape sur la poitrine, provoquant une autre oscillation

sismique, et Miriam dut faire semblant de tousser pour masquer un rire.

— Allons-y !

Miriam chanta de nouveau les notes.

— C’est mieux, mais les muscles de votre visage sont trop crispés. Mlle Mountford fit des mouvements de mastication exagérés et fit signe à

Miriam de l’imiter.

— Vous devriez être plus détendue maintenant. Encore une fois ! Miriam continua, essayant de garder la mâchoire souple. — Vous oscillez un peu. Ne bougez pas !

Elle s’exécuta.

Quand Mlle Mountford referma le couvercle du piano, Miriam se rendit

compte qu’une heure s’était écoulée et qu’elle ne l’avait pas félicitée une seule fois. De toute évidence, elle estimait qu’elle était un cas désespéré, car il y avait trop à redire à sa façon de chanter. Peut-être n’avait-elle pas mis un terme à la leçon parce qu’elle avait pitié d’elle.

— Demain, même heure ? demanda Mlle Mountford. — Oh…

Miriam était stupéfaite. Non seulement Mlle Mountford voulait poursuivre

les leçons, mais elle voulait même la revoir très bientôt.

Mlle Mountford la regardait fixement.

— Oui, avec plaisir.

— Vous vous êtes montrée très prometteuse aujourd’hui. Continuez à

travailler dur et vous pourrez réussir.

Elle quitta la pièce comme la figure de proue d’un galion, laissant Miriam

abasourdie.

34. National Loaf : pain à base de farine complète, auquel étaient ajoutés des vitamines et du calcium, introduit en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale par la Federation of Bakers (Fédération des boulangers).

OceanofPDF.com