L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 31

 

Deux semaines plus tard, Miriam était assise entre M. Denison et Will à

l’arrière d’une voiture blindée. Ils traversaient la ville bavaroise aux rues pavées pour se rendre au tribunal et assister aux derniers procès de Nuremberg. La plupart des principaux criminels de guerre avaient déjà été jugés et exécutés : von Ribbentrop, Frank, Frick, Kaltenbrunner, Keitel, Seyss-Inquart, Streicher et Rosenberg avaient été pendus ; Göring et Haussmann s’étaient suicidés la veille de leur exécution.

Elle regarda à travers la vitre les maisons bombardées et les décombres et

essaya d’imaginer le bruit des pas cadencés et des foules en délire, la musique galvanisante et le Führer triomphant crachant son message de haine au monde qui l’écoutait, attentif. Elle n’était même pas née quand Hitler était arrivé au pouvoir ; maintenant, lui-même était mort. Mais avant de se suicider tout au fond de son bunker souterrain, il avait pris la vie des parents et des grands-parents de Miriam. Elle avait entendu dire qu’on avait ordonné aux Juifs de chanter en entrant dans les chambres à gaz, pour qu’ils inhalent plus de gaz et qu’ils meurent plus vite. Mutti était-elle morte avec la mélodie de sa villanelle bien-aimée sur les lèvres ? Miriam baissa la tête pour cacher à Will les larmes qui lui voilaient les yeux.

Elle avait dû laisser échapper un petit bruit, car M. Denison lui prit la main.

— Je suis désolé, ma chérie. Cela ne doit pas être un voyage facile pour

toi.

Miriam hocha la tête. Avant de partir, elle s’était demandé plusieurs fois si

elle avait pris la bonne décision, mais chaque fois qu’elle avait revu en pensée le visage de ses parents, sa détermination s’en était trouvée renforcée.

— Je suis ici pour accomplir un travail et je vais le faire de mon mieux. M. Denison lui sourit.

— Je n’en attendais pas moins de toi.

Pendant le procès, Will se montra très courageux, il se tint raide comme un

piquet à la barre et répondit aux questions du juge à haute et intelligible voix. Miriam tressaillit en prenant ses notes. Will ne lui avait pas parlé de la nourriture épouvantable, de l’isolement cellulaire, des travaux forcés, même s’il ressortait clairement du changement psychique et physique en lui que son emprisonnement avait été très éprouvant. Elle savait aussi que les Allemands avaient traité leurs prisonniers de guerre beaucoup mieux qu’ils n’avaient traité les Juifs. Elle regarda fixement le calepin qu’elle avait sous les yeux, s’efforçant de refouler l’image de Mutti et d’Abba, le crâne rasé, déshabillés avant d’entrer dans la chambre à gaz à Auschwitz. Tout ce qu’elle pouvait encore faire pour eux, maintenant, c’était être la meilleure fille qu’elle pût être. Ici, à Nuremberg, elle ferait tout son possible pour aider M. Denison à veiller à ce que les criminels soient punis ; et par la suite, elle travaillerait son chant jusqu’à ce que sa voix soit tellement belle que ses parents l’entendraient depuis le Gan Eden.

*

Allongée sur son lit, les sourcils froncés et les yeux fixés sur le plafond jaunissant de la chambre d’amis d’Irena, Hana se mordit l’intérieur de la joue. La douleur et le goût métallique qui en résultèrent la firent aussitôt tressaillir.

Irena avait été tellement gentille, et l’appartement était confortable, même

s’il était spartiate, mais ce n’était pas chez elle. Cela faisait maintenant des années qu’elle n’avait pas eu de chez-elle ; et, de toute évidence, par la faute de cette femme exécrable qui se l’était appropriée, il n’y avait aucune chance pour qu’elle retourne à la maison qu’elle habitait avec les Rubenstein. Cependant, à part les souvenirs qu’elle représentait, cette maison n’était en réalité rien d’autre que des briques et du mortier. C’était la sensation d’être une orpheline qui la tourmentait le plus : tous ceux qu’elle avait aimés, tous ceux qui l’avaient aimée – Mutti, Abba, Eva – étaient morts. Seul son père biologique était encore en vie, mais elle ne l’avait pas revu depuis Terezín. Peut-être était-il resté caché jusque-là.

