L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 32
Six mois plus tard, alors qu’elle se tenait dans une énième file d’attente interminable – pour acheter du pain cette fois –, Hana se demanda si elle avait bien fait de retourner à Prague après la condamnation d’Otto, au lieu d’essayer de persuader Miriam de l’emmener en Angleterre. Hélas, sa demi-sœur récemment retrouvée avait manifestement été en état de choc. De plus, elle avait ses leçons de musique au conservatoire, les quelques élèves auxquels elle enseignait maintenant le piano, et son logement chez Irena. Il y avait trop en jeu pour qu’elle risque tout sur un coup de tête ; et puis, Miriam n’avait pas été franchement engageante.
Hana sentit sa poitrine se contracter. Pour elle aussi, cela avait été dur. Miriam avait eu Eva pour elle toute seule pendant cinq années entières, alors qu’elle-même avait été confiée à des parents adoptifs. Ils l’avaient adorée, certes, mais elle avait néanmoins été privée de l’amour de sa mère. Par ailleurs, Miriam avait passé la guerre en sécurité pendant qu’elle-même avait été soumise aux atrocités de Terezín. Cela aurait peut-être été difficile d’avoir tout cela en tête tout en vivant précisément avec celle qui avait eu tous les avantages, même si elles avaient maintenant toutes deux perdu leur mère.
Hana était encore très perturbée par la décision qu’elle avait prise de
témoigner contre Otto lors de son procès. Peut-être se sentirait-elle coupable toute sa vie d’avoir trahi son père. Après tout, il lui avait épargné Auschwitz ; et elle l’avait vu la regarder avec fierté, avec affection même, quand elle jouait du piano. Peut-être auraient-ils pu nouer des liens si elle n’avait pas fait ce qu’elle avait fait. Elle n’était jamais allée le voir en prison. Elle n’aurait pas pu supporter de voir le reproche dans ses yeux.
Elle croyait l’avoir aperçu dans Prague, un jour, juste après la guerre. Elle
traversait la place du marché après avoir acheté du poisson pour le dîner quand elle avait vu une silhouette dépenaillée faire la queue pour acheter des légumes. Quelque chose dans sa posture lui avait fait penser à lui, même s’il était bien loin de l’homme qui arborait fièrement son uniforme dans le ghetto. Comme il ne l’avait pas vue, elle avait baissé la tête et avait regagné l’appartement d’un bon pas. Les sentiments qu’il lui inspirait étaient encore tellement complexes qu’elle n’avait pas envie d’y faire face – ou de lui faire face à lui . Toutefois, témoigner contre lui lors de son procès avait scellé son destin et détruit leurs relations à jamais.
L’air était glacial, et le vent pénétrant tirait sur son foulard. Elle le noua plus étroitement, puis souffla dans ses gants pour se réchauffer les mains. Une dame devant elle tapait des pieds. À ses côtés pleurnichait un enfant en bas âge qui avait le nez rouge et les yeux humides. Depuis l’arrivée des communistes au pouvoir en février 1948, le pauvre président Beneš essayait désespérément, sans succès, d’assurer la cohésion du pays, qui semblait plongé dans un hiver perpétuel. Il était difficile de croire que cinq ans plus tôt, quand les Russes avaient libéré Terezín, les prisonniers les avaient accueillis à bras ouverts. Ceux-là mêmes qui leur avaient rendu leur liberté les tenaient maintenant en captivité.
Elle plia les doigts. Le froid ne leur faisait pas de bien. Quand elle les posait sur le clavier du piano dans la salle de répétition du conservatoire, ils lui paraissaient racornis et blancs. Elle devait jouer longtemps pour qu’ils redeviennent chauds et souples. Quand elle avait commencé à prendre des leçons, on l’avait confiée à Václav Husa, l’un des meilleurs professeurs de piano du conservatoire. Il lui apprenait les Études de Chopin. Pan Husa était exigeant mais patient, et Hana savait qu’elle faisait des progrès.
Elle se préparait en vue d’un concert au Rudolfinum. Son tout premier. Eva
lui avait parlé de cette salle, et elle savait que c’était à cause d’elle que sa mère n’avait pas pu y jouer. Il était indispensable qu’elle soit parfaitement prête pour faire honneur à sa mère.
