L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 12
1939-1944
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12
Même si elle savait que la déclaration allait être faite, ce fut tout de même
un choc. Pamela passa un bras autour de Miriam, qui suçait son pouce, et elle jeta un coup d’œil à Will, qui montait le volume de la T.S.F. tandis que la voix empreinte de gravité de Chamberlain s’élevait, annonçant « l’état de guerre » entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne.
« Vous pouvez imaginer quel coup dur c’est pour moi de voir que tout mon
long combat pour gagner la paix a échoué, dit le Premier ministre. Pourtant, je ne peux pas croire que j’aurais pu faire quoi que ce soit de plus ou de différent pour avoir davantage de succès. »
Pamela imagina le visage sombre de Hugh, assis à côté de la T.S.F. dans
son bureau. Il avait l’air tellement abattu ces derniers temps. Il avait des cernes sous les yeux et son visage était pâle en permanence en dépit de la chaleur des journées de cette fin d’été. Il avait fait tout son possible pour garantir la paix. Le gouvernement avait fermé les yeux quand la région des Sudètes avait été envahie ; il n’était pas allé à la rescousse de la Tchécoslovaquie quand les troupes de Hitler avaient marché sur Prague ; il avait temporisé pour ne pas se mettre les Russes à dos ; mais l’invasion de la Pologne avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Le matin même, comme l’annonça Chamberlain, l’ambassadeur britannique avait remis au gouvernement allemand un dernier avertissement spécifiant qu’à moins qu’il n’annonce avant 11 heures du matin qu’il était prêt à retirer immédiatement ses troupes de Pologne, les deux pays seraient en guerre l’un contre l’autre. Le silence de Hitler avait été éloquent. Chamberlain n’avait pas eu le choix.
Le premier trimestre n’avait pas encore commencé à Marlborough, et
c’était pour cela que Will était assis avec elles dans le petit salon, le visage baigné de la vive lumière matinale qui inondait la pièce. Il avait passé l’été à jouer au tennis et au cricket chez des amis, et il avait l’air jeune et en bonne santé, contrairement au pauvre Hugh fatigué. Ce serait sa dernière année complète à Marlborough. Il passerait son certificat de fin d’études l’été suivant. Hugh tenait à ce qu’il reste un trimestre de plus pour passer l’examen d’entrée à Oxford, mais Will n’était pas convaincu. Pamela observa l’expression sérieuse de son fils tandis qu’il écoutait la déclaration de Chamberlain. Will savait très bien que c’était l’échec du travail de son père pour le gouvernement, mais y avait-il aussi une lueur d’enthousiasme dans ses yeux ou Pamela l’imaginait-elle ?
Elle fut parcourue d’un frisson et se tourna vers Miriam. Dieu merci, la
petite était encore avec eux : les Williams leur avaient écrit quelques jours après son arrivée pour leur dire qu’ils ne pouvaient pas l’accueillir. Mme Williams, qui avait déjà de grands enfants, avait été surprise de découvrir qu’elle était enceinte, et elle se sentait trop mal pour s’occuper d’une autre enfant. Ils avaient demandé à Winton de ne pas leur rendre l’argent qu’ils avaient envoyé ; c’était le moins qu’ils pussent faire. Et même si Hugh marmonnait fréquemment qu’ils auraient dû trouver à Miriam une famille d’accueil convenable ou l’envoyer à Hinton Hall, l’école tchèque qui avait ouvert ses portes à Whitchurch, près de la frontière avec le pays de Galles, Pamela avait jusque-là réussi à l’empêcher de prendre des mesures. À la vérité, il passait tant de temps à Whitehall qu’il partait pour le travail avant que Miriam ne se réveille et qu’elle était déjà couchée quand il rentrait à la maison. En dehors des quelques heures qu’il grappillait avec eux le week-end, il la voyait à peine ; et, bien souvent, Pamela s’arrangeait pour que Miriam aille chez ses parents le dimanche. Miriam les adorait. Elle parlait
souvent à Pamela d’Oma 21 et Opa 22 , ses grands-parents maternels. Peut-être trouvait-elle rassurant d’être avec des personnes âgées.
