L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 19
À la base aérienne, Will essayait d’écrire une lettre à ses parents. Il avait
du mal à savoir quoi leur dire. Son père était encore furieux contre lui, et sa mère s’inquiétait terriblement.
Greenham Common
13 juin 1942
Chers papa et maman,
J’espère que vous allez bien tous les deux. Avez-vous eu des nouvelles de Miriam récemment ? Embrassez-la de ma part la prochaine fois que vous lui écrirez.
Il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour moi. Tout va bien. Je dois dire que j’adore voler. J’adore être dans les nuages. La sensation d’espace et de liberté est immense. Je me sens plus proche de Dieu là-haut que je ne l’ai jamais été lors des assemblées quakers.
Sa mère apprécierait la référence à Dieu ; et c’était vrai : Will n’avait jamais compris comment elle pouvait communier avec le Tout-Puissant dans une salle étouffante pleine de gens qui ponctuaient le silence de leurs reniflements et de leur toux. Il avait fait de son mieux, mais il lui semblait que ses propres prières lui retombaient dessus parce qu’elles n’arrivaient pas à s’envoler.
En revanche, c’était différent quand il était dans les airs. Là-haut, dans le
ciel, quand il pilotait le Hurricane à travers les épais cumulus et dans l’étendue bleue, montant et tournoyant dans le silence ensoleillé, encore plus haut que les alouettes et les aigles eux-mêmes, il sentait la présence de Dieu. Comme c’était étrange qu’il puisse éprouver un tel sentiment de paix au beau milieu de la guerre !
Son écriture devenait à peine visible. Il dévissa le corps du stylo et le remplit de l’encre du petit pot de Winsor & Newton posé devant lui. Il gribouilla sur le papier buvard pour vérifier que l’encre descendait bien et il reprit sa lettre.
Je devrais avoir une permission bientôt, alors j’essaierai de passer à la maison. Miriam restera-t-elle dans le Shropshire pour les vacances ? Ce serait merveilleux de la revoir.
Après sa formation initiale en Ontario, on l’avait renvoyé en Angleterre à
bord du Queen Mary avec des troupes américaines. La nuit, il était resté allongé sans dormir, guettant le bruit d’éventuels sous-marins allemands – ce serait ironique pour un pilote de la RAF de finir torpillé –, mais ils étaient arrivés sains et saufs de l’autre côté de l’Atlantique. Après une brève visite, dans un climat plutôt glacial, chez ses parents, il s’était rendu à Greenham Common pour sa formation avancée.
Il effectuait des raids aériens au-dessus de l’Allemagne depuis des mois,
mais le strict impératif de discrétion associé au souhait de ne pas inquiéter sa mère l’avait obligé à rester vague au sujet de ses activités. Il valait mieux s’en tenir à des nouvelles quotidiennes.
Des pilotes tchèques sont arrivés l’autre jour pour rejoindre l’escadrille. Je discutais avec les gars, un soir, au mess, et en particulier avec l’un d’entre eux, qui s’appelle Tomas Belinsky. Après la mort de sa mère, alors qu’il était encore jeune, il a émigré en Pologne avec son père et ses deux sœurs pour aller vivre avec sa tante. C’est mieux ainsi, car il n’aurait jamais eu le droit de quitter la Tchécoslovaquie après l’arrivée des
Allemands. Il s’est engagé dans la PAF 27 , qui s’est reformée en France, et cela fait deux ans qu’il y est. C’est un type super, et nous sommes devenus bons amis. J’espère que vous aurez l’occasion de le rencontrer un jour.
Je vous laisse pour le moment et je vous embrasse fort. Will
*
À Hinton Hall, Miriam aussi écrivait une lettre. Elle était perchée sur son
lit, avec un oreiller droit dans son dos, et elle écrivait méticuleusement, en italique, sur le papier qu’elle avait supplié Matron de lui donner le matin même. Les Denison lui avaient envoyé un stylo-plume pour Noël. C’était important qu’elle soigne sa lettre pour que ses parents puissent voir comme elle écrivait bien. Elle ne voulait surtout pas faire de ratures.
