L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 21
Ils décollèrent d’urgence à l’aube. Le ciel était gris acier, l’air vif du froid
de l’automne. De la buée s’échappait de la bouche de Will tandis qu’il courait vers le Hurricane, tout en attachant son casque et son gilet de sauvetage. L’équipe au sol, qui avait déjà démarré le moteur, l’aida à monter dans le cockpit.
Will vérifia les commandes, roula d’abord doucement, puis décolla. Tomas
était parti juste avant lui et il montait déjà à pic. Will suivit sa trajectoire. Ils traversèrent la Manche sans incident, et ils venaient d’atteindre la côte nord française quand il entendit une voix s’élever de l’émetteur radio :
— Plus de cinquante mille avions ennemis en provenance du sud-est.
Vingt-six mille pieds.
Bon sang ! C’était à peu près vingt mille pieds de plus que ce que le
Hurricane pouvait supporter, mais nécessité faisait loi. Il poussa la manette des gaz.
Un rapide coup d’œil en dessous de lui et sur le côté révéla des nuages de
fumée noire. Il vola dans leur direction : les tirs antiaériens étaient inoffensifs, maintenant, mais ils lui montreraient peut-être l’emplacement des bombardiers ennemis. Toujours rien. Le dispositif AA n’avait pas dû être exact.
Il monta plus haut. Les nuages étaient magnifiques à cette altitude. De
majestueuses enclumes se dressant au-dessus d’un vaste paysage enneigé. Il n’était qu’un point minuscule qui survolait des amoncellements, des tourbillons et des tas de blancheur sous un ciel d’un bleu éclatant.
Au-dessus de lui, les fritz décrivaient des cercles de fumée, des traces
argentées qui s’enroulaient comme des serpents. Will monta plus haut et aperçut une ligne noire oblique sur sa droite. Des bombardiers. Il se tourna vers eux et régla le bouton pour faire feu. Comme il avait peu de visibilité, il ouvrit la verrière et fut frappé par une rafale glaciale qui lui aurait coupé le souffle s’il n’avait pas eu son masque à oxygène. Les bombardiers, qui se rapprochaient rapidement, étaient maintenant entourés de points noirs : des Messerschmitt Bf 109. Cette fois, ils allaient avoir des ennuis. Il ne voyait plus Tomas.
Alors qu’ils attaquaient, Will remarqua le tir de canon d’un Dornier – de
petits jets de fumée blanche dans son sillage. Le cockpit empestait la cordite.
Soudain, trois explosions arrachèrent son côté droit. Des obus. Il vira à
droite au-dessus d’un autre Hurricane. Il y eut deux autres explosions, et quelque chose frappa de plein fouet sa jambe droite, mais il n’éprouva aucune douleur. Des vagues d’air chaud balayèrent le cockpit. Son estomac se souleva ; le Hurricane partait en vrille. Il posa le pied droit sur le palonnier et poussa de toutes ses forces. Rien. Il réessaya. Toujours rien. Sa main était prête à tirer sur la manette des gaz, mais il continuait à tournoyer à une vitesse alarmante et il perdait rapidement de l’altitude.
Il allait devoir sauter. Il arracha la verrière, défit son harnais à tâtons, se pencha à l’extérieur et poussa sur le tableau de bord avec ses pieds. Il ne se passa rien. Il se laissa retomber brusquement dans le cockpit, défit la fixation à baïonnette de son masque à oxygène et réessaya. Cette fois, il sortit tout de suite, mais il tomba en avant et passa à quelques centimètres de l’hélice. Le ciel sembla osciller dangereusement au-dessus de lui, puis il se stabilisa. Il tira d’un coup sec sur l’anneau de libération. Le parachute se déploya et il y eut une brusque secousse. Il était suspendu dans un silence inquiétant à environ six cents mètres du sol. Le Hurricane passa à côté de lui et descendit en vrille juste en dessous de lui avant de s’embraser.
Will allait atterrir en territoire occupé.
*
Assise à sa coiffeuse, Pamela se brossait les cheveux. Sa dernière
permanente remontait à un certain temps, et ses cheveux étaient un peu plats. Elle se pencha en avant et les fit bouffer sur les côtés à l’aide de ses doigts. Voilà qui était mieux ! Elle fouilla dans le tiroir à la recherche de ce rouge à lèvres rose que Hugh aimait bien. Kitty était chez sa mère, aujourd’hui, et Pamela s’était proposée pour faire les courses. Il fallait qu’elle soit au moins présentable pour faire la queue pendant des heures. Elle avait lu un article dans un magazine qui disait que c’était la responsabilité d’une femme de rester soignée – c’était sa part de l’effort de guerre –, mais Pamela pouvait pourtant imaginer de meilleures choses à faire pour aider les gens.