Pamela s’était promis de ne pas trop s’attacher à l’enfant. Cela aurait été si
facile de la traiter comme la fille qu’elle n’avait jamais eue. Quand elle s’était mariée, elle avait espéré avoir plusieurs enfants, comme sa propre mère. Son enfance avait été pauvre et chaotique, mais heureuse aussi. Elle avait eu envie de reproduire cela. Cependant, Hugh avait été inflexible. « Un seul enfant, Pammie. De cette façon, nous aurons les moyens de lui offrir une bonne éducation. Tes parents n’avaient pas un sou, et regarde où tu en es, toujours inquiète de faire un faux pas. »
Pamela n’avait rien répondu à cela, mais Hugh avait raison. Pendant des
années, elle avait été terrifiée à l’idée d’avoir un accent populaire ou de dire toilettes au lieu de commodités par inadvertance. Hugh avait été un enfant unique choyé, à l’abri du besoin financièrement, instruit et bien élevé. Il n’avait jamais à se demander quelle fourchette utiliser lors d’un dîner mondain. Il voulait la même chose pour sa progéniture. Quand Pamela lui avait donné un fils, il avait été fou de joie – inutile d’essayer d’avoir un autre enfant. Il rêvait d’avoir un garçon. Pamela avait appris à refouler la vision d’une petite fille aux anglaises dorées ou aux cheveux bruns tombant en cascade sur ses épaules. Elle serra Miriam un peu plus étroitement contre elle, respirant le parfum délicat de savon. Peut-être pouvait-elle faire comme si l’enfant était la sienne. Juste pendant quelque temps.
Quand la déclaration fut terminée, Will éteignit la T.S.F. — Pauvre papa ! se contenta-t-il de dire.
— Oui.
Pamela se leva, dérangeant Miriam. Elle posa une main sur les cheveux
bruns de la petite fille.
— Il a fait de son mieux. Ils ont tous fait de leur mieux. Will haussa les épaules.
— Eh bien, je suppose que nous sommes en guerre. — Je suppose.
Pamela sursauta quand le hurlement strident d’une sirène retentit soudain
de l’autre côté de la fenêtre.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Elle saisit la main de Miriam et fit signe à Will de ne pas bouger. — Cela ne peut tout de même pas déjà être les Allemands ? Pendant quelques secondes, Will eut l’air inquiet, puis, comme il ne se
passait rien d’autre, son visage se décrispa.
— Je parie qu’ils testent la sirène d’attaque aérienne. Il n’y a aucune raison
de s’inquiéter, maman.
Pamela posa une main sur sa poitrine. Les battements galopants de son
cœur ne se calmaient pas. Était-ce ainsi que les choses allaient se passer, dorénavant ? On allait devoir faire durer la nourriture, avoir la peur au ventre avant d’écouter les informations, afficher un faux optimisme, éprouver un terrible sentiment de perte ? La dernière guerre avait été menée en territoire étranger. Et si les Allemands les envahissaient cette fois ? La Grande-Bretagne aurait pu devenir un pays occupé. Elle sentit sa gorge se serrer. Comme ce serait ironique si elle avait secouru Miriam uniquement pour l’exposer à un nouveau danger ! Elle et Will deviendraient-ils allemands ? Elle chassa d’un battement de paupières la vision de son fils dans un uniforme nazi, contraint à se battre ; celle de Miriam ne revoyant jamais ses parents. Hugh et ses collègues pacifistes n’avaient pas réussi à éviter la guerre, mais elle se battrait de toutes ses forces pour la sécurité de ses enfants.
La sonnerie stridente du téléphone fit tambouriner son cœur de plus belle.
Les pas rapides et légers de Kitty résonnèrent dans le couloir.
— Monsieur Denison au téléphone, madame, annonça-t-elle sur le pas de
la porte.
Les battements du cœur de Pamela s’espacèrent un peu. — Oh, merci, Kitty.
Elle se tourna vers Will.
— C’est papa. Garde un œil sur Miriam, veux-tu ? — Bien sûr, répondit Will, prenant la petite fille sur ses genoux. Écoute
bien, Miriam… Je vais te raconter une histoire.