Très chers Mutti et Abba,
Je sais que vous m’avez dit que vous ne pourriez peut-être plus écrire pendant un moment, mais je m’inquiète pour vous deux. Abba doit être très déçu de ne plus pouvoir travailler à l’Institut. Il a été très courageux de tenir tête aux nazis. Je prie pour votre sécurité tous les soirs. J’aimerais tant que le président Beneš soit là pour m’aider à vous contacter ! Je pense à vous tout le temps et je me demande comment vous allez. Avez-vous déménagé ? Si c’est le cas, pouvez-vous m’envoyer votre nouvelle adresse ? J’espère vraiment que cette lettre vous parviendra. Cela m’a fait très plaisir de recevoir une lettre de ta propre main, Mutti. Même si j’ai écrit celle-ci en anglais, je lis de mieux en mieux le tchèque. J’ai compris presque tout ce que tu m’as écrit. Comment vont les chatons ? Ils doivent être grands maintenant. J’aimerais pouvoir les voir. Et surtout, j’aimerais pouvoir vous voir, vous ! Vous me manquez tous tellement… Le samedi, nous avons le droit d’aller à Whitchurch. La semaine dernière, j’y suis allée en vélo avec mon amie Olga. Nous sommes allées voir Dumbo, c’était amusant. Ensuite, nous avons eu le droit de dépenser notre argent de poche chez Woolworths. Certains enfants ont acheté des cadeaux pour leur mère. J’avais très envie de t’acheter quelque chose, Mutti, mais je savais que cela ne servirait à rien de l’envoyer. En fin de compte, j’ai acheté un flûtiau et des bonbons. Je me disais que je pourrais apprendre à jouer du flûtiau pour te faire une surprise, mais cela ne fait pas un très joli son et je sais que tu préférerais de beaucoup m’entendre jouer du piano. Elle s’interrompit tandis que le souvenir de Mutti essayant de la faire jouer sur leur vieux piano s’imposait à elle. Elle se souvenait que sa mère la faisait asseoir tellement droite qu’elle en avait mal au dos. Les doigts fins de Mutti s’enfonçaient dans ses épaules quand elle s’agitait sur le tabouret. Elle entendait les enfants jouer dehors. Ce n’était pas juste pour elle de devoir rester à l’intérieur et s’exercer pendant que les autres s’amusaient. Pourtant, bizarrement, elle n’avait jamais ressenti cela avec le chant.
Elle serra son stylo entre ses doigts et reposa la plume sur le papier. Je suis contente que tu aies été fière de moi parce que j’ai chanté devant le président Beneš. Il a été très gentil et il a eu l’air de bien aimer mon solo. Je continue à travailler avec Paní Černý. Elle m’a appris Píseň česká de Smetana. Est-ce que tu connais ? C’est une belle chanson et elle me fait penser à la maison. Je voudrais que tu puisses m’entendre la chanter. Parfois, quand nous donnons l’un de nos concerts, je regarde le public – principalement des professeurs et d’autres élèves (ceux qui ne savent pas chanter !) – et j’imagine que tu es là, en train de m’écouter, la tête légèrement inclinée sur le côté. Je sais que tu serais fière, au fond, mais que tu me critiquerais aussi. Tu me faisais toujours remarquer mes fautes quand je faisais du piano. Mais maintenant, je sais que tu le faisais pour que je m’améliore, et je vais m’améliorer, ma très chère Mutti. Je ferai toujours de mon mieux pour vous tous.
S’il vous plaît, essayez de continuer à m’écrire, même si vous dites que c’est difficile. Je m’inquiète énormément pour vous tous, surtout maintenant qu’Abba a des ennuis, mais je suis sûre qu’il a fait ce qu’il y avait de mieux à faire.
Je suppose que c’est Abba qui te lit cette lettre et qu’il la lit peut-être aussi à Oma et Opa. Si c’est le cas, je vous embrasse tous très fort ! Je vous aime de tout mon cœur,
Miriam xxx
*
Hampstead
22 juin 1942
Mon très cher Will,
Merci pour ta dernière lettre. C’est gentil de ta part de trouver le temps de nous écrire alors que la vie est si mouvementée. J’ai écouté Winston Churchill à la T.S.F. hier soir. Il a dit que nous devions combattre Hitler dans les airs, jusqu’à ce qu’« avec l’aide de Dieu, nous ayons débarrassé la Terre de son ombre et libéré ses habitants de son joug ». Cela m’a fait penser à ce que toi et tous nos vaillants garçons faites pour nous, là-haut dans le ciel. Je dois t’avouer que cela m’a fait monter les larmes aux yeux de penser à ton courage et à ta détermination. Je sais que ton père et moi étions mécontents que tu te sois engagé pour participer activement aux combats, et nous le sommes toujours, mais j’éprouve des sentiments mitigés et une fierté maternelle grandissante en plus de la peur et de l’inquiétude. Et c’est merveilleux que tu te sentes si proche de Dieu quand tu es dans le ciel. Fais attention à toi, mon garçon adoré. Ton nouvel ami Tomas a l’air intéressant. Il me rappelle un jeune garçon tchèque que j’ai rencontré quand j’étais à l’hôpital, à Prague. Il s’appelait aussi Tomas et il avait presque toujours un avion miniature à la main. Bien sûr, tu peux l’inviter à venir ici si tu en as l’occasion. Je serais ravie de le rencontrer.