Comme elle se penchait pour appliquer son rouge à lèvres, elle aperçut un
éclair bleu marine et argenté à travers la vitre, puis elle entendit le petit bruit sec du portail et le crissement des graviers dans l’allée. Elle se leva pour mieux regarder par la fenêtre. Un porteur de télégramme se tenait sur le pas de la porte, une enveloppe à la main. Elle descendit l’escalier en courant, l’estomac noué, arracha le télégramme des mains du garçon à l’air contrit.
— Pas de réponse, parvint-elle à murmurer, avant que ses jambes ne se
dérobent et qu’elle ne s’effondre sur la première marche de l’escalier.
Devait-elle l’ouvrir maintenant ou attendre le retour de Hugh ? L’image
d’un autre télégramme, posé sur une cheminée, s’imposa à elle. Toute la journée, il était resté là, menaçant, hantant la pièce de son terrible pouvoir, jusqu’à ce que son père rentre à la maison, l’ouvre et annonce la mort de Tommy d’une voix brisée. Pas cette fois ! Par pitié, mon Dieu, pas cette fois ! Elle prit une profonde inspiration pour se calmer et glissa le pouce sous le rabat de l’enveloppe.
Sommes au regret de vous informer que votre fils, William Denison, a été porté disparu à compter du 3 juillet 1942. Une lettre suit ce télégramme avec toutes les informations disponibles.
Elle essaya de se raccrocher aux mots, de comprendre leur sens, puis elle
posa le télégramme sur ses genoux, qui tremblaient de manière incontrôlable. Oh, Will ! Que s’était-il passé ? Je t’en prie, sois en vie, mon chéri, par pitié !
Les mots « porté disparu » pouvaient signifier n’importe quoi. Il pouvait
être prisonnier de guerre… blessé… perdu en mer… Elle ferma les yeux et pria silencieusement pour la vie de son fils, puis elle traversa l’entrée d’un pas chancelant pour téléphoner à Hugh.
— Je savais que nous aurions dû l’en empêcher, dit Hugh d’une voix
rauque de stupeur et de chagrin.
Il était 2 heures du matin, mais cela n’avait pas été la peine qu’ils aillent se
coucher. La peur et l’angoisse avaient exclu toute tentative de sommeil.
Pamela posa le coude sur l’accoudoir du fauteuil et appuya son front sur
son poing.
— Mais qu’aurions-nous bien pu faire ? Il nous a mis devant le fait
accompli quand il est revenu de Boscombe Down.
— J’aurais pu contacter quelqu’un de haut placé au sein de la RAF et faire
refuser sa candidature.
— Pour être accusé de népotisme ? Même Winston n’a pas pu éviter à son
neveu d’être capturé en Norvège.
— Giles Romilly était journaliste, pas pilote de chasse. Il était simplement
au mauvais endroit au mauvais moment.
— Will aussi.
— Tu as changé de refrain. Je croyais que tu étais furieuse qu’il ne
respecte pas les valeurs quakers.
— Je l’étais, je le suis encore, mais je suis aussi une mère. Will n’avait pas
le cœur à passer l’examen d’entrée à Oxford. Il n’aurait jamais été reçu. Il était trop occupé à lire des choses sur les avions et à ignorer ses manuels scolaires. Et de toute façon, si nous l’avions empêché de s’engager, si nous avions insisté pour qu’il fasse quelque chose de moins dangereux pour participer à l’effort de guerre, il aurait peut-être quand même risqué sa vie. Comme Tommy.
Hugh se leva et passa un bras autour d’elle.
— Je suis désolé. Cela a dû te faire un choc terrible de recevoir un autre
télégramme, comme ça.
Pamela hocha la tête, muette de chagrin.
— Et nous ne savons pas ce qui est arrivé à Will. Je me renseignerai
demain matin. Je verrai ce que je peux faire.
— La lettre ne devrait pas tarder à arriver. Cela nous en apprendra
davantage.
— Exactement. Viens…
Hugh lui tendit la main.
— Faisons au moins semblant de dormir un peu. Pamela suivit son mari à l’étage d’un pas traînant. Le lendemain, elle était assise sombrement à la table du petit-déjeuner,
devant une tasse de thé froid, quand on frappa à la porte. Elle se leva d’un bond, son cœur martelant sa poitrine, et courut dans l’entrée, arrivant à temps pour voir Kitty ouvrir la porte à un jeune homme vêtu d’un uniforme de la RAF. L’espace d’un instant, elle crut que c’était Will ; mais son cri de joie resta coincé dans sa gorge. Cet homme faisait une bonne tête de moins que Will et il était moins solidement charpenté.