Bien que son anglais fût encore limité, Miriam semblait adorer le son de la
voix de Will et aimer se pelotonner contre lui. De toute évidence, ses parents lui manquaient cruellement, elle réclamait encore Mutti tous les soirs, mais Pamela voyait bien que la petite fille se détendait progressivement en leur compagnie, en particulier celle de Will.
Miriam mit son pouce dans sa bouche – Pamela n’avait pas eu le cœur de
lui faire perdre cette habitude – et elle se blottit contre Will. Il leva machinalement la main pour lui caresser les cheveux, et Pamela sentit encore sa gorge se serrer.
Elle était plus calme quand elle prit le combiné. — Hugh ?
— Je présume que tu as entendu la nouvelle… — Bien sûr. Will a allumé la T.S.F. à 11 heures pile. — Triste journée !
La voix de Hugh était rauque.
— Effectivement. Espérons que tout cela va se terminer rapidement. — On disait la même chose quand la dernière guerre a éclaté, rappelle-toi. Pamela se le rappelait très bien. « Ce sera fini à Noël », disait-on en 1914.
Comment aurait-on pu se douter que cela se prolongerait pendant quatre longues années ? Cette guerre pouvait durer aussi longtemps ; ou même plus.
— Quand rentres-tu, Hugh ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Il y a une réunion exceptionnelle du
cabinet. Cela peut durer toute la nuit.
— Je vois. Je dois aller à la gare de Liverpool Street tout à l’heure. Un autre train d’enfants va arriver. Le plus important à ce jour. Je demanderai à Will de s’occuper de Miriam.
— D’accord !
Pamela entendit quelqu’un s’adresser à Hugh derrière lui. — Je dois y aller, ajouta-t-il. À plus tard !
— D’accord, mon chéri. Je t’aime.
Hugh envoya un baiser dans le combiné, puis la communication fut
coupée.
Pamela vérifia que Will s’occupait toujours de Miriam, puis elle appela
Kitty.
— Pouvez-vous nous apporter un thé bien fort, Kitty ? Et peut-être un peu
de ce pain d’épices dont Miriam raffole ?
— Très bien, madame.
Kitty s’éloigna en direction de la cuisine.
Will avait installé le plateau du jeu de société Serpents et Échelles sur le
sol, et il était étendu à côté, avec Miriam assise en tailleur sur le tapis. Comme d’habitude, Lilli était posée à côté d’elle. Pamela avait réussi à trouver du tissu similaire à celui des jupes de Miriam, et Kitty avait fabriqué un petit ensemble de vêtements pour la poupée.
— Compte les cases en anglais, dit Will.
— Un, deux, trois, psalmodia Miriam avec à peine une pointe d’accent. — Très bien.
Le visage de Miriam était tout rouge à cause de la chaleur de la pièce, et
ses cheveux bruns brillaient dans la lumière. Elle avait pris un peu de poids au cours des quelques dernières semaines et elle avait déjà l’air plus robuste. La fille que je n’ai jamais eue , pensa de nouveau Pamela en regardant la petite fille sourire à Will, tandis qu’il jetait les dés.
Kitty arriva avec un plateau et disposa les tasses et les soucoupes sur la table. Elle servit le thé d’une main tremblante. J’aurais pu préparer le thé moi-même , songea Pamela. Était-elle devenue snob depuis peu ? Elle essayait toujours d’être courtoise envers Kitty, de ne pas lui aboyer des ordres sans même un merci comme le faisaient certains de ses amis avec leurs domestiques, mais elle était préoccupée par Miriam, dernièrement, ainsi que par l’afflux régulier d’enfants tchèques. De plus, il y avait toujours plus de choses à faire quand Will était à la maison. Toutefois, peut-être abusait-elle de Kitty.
— Venez, ma chère, asseyez-vous, dit-elle. Et si vous preniez le thé avec
nous ? Je vais aller chercher une autre tasse.
— Oh, non, madame ! Je dois finir de préparer le repas. — Cela peut attendre, Kitty. Venez !