La vie à Hampstead se passe comme d’habitude. Comme tu le sais, ton père trouve M. Churchill difficile, mais en l’écoutant hier soir, j’ai été impressionnée par sa fermeté et sa foi. Peut-être, après tout, est-il l’homme de la situation.
Kitty ayant très peu à faire sans toi et sans Miriam à la maison, je l’ai envoyée faire un ménage approfondi de vos chambres. Et, bien sûr, elle passe des heures à faire la queue pour acheter à manger, la pauvre chérie. Comme le fromage et les œufs sont maintenant rationnés, c’en est fini des bonnes omelettes moelleuses. Au lieu de cela, nous avons d’horribles œufs
en poudre, avec lesquels il est bien plus difficile de cuisiner. J’espère vraiment que tu manges suffisamment. Je préférerais de beaucoup me passer de manger que de penser que tu as faim. Je suis venue en aide aux Collins, qui habitent au bout de la rue. Ils ont une fille qui a à peu près ton âge, Janice ; tu te souviens peut-être d’elle. Quoi qu’il en soit, leur maison a été directement touchée lors du dernier bombardement aérien. Ils étaient tous sortis à ce moment-là, Dieu merci, mais ils ont dû passer quelques jours chez nous, le temps de trouver un logement provisoire. J’ai parlé à quelques-uns des voisins, et nous avons été en mesure de leur donner des vêtements et quelques articles ménagers. Ne t’inquiète pas pour notre maison, cela dit : elle est assez solide pour résister à tout.
Ton père est toujours aussi occupé. Je le vois peu ces derniers temps : seulement tôt le matin et tard le soir ; et après l’Assemblée, le dimanche, il ne demande qu’à dormir. Je m’occupe en faisant du tricot et de nouveaux vêtements pour Miriam. Elle grandit si vite et il y a si peu de vêtements d’enfants dans les magasins ces temps-ci ! J’ai réussi à me procurer de nouvelles pelotes de laine chez Mme Arnold et je vais te tricoter un pull-over. Ce sera un soulagement de savoir que je t’aide à te tenir chaud quand tu pars au combat. Le fils de Mme Arnold est en France. Elle s’inquiète terriblement pour lui. Te souviens-tu des filles de
Josephine Palliser ? Elles sont toutes les deux dans la WAAF 28 . Tu seras peut-être amené à les croiser !
Miriam écrit souvent et je crois qu’elle est heureuse dans le Shropshire, mais cela fait quelque temps qu’elle n’a pas eu de nouvelles de ses parents. Leur dernière lettre était très inquiétante. Apparemment, on a demandé au pauvre M. Kolischer de fabriquer des produits chimiques pour les nazis – c’est un scientifique, tu te souviens –, mais il a refusé, et maintenant, ils ont peur d’être déportés. Les pauvres ! Je me demande ce qui leur est arrivé. Cela doit être dur pour Miriam de savoir sa famille si loin d’elle, et peut-être en danger. Heureusement qu’elle nous a, nous – je suis sûre qu’elle te considère comme un frère maintenant. Bien ! Je vais devoir y aller, car Kitty me demande ce qu’elle doit préparer pour le dîner. Ton père semble être devenu très friand de la tourte de lord Woolton, alors je vais peut-être demander à Kitty de faire cela. Il m’a formellement interdit d’en préparer une moi-même. Prends soin de toi, mon chéri, et écris-moi dès que possible. Je t’aime de tout mon cœur,
Maman xxx
27. Polish Air Forces , force aérienne polonaise.
28. La Women’s Auxiliary Air Force .
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