Il sourit faiblement et s’avança, main tendue.
— Tomas.
Pamela ignora sa main tendue et le serra dans ses bras, ses doigts
s’enfonçant dans l’épaisseur réconfortante de sa veste en lainage. Elle sentit le parfum familier d’huile capillaire et d’eau de Cologne.
— Madame Denison… Je suis venu aussi vite que possible. Pamela lui fit signe de la suivre dans le salon.
— Apportez-nous du thé, s’il vous plaît, Kitty… et autant de pain et de
beurre que vous pourrez en trouver !
— Très bien, madame.
Kitty s’éloigna rapidement en direction de la cuisine. Tomas s’assit. Il enleva sa casquette et la posa par terre, puis il se passa les
mains dans les cheveux.
Pamela s’assit également, s’efforçant d’ignorer les battements frénétiques
de son cœur. Elle savait que les bonnes manières exigeaient qu’elle remarquât qu’elle était heureuse de rencontrer Tomas étant donné tout ce que Will lui avait dit de lui, qu’elle s’enquît de sa santé, de sa famille… mais elle n’avait envie que d’une chose : savoir ce qui était arrivé à son fils.
Tomas le savait pertinemment.
— J’ai vu Will tomber, dit-il.
Pamela eut l’impression que son cœur lui montait dans la gorge et pesait
sur sa langue. Elle le regarda fixement, l’adjurant intérieurement de continuer.
— Le Hurricane a percuté le sol et explosé…
Elle plaqua une main sur sa bouche pour réprimer une nausée. Tout son
corps n’était plus qu’un long hurlement.
— … mais je suis presque sûr que Will s’est éjecté. J’ai vu une forme noire
flotter dans l’air avant que le Hurricane ne tombe.
Tomas se leva, l’air gêné, et s’approcha d’elle d’un pas hésitant. Il
s’agenouilla à ses pieds et lui prit les mains.
— Il y a de grandes chances pour qu’il s’en soit sorti, madame Denison.
J’en suis sûr.
Pamela sentait la force et la chaleur qui émanaient des doigts de Tomas.
L’espoir s’éleva en elle comme une brise. Ses joues étaient couvertes de larmes, mais elle laissa ses mains dans les siennes.
— Merci, Tomas, murmura-t-elle.
La lettre finit par arriver. Elle avait été écrite par le commandant de Will. Il
commençait par des remarques élogieuses au sujet de Will : sur son courage, sa franchise, ses manières engageantes, et même sa foi. Il confirmait la théorie de Tomas selon laquelle Will s’était éjecté et ajoutait que, dans les circonstances, il n’y avait aucune raison de supposer qu’il était mort. S’il avait été fait prisonnier de guerre, ils seraient prévenus par la Croix-Rouge d’ici un mois. S’il avait réussi à s’échapper, on n’aurait pas de nouvelles de lui tant qu’il ne serait pas de retour, sain et sauf. Ces deux éventualités donnaient des motifs d’espérer.
Cependant, c’était l’attente qui rendait Pamela folle. Les Collins devaient
en avoir assez d’elle, car elle passait son temps à leur rendre visite pour s’assurer qu’ils allaient bien ; mais elle devait absolument aider quelqu’un. Au moins, Hugh pouvait oublier ses craintes l’espace de quelques heures au ministère des Affaires étrangères, car il travaillait comme un fou. Il y avait des jours où elle aurait voulu pouvoir l’y accompagner.
Elle finit par le supplier de la laisser aller à Hinton Hall pour voir Miriam. — Je dois lui dire en face, au sujet de Will. Elle est tellement attachée à lui. Hugh était d’accord.
— Je vais essayer de prendre des dispositions pour que quelqu’un te
conduise là-bas. Je déteste abuser de mon rang, comme ça, mais j’estime que les circonstances le justifient.
Il lui lança un coup d’œil, les sourcils froncés, l’air inquiet. Pamela savait que ses cheveux étaient plats, ses ongles rongés jusqu’au
sang ; mais elle n’arrivait à rien faire d’autre que penser à Will. Elle mourait d’envie de voir Miriam, de serrer contre elle son petit corps chaud, de sentir entre ses bras une enfant vivante, qui respirait. Rien n’apaiserait l’horreur de la disparition de son fils, mais voir Miriam l’aiderait. Elle en était sûre.