— Oui, venez, dit Will, se levant d’un bond et envoyant valdinguer les dés.
Il y a bien trop de pain d’épices pour nous… et Miriam ne va pas en vouloir, ajouta-t-il en faisant un clin d’œil à Kitty.
— Si, j’en veux bien, s’il vous plaît ! protesta Miriam, bondissant à son tour.
Will rit et lui tendit une assiette.
— Mange alors ! Sinon, je vais manger ta part… Miriam mit un morceau entier de pain d’épices dans sa bouche et regarda
Will, les yeux exorbités.
Cependant, alors que Pamela disparaissait pour aller chercher une tasse
pour Kitty, il lui sembla entendre celle-ci renifler.
Elle se hâta de revenir de la cuisine et lui servit du thé. — Prenez du sucre, ma chère. C’est bon après un choc. Kitty prit le sucrier et se servit une bonne cuillerée de sucre, qu’elle
mélangea à son thé d’un air pensif.
Pamela se pencha vers elle.
— Est-ce la guerre, Kitty ?
Comme c’était stupide de sa part ! Elle s’était tant inquiétée pour Will et
pour Miriam qu’elle en avait oublié que le père de Kitty avait été tué à Ypres.
Une larme tomba dans le thé de la jeune femme. Pamela lui tendit un mouchoir et attendit qu’elle se tamponne les yeux et
retrouve son calme. Elle était opposée à l’idée d’avoir une bonne quand elle avait épousé Hugh. Sa propre mère les avait tous nourris et habillés sans la moindre aide extérieure, alors pourquoi n’aurait-elle pas pu en faire autant ? À la vérité, elle en avait voulu à Hugh de l’obliger à prendre de grands airs sous prétexte qu’il travaillait au sein du ministère des Affaires étrangères. Au bout du compte, c’était sa mère qui l’avait amenée à voir les choses différemment. « Tu lui donneras un bon salaire, n’est-ce pas ? Elle pourra donner cet argent à sa pauvre veuve de mère. Ce sera d’une grande utilité à la famille. » Peut-être était-ce bel et bien une façon de se rendre utile ; et cela avait permis à Pamela de consacrer son temps à Will quand il était né et, plus tard, à l’Association des amis. Néanmoins, elle avait toujours évité d’abuser de son rang avec Kitty. Cela ne lui aurait pas semblé correct.
Elle lui passa un bras autour des épaules.
— Et si vous rentriez chez vous, Kitty ? Pour vérifier si votre mère va bien.
Je peux me débrouiller ici.
Kitty avait les yeux rouges, mais elle esquissa un faible sourire. — Merci, madame. Je veux bien, si vous êtes sûre de pouvoir vous
débrouiller.
— Bien sûr !
Tandis que Kitty filait, Pamela eut un grand sourire. — Will, je crois que Miriam en a eu assez maintenant. Miriam avait des miettes tout autour de la bouche et un air béat. — Vous pouvez continuer votre partie pendant que je prépare le repas ? Will acquiesça d’un hochement de tête et se baissa pour ramasser les dés. — Viens, Miriam… Cette après-midi, je t’apprendrai à jouer au cricket ! Pamela se surprit à avoir hâte d’accueillir le nouveau contingent d’enfants,
en dépit des circonstances qui les amenaient ici. Elle n’était pas retournée à Prague depuis qu’elle avait recueilli Miriam ; cela n’aurait pas été bien de l’abandonner – elle avait déjà été abandonnée par ses propres parents, même si c’était pour une raison valable, et cela aurait pu la perturber que Pamela disparaisse pendant deux jours. D’autres bénévoles pouvaient prendre sa place dans le train, et elle faisait plus que sa part en accueillant une petite Tchèque. Parfois, elle enviait Kitty, qui restait à la maison et s’occupait de Will et de Miriam, mais son désir d’aider ces pauvres enfants était plus fort que tout. Elle continuait donc à accueillir chaque nouveau groupe arrivant à la gare de Liverpool Street. C’était le neuvième qui devait arriver aujourd’hui, et cela avait demandé des semaines d’organisation, car c’était le plus grand à ce jour : on attendait deux cent cinquante enfants. C’était réconfortant de pouvoir en accueillir tant – même si une Angleterre en guerre était loin d’être la perspective rassurante qu’on avait fait miroiter à leurs parents. Cependant, ils n’étaient pas occupés au moins. Pas encore.