Elle défroissa la lettre qu’elle avait à la main et posa la feuille contre ses

genoux repliés pour la lire, même si elle la connaissait déjà par cœur. En en-tête, il y avait l’emblème impressionnant du ministère des Affaires étrangères, un lion et une licorne, armoiries de la Grande-Bretagne, et il s’agissait d’une assignation à comparaître pour témoigner lors du procès d’Otto Blumsfeld à Nuremberg.

Elle abaissa les genoux, et la lettre tomba en voltigeant sur le lit. En temps

normal, elle n’aurait jamais envisagé d’aller à Nuremberg. Comment aurait-elle pu témoigner contre son propre père ? Toutefois, elle avait remarqué le nom en bas de la lettre : Hugh Denison. À n’en pas douter, il ne savait absolument pas qui elle était – une survivante de Terezín parmi tant d’autres, qui était en mesure de témoigner contre un criminel de guerre secondaire. En revanche, elle savait pertinemment qui il était : c’était incroyable, mais il ne pouvait s’agir que de l’homme dont la famille avait recueilli Miriam, en Angleterre, d’après ce qu’Eva lui avait raconté. Celle-ci lui avait parlé des lettres dans lesquelles Miriam lui assurait que les Denison la traitaient comme leur propre fille, dans lesquelles elle lui disait que M. Denison était très occupé mais bienveillant et que Mme Denison était la bonté même.

En dehors d’Otto Blumsfeld, Miriam Kolischer, sa demi-sœur, était la

seule parente encore en vie de Hana. Elle avait donc accepté de se rendre à Nuremberg. C’était en partie de la curiosité de sa part : elle n’avait jamais quitté la Tchécoslovaquie de sa vie et elle se sentait oppressée à Prague ces derniers temps ; les maisons de certaines des vieilles rues qui partaient de la

Staroměstské náměstí 35 penchaient de façon si alarmante qu’elle avait l’impression qu’elles allaient s’effondrer et la prendre au piège. Les pavés rugueux accrochaient constamment ses chaussures, comme s’ils voulaient la déchiqueter des pieds à la tête.

Elle aspirait à voir Prague s’éloigner à toute vitesse derrière la vitre d’un

train, ses flèches et ses tours se brouiller tandis qu’elle se libérerait à toute allure de l’emprise de la ville.

Cependant, ce n’était pas tout. Quelques-uns des hommes les plus mauvais

du monde étaient passés par Nuremberg. Les uns après les autres, ces meurtriers avaient pris place sur le banc des accusés et avaient été condamnés à mort ou à la réclusion à perpétuité. Certains s’étaient même suicidés. Elle n’avait rien pu faire pour ses proches, mais peut-être pourrait-elle voir leurs tueurs être traduits en justice.

Et puis, il y avait Miriam. Si elle pouvait rencontrer ce Hugh Denison,

peut-être pourrait-elle lui parler de sa fille adoptive. Peut-être l’inviterait-il en Angleterre pour qu’elle puisse la rencontrer. Un petit espoir germa en elle à la pensée de faire la connaissance de sa demi-sœur. Miriam lui ressemblerait-elle ? Serait-elle musicienne ? Et que ressentirait-elle en apprenant que sa mère, leur mère, avait eu une autre fille ?

Aller à Nuremberg représenterait un risque ; elle avait accepté l’offre de remboursement des frais de déplacement et d’hébergement, peut-être malhonnêtement – et elle allait devoir justifier ces frais –, mais le désir d’en apprendre davantage au sujet de Miriam avait été trop fort pour qu’elle pût y résister. Néanmoins, elle ne savait toujours pas si elle allait être capable de se présenter au tribunal et témoigner contre son père.

Le trajet en train jusqu’à Nuremberg était long, à travers des villages à moitié détruits