Deux jours plus tard, elle était assise à l’arrière de la Bentley de fonction
de Hugh, et un chauffeur du ministère la conduisait jusque dans le Shropshire. Elle avait été surprise de constater que le chauffeur était une femme. Elle était vêtue d’un uniforme de la WAAF, avait les yeux marron, un regard intelligent, et ses cheveux bruns étaient attachés. Elle s’appelait Kate. L’espace d’un instant, Pamela se demanda si elle avait déjà rencontré Will ; elle était jeune et jolie, et elle lui aurait plu, c’était certain. Cependant, le front plissé, Kate lui dit que son nom ne lui évoquait rien. Ce n’était pas étonnant, au fond. L’armée de l’air comptait des milliers d’hommes et de femmes. Pamela chassa de son esprit la pensée de Will mort sans avoir eu de petite amie. Il avait fait du tennis avec les sœurs de ses amis de Marlborough, mais il n’avait jamais ramené personne à la maison. Ils ne s’étaient pas attendus à ce qu’il le fasse. Il n’était encore qu’un lycéen. Elle regarda à travers la vitre le vert et le brun flous des champs, les collines dans le lointain, le miroitement d’une étendue d’eau, çà et là. Pourrait-elle un jour à nouveau apprécier la beauté de la campagne sans lui ?
La voiture s’engagea enfin dans l’allée de Hinton Hall. Kate s’empressa de
contourner la voiture pour venir lui ouvrir la portière, et Pamela s’extirpa du véhicule avec raideur.
— Je vais vous attendre ici, madame, lui dit Kate avec un sourire. — Oh, vous ne voulez pas entrer ? Je risque d’en avoir pour un moment, et
je suis sûre que vous pourrez prendre une tasse de thé et trouver quelque chose à grignoter ici.
Kate secoua la tête et sortit de la boîte à gants une Thermos et quelques sandwiches.
— Ne vous inquiétez pas, j’ai tout ce qu’il me faut. Pamela hocha la tête et remonta l’allée.
Elle pensait emmener Miriam faire un tour dans le parc, lui annoncer la
nouvelle à propos de Will à côté d’un parterre de delphiniums tandis que des alouettes passaient au-dessus de leurs têtes, mais le directeur, M. Čapek, avait insisté pour qu’elle utilise son bureau, une petite pièce exiguë, dans un coin de laquelle s’entassait un enchevêtrement de battes de cricket et de crosses. Avant d’envoyer quelqu’un chercher Miriam, il lui confirma que les Kolischer n’avaient pas donné de nouvelles depuis longtemps, et que l’absence de lettres récentes inquiétait manifestement Miriam.
Quand elle vit les épaules de Miriam s’affaisser et ses yeux s’emplir de
larmes, Pamela éprouva un vif sentiment de culpabilité. Comment pouvait-elle infliger une autre perte à cette pauvre enfant, qui, pour son propre réconfort, n’avait pas eu de nouvelles de ses parents depuis des mois ? Comme c’était égoïste de sa part d’avoir eu envie de serrer Miriam dans ses bras sans se préoccuper de son chagrin !
Elle essaya de garder une voix calme et un ton enjoué. — Tu ne dois pas t’inquiéter, ma chérie. Monsieur Denison et moi sommes
convaincus que Will va revenir. Il sera bientôt de retour, tu verras… et peut-être que les bombardements se seront calmés, d’ici là, et que tu pourras revenir aussi. Nous serons de nouveau tous réunis !
— Et mes parents ? murmura Miriam.
Pamela soupira.
— Les communications sont complètement chamboulées en Europe.
Se mettait-elle à parler comme Hugh ? Elle passa un bras autour de
Miriam.
— Cela doit être très effrayant pour toi, mais essaie d’être courageuse. Ne
perds jamais espoir.
Elle se demanda si ses paroles ne s’adressaient pas autant à elle-même qu’à
Miriam.
Miriam acquiesça d’un hochement de tête, mais elle n’avait pas l’air d’être
convaincue.
— Allons faire un tour maintenant.
Pamela avait lâché Miriam pour la suivre dans le couloir étroit, mais dès
qu’elles sortirent dans l’air chaud de l’été, elle la prit par la main. Un jardinier qui portait une casquette en tissu et une chemisette arrachait des carottes dans un carré potager, dont il émanait une bonne odeur de terre. Il inclina sa casquette pour les saluer quand elles passèrent à côté de lui.
— Comment se passent tes cours de chant, Miriam ? Le visage de Miriam s’éclaira.
— Bien, merci.
— Peux-tu me chanter quelque chose ?