Elle sortit son habituel tailleur rouge de l’armoire. C’était devenu son
uniforme. Elle enfila ensuite ses richelieus marron et fit bouffer ses cheveux. Elle ne mettrait pas de rouge à lèvres. Elle ne voulait pas paraître trop étrange aux enfants. Peut-être mettrait-elle juste un peu de poudre pour que son visage ne brille pas trop dans l’air chaud et moite de la gare.
Ce que Nicholas Winton avait accompli était impressionnant. Il avait mis dans les journaux des publicités demandant des bénévoles pour accueillir les enfants tchèques, et les Britanniques avaient répondu à l’appel, faisant une place au sein de leur foyer et de leur cœur à ces pauvres réfugiés. Les lettres et les chèques de parents adoptifs potentiels avaient afflué. Cinquante livres équivalaient à trois mois de salaire pour bien des gens ; et les parents adoptifs n’avaient pas tous l’air d’être riches. Pour certains d’entre eux, cela avait dû représenter un immense sacrifice, mais ils l’avaient fait de bon cœur, par générosité d’esprit. Malgré leur célèbre réserve, ses compatriotes étaient de bonnes personnes. Pendant quelques instants, elle repensa à la petite famille d’Ada. Eux aussi étaient de bonnes personnes. Elle n’avait pas pu sauver Agata et Tomas, elle n’était pas restée en contact avec eux, mais elle avait été bien soignée et entourée par les Tchèques. C’était agréable d’avoir la sensation de leur rendre la pareille dans une certaine mesure.
Alors qu’elle prenait le train pour la gare de Liverpool Street, une image de
Will et de Miriam en train de jouer à Serpents et Échelles sur le sol du petit salon s’imposa à elle. C’était bien pour Will d’avoir une sœur, même si ce n’était que temporaire, et elle était heureuse d’être elle-même enfin personnellement impliquée dans le travail auprès des réfugiés. Elle pouvait regarder les autres parents adoptifs en face, sachant qu’elle était l’une des leurs.
Il faisait lourd dans la gare. La chaleur persistante du début du mois de septembre s’associait à l’atmosphère enfumée habituelle générée par la vapeur et la foule. Devant Pamela, deux pigeons dodus donnaient des coups de bec sur le sol, en quête de miettes. Ils auraient fort peu à manger si le rationnement était instauré comme lors de la dernière guerre. Elle s’appuya sur l’estomac, se rappelant qu’elle avait faim. Pendant les vacances scolaires, elle avait quatre bouches à nourrir, cinq en comptant Kitty, à supposer qu’elle ne parte pas pour aller travailler dans une usine d’armement comme de nombreuses jeunes femmes l’avaient fait la dernière fois. Elle avait elle-même été tentée de le faire, à un moment donné, quand elle avait vu ce que ses amies avaient gagné ; mais ses parents lui auraient interdit de fabriquer des engins de guerre, même si elle en avait eu envie, et quand elle avait vu la peau de ces mêmes amies jaunir à cause de la TNT, elle s’était rendu compte qu’elle avait pris la bonne décision.
Sa mère avait fait des miracles en les nourrissant tous pendant la Grande
Guerre. Elle se levait à 5 heures du matin pour faire son propre pain, s’était privée de sucre pendant des mois pour pouvoir continuer à faire le crumble aux pommes dont ils raffolaient tous. Pamela se demanda quels sacrifices elle pourrait faire. Hugh se porterait bien. Il y aurait encore de la nourriture en abondance au ministère des Affaires étrangères, mais peut-être ferait-elle mieux de demander à sa mère quelques-unes de ses vieilles recettes de guerre. Quel dommage qu’ils n’habitent pas à la campagne, où ils auraient eu la place pour faire pousser leurs propres fruits et légumes !