Elle avait fini par voir une liste de tous ceux qui étaient morts à Auschwitz.
Les noms d’Eva et de Josef Kolischer y figuraient. Hana passa sa main gantée de laine sur son visage. Eva ne saurait jamais que c’était pour honorer sa mémoire que sa pianiste de fille allait jouer au Rudolfinum le morceau qu’elle avait choisi ; cependant, elle l’interpréterait tout de même de son mieux pour sa mère.
Deux hommes d’âge mûr se tenaient dans la queue, derrière elle. Elle
entendait des bribes de leur conversation, mais les bonnes manières l’empêchaient de se retourner pour les regarder. Comme la plupart des habitants de Prague, ils se plaignaient du manque de nourriture, des files d’attente interminables, des restrictions imposées à leur liberté. Puis ils abordèrent un sujet qui la glaça.
— Ce sont ces satanés Juifs qui mettent leurs sales pattes de voleurs sur nos provisions, dit l’un d’eux. Je n’arrive pas à croire qu’ils soient si nombreux à être revenus !
— Il y avait probablement trop de trous dans les chambres à gaz, répondit
son comparse.
Tous deux partirent d’un éclat de rire, et elle ne put s’empêcher de leur jeter un coup d’œil. Ils étaient pliés en deux comme de vieux sorciers noueux, se tordant de rire.
La colère lui contracta la poitrine. Comment osaient-ils ? C’était de sa
mère qu’ils parlaient… de ses parents adoptifs… de son peuple. Tous étaient morts d’une mort atroce. Elle serra les poings et se retint de se retourner de nouveau ; mais le pire était encore à venir.
— Il paraît qu’ils disaient à ces maudits Juifs de chanter pendant qu’ils étaient gazés.
— Est-ce qu’on pouvait leur demander un titre en particulier ? Cette fois encore, les deux hommes éclatèrent de rire. Une rage noire s’empara de tout le corps de Hana et, cette fois, elle ne put
se retenir. Elle fit volte-face.
— Qu’est-ce que vous venez de dire ? demanda-t-elle d’un ton glacial. L’un d’eux eut l’air vaguement penaud, mais l’autre s’avança jusqu’à ce
que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres de celui de Hana, son haleine qui sentait la bière lui emplissant les narines.
— Vous êtes juive ?
Elle se força à rester immobile.
— Oui.
Il cracha sur le sol devant elle.
— Dans ce cas, allez au bout de la queue.
L’autre homme cracha aussi.
Elle avait envie de les saisir par les revers de leurs vestes et de les projeter
au sol. Elle avait envie de leur faire tellement mal qu’ils demanderaient grâce. De leur donner un aperçu de la peur et de la douleur qu’ils distillaient avec une telle désinvolture.
Au lieu de cela, elle les regarda tour à tour, avec le plus de colère possible
dans les yeux, et dit :
— Ne vous inquiétez pas. Je n’ai pas l’intention de respirer le même air que vous une minute de plus.
Là-dessus, elle tourna les talons et s’éloigna avec toute la dignité qu’elle
parvenait à rassembler en dépit de la fureur qui la consumait intérieurement. Elle allait devoir trouver un autre endroit où faire la queue pour acheter du pain.
Cependant, dès qu’elle fut à l’abri des regards des deux hommes, elle posa
son panier vide par terre et appuya une main contre un mur pour garder l’équilibre. Son père biologique avait fait partie de ceux qui avaient fermé les yeux pendant que son peuple était envoyé dans les camps de la mort. Il avait trahi sa mère à deux reprises : une fois dans le cimetière et une seconde fois en ne la sauvant pas d’Auschwitz.
Rien ne restera impuni.
Oui, elle avait pris la bonne décision, après tout. Quiconque était capable
de traiter la souffrance d’autrui avec une telle indifférence méritait d’être châtié.
Elle se pencha lentement pour ramasser son panier. Les jours comme celui-
là, elle n’était pas sûre de pouvoir rester à Prague une minute de plus.
OceanofPDF.com