La luminosité brûlait les yeux de Pamela, mais c’était agréable d’être
dehors, au grand air.
Miriam commença à fredonner tout doucement un air, joyeux et
folklorique.
— Et avec les paroles ?
Sa voix prit son envol.
Le cœur de Pamela était un peu moins lourd quand elle reprit la route. M.
Čapek semblait être un homme bien – il avait l’air d’être fort et sportif, contrairement au proviseur de Marlborough – et Miriam avait manifestement beaucoup d’amies dans l’école. Si elle avait été bouleversée d’apprendre la nouvelle, Pamela aurait peut-être été tentée de la ramener à Londres avec elle, mais en réalité, il valait mieux risquer de la laisser bouleversée dans le Shropshire que de la mettre en danger à Hampstead. La pauvre enfant : encore quelqu’un absent de sa vie ! Cela devait lui faire tellement peur de ne pas avoir de nouvelles de ses parents.
Pamela ne pouvait pas supporter de passer tout le trajet du retour à regarder
à travers la vitre. Le ciel commençait déjà à s’assombrir, des nuages violacés empourprant l’horizon. Bientôt, on ne verrait plus rien.
— Alors, racontez-moi comment vous vous êtes retrouvée dans la WAAF, dit-elle à Kate, plus par politesse que par un intérêt sincère.
Kate sourit.
— J’ai trois frères au sein de la RAF, répondit-elle. Je n’avais pas envie de
rester à la maison pour coudre et de les laisser être les seuls à s’amuser.
— À s’amuser ?
Pamela tourna la tête et la regarda fixement.
— Je vous prie de m’excuser. C’était maladroit de ma part. Vous devez être
très inquiète pour votre fils.
Pamela resserra son étreinte sur les anses du sac à main marron posé sur
ses genoux.
— Ce n’est rien. Effectivement, Will s’est probablement amusé… Sa gorge se serra.
— Je le sentais toujours tellement vivant quand il était en permission. Kate hocha la tête.
— C’est ça. Pour ma part, j’ai travaillé au contrôle radar, testé l’artillerie
aérienne et même manœuvré des ballons de barrage. Bien sûr, nous ne sommes pas en première ligne, mais le travail que nous faisons est essentiel.
Elle s’interrompit pour dépasser un vieil homme à bicyclette. — La plupart du temps, je suis épuisée, mais ma vie n’a jamais été aussi
exaltante.
Pamela sourit. C’était ce que Will avait ressenti. Elle ouvrit son sac à main,
en sortit un paquet de bonbons à la menthe et en offrit un à Kate.
— Vous avez peur que je m’endorme au volant ? — Non… Je voulais donner ces bonbons à Miriam, elle en raffole, mais
j’ai oublié.
Pamela laissa aller sa tête en arrière sur l’appui-tête. Ses yeux lui
picotaient.
— Autant de gagné pour moi, madame, dit Kate. Mais son sourire était compatissant.
— Je vous les offre, dit Pamela en se penchant de nouveau en avant.
Tenez, je les mets à côté du frein à main pour que vous puissiez vous servir.
— Merci.
Kate plongea la main dans le paquet.
— Avez-vous pu participer à l’effort de guerre vous-même, madame
Denison ?
Pamela lui parla de l’Association des amis des réfugiés. — Hélas, nous avons dû nous arrêter pour le moment. La plupart des voies d’accès à l’Europe sont bloquées.
Kate mâchonna pensivement.
— J’ai entendu dire que la Croix-Rouge cherchait des bénévoles. Cela
vous plairait peut-être.
— Peut-être.
Pamela prit un bonbon à la menthe distraitement et le mit dans sa bouche.
Kate avait raison. Elle était si désœuvrée depuis qu’elle n’avait plus de travail auprès des réfugiés ! Ses valeurs de quaker l’empêchaient de soutenir activement l’effort de guerre, et Hugh tenait à ce qu’elle reste à la maison ; mais maintenant que Will avait disparu, elle avait besoin de se concentrer sur quelque chose pour briser la tension de l’attente de nouvelles. Une partie d’elle était trop épuisée pour faire quoi que ce soit, mais elle savait que c’était dû à l’angoisse ; sa fatigue n’était pas physique. Et étrangement, d’une certaine manière, si elle aidait les gens par l’intermédiaire de la Croix-Rouge, elle aurait le sentiment d’aider aussi Will. Elle sourit à Kate.
— Merci. Je vais me pencher sur la question.
Elle appuya de nouveau la tête contre l’appui-tête, tandis que la voiture
traversait l’obscurité en ronronnant.
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