L’un des pigeons battit des ailes et s’envola dans un flou gris et blanc. Peut-être sentait-il qu’il allait bientôt devoir aller plus loin pour trouver de quoi manger.
Quand Pamela arriva au gymnase, une foule de parents adoptifs y était déjà
assemblée. Margery se tenait devant eux avec une grosse liasse de papiers dactylographiés, léchant la mine de son crayon et cochant des noms.
— Ah, Pamela ! Je suis contente de vous voir. Aucun signe du train pour le
moment.
Pamela jeta un coup d’œil à sa montre. 16 h 58. Les trains de Prague
pouvaient avoir plusieurs heures de retard après un si long trajet.
— Vous croyez que la déclaration d’aujourd’hui pourrait changer quelque
chose ?
Margery cligna des yeux.
— J’espère que non, ma chère, mais l’idée m’a traversé l’esprit. Ce sera
peut-être le dernier contingent avant un bon moment.
Pamela hocha la tête.
— Quelle chance que nous en ayons déjà accueilli un grand nombre ! Margery baissa les yeux sur sa liste.
— Six cent soixante-neuf.
Pamela fit le calcul dans sa tête.
— Alors, cela fera juste un peu moins de mille une fois que ceux
d’aujourd’hui seront arrivés.
— Formidable ! Mille chères petites âmes sauvées. Pamela avait soudain la gorge trop serrée pour répondre. À ١٨ heures, il n’y avait toujours aucun signe du train. Pamela alla se
renseigner au guichet de la gare, mais il n’y avait eu aucune nouvelle de Prague. Elle se demanda si les enfants étaient seulement montés à bord du bateau aux Pays-Bas.
— Je vais faire une annonce, dit Margery. Suggérer aux gens d’aller
manger un morceau pendant que nous veillons ici.
— Bonne idée, répondit Pamela. Cela devrait faire plaisir aux propriétaires
du café Bishopsgate.
Margery agita ses bras potelés pour attirer l’attention de la foule. Il ne resta bientôt plus que deux dames. Pamela s’approcha d’elles. On
aurait dit des sœurs, toutes deux avaient les cheveux blancs et fins et le visage rose et brillant. Ni l’une ni l’autre ne mesurait plus d’un mètre cinquante.
— Voulez-vous aller manger quelque chose ? leur demanda-t-elle. Je crois
que le train n’arrivera pas avant un moment, et s’il arrive, nous veillerons sur les enfants ici jusqu’à ce que leurs familles d’accueil viennent les chercher.
Les deux dames échangèrent un regard.
— Nous n’avons pas faim, dit celle qui était très légèrement plus grande. — Il faut que vous gardiez vos forces. La nuit risque d’être longue,
intervint Margery d’une voix tonitruante, s’approchant à grandes enjambées et entendant la dernière partie de la conversation.
Un autre regard fut échangé.
— Je vais prendre une tasse de thé, dit Pamela. Je crois que le café est encore ouvert, et nous pourrons voir les trains arriver si nous nous asseyons derrière la vitre. Ne voulez-vous pas vous joindre à moi ?
Elle tendit le bras pour indiquer le chemin.
— Ma foi, peut-être juste une tasse de thé, murmura l’une des sœurs. Quand elles arrivèrent à la caisse, il apparut qu’elles voulaient littéralement
dire une tasse, à partager.
Margery haussa un sourcil tandis que l’une des dames fouillait dans son
porte-monnaie pour en retirer des pièces.
— Comme c’est étrange !
Pamela regarda l’une des sœurs empiler les demi-pennies et les farthings
sur le comptoir, et l’autre sœur fouiller dans ses poches. Elles finirent par trouver assez d’argent et elles suivirent Pamela et Margery jusqu’à une table, avec leur précieux thé, qu’elles entreprirent de boire à tour de rôle à petites gorgées.
Pamela se pencha vers elles.
— Que je suis sotte ! dit-elle. Je voulais prendre une tasse de café. Je ne
devais pas être très concentrée.
Elle poussa sa tasse de thé sur la table vers les sœurs. — Je ne peux pas la rapporter maintenant, mais je n’y ai pas touché. Est-ce que l’une de vous voudrait bien m’aider ?
Elles échangèrent un autre regard, puis l’une d’elles accepta. Pamela retourna au comptoir, s’acheta un café et demanda à ce qu’on leur
apporte quelques biscuits.
— Bonne idée ! dit Margery quand une serveuse déposa devant elles une
assiette de sablés. Je suppose que nous serons bientôt rationnés. Autant faire des réserves tant que c’est possible !
Elle en prit deux.
Pamela pinça les lèvres et glissa l’assiette plus près des deux sœurs. À ٢٠ heures, le train n’était toujours pas arrivé. Elles avaient fait durer
leurs boissons le plus longtemps possible, mais le cliquetis de clefs et le bruit de la caisse semblaient indiquer que le propriétaire du café avait envie de fermer. Elles regagnèrent donc le gymnase vide d’un pas traînant et restèrent debout, à parler, dans l’air de plus en plus froid.
Les sœurs s’appelaient Win et Dolly. Elles avaient fait le trajet depuis le Devon le matin même.
— Quand nous avons vu l’annonce dans le journal, nous avons eu
beaucoup de peine pour ces pauvres enfants, dit Dolly. Nous n’avons pas beaucoup d’argent, mais nous avons encaissé quelques bons d’épargne pour faire face aux frais.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elles n’aient plus d’argent pour
s’acheter à manger.
— Nous avons choisi une petite fille parmi les photos que monsieur
Winton nous a envoyées, ajouta Win, fouillant dans son sac pour leur montrer la photographie. Elle s’appelle Rebecca.
Les yeux de Dolly s’embuèrent de larmes.
— Nous n’avons pas grand-chose à lui offrir, mais elle sera aimée. Win prit la main de sa sœur dans la sienne.
— Très aimée, confirma-t-elle.
Pamela leur sourit et dit, d’une voix soudain rauque : — C’est un geste admirable. Je suis sûre que cette petite fille, quand elle
sera enfin arrivée, sera très heureuse avec vous.
Elle se tourna vers Margery.
— Malheureusement, je dois vraiment y aller maintenant. J’ai confié
Miriam à Will, mais ce n’est pas juste d’attendre de lui qu’il s’occupe d’elle pendant si longtemps, et Hugh ne rentrera pas à la maison avant encore plusieurs heures. Il fallait que cela tombe aujourd’hui !
— Bien sûr, répondit Margery. Allez-y, ma chère. Win et Dolly pourront
m’accompagner à la maison.
Elle balaya du revers de la main les protestations des deux sœurs. — Ne dites pas de bêtises, voyons ! J’insiste. La cuisinière nous
accueillera avec un bon rôti, et nous avons plein de place.
Elle se tourna vers Pamela.
— Je vous préviendrai s’il y a du nouveau, mais je crois que les enfants
n’arriveront pas avant demain matin.
Le téléphone resta silencieux toute la soirée. Vers minuit, Pamela finit par
aller se coucher, et Hugh rentra, titubant de fatigue, au petit matin.
— Comment était-ce ? lui demanda-t-elle, encore dans les brumes du
sommeil.
— Sinistre, répondit Hugh. Et de ton côté ?
— Le train de Prague n’est pas arrivé.
Elle était mieux réveillée maintenant. Elle se redressa contre son oreiller et
regarda Hugh se démener pour retirer ses chaussettes. Pauvre homme, il était tellement fatigué qu’il arrivait à peine à se débrouiller.
— Je ne veux vraiment pas te déranger, mon chéri, mais pourrais-tu te
renseigner pour savoir ce qui s’est passé ?
Hugh émit un grognement plaintif.
— C’est sûrement à cause de la déclaration. Les communications ont été
complètement décousues toute la journée… mais je verrai ce que je peux faire. Deux cent cinquante enfants n’ont pas pu se volatiliser.
— Bien sûr que non, répondit Pamela, remettant son oreiller en place. Je
suis sûre que tout va s’arranger.
Pourtant, alors même qu’elle se tournait et essayait de se rendormir,
l’angoisse lui étreignait le cœur.
21. Grand-mère.
22. Grand-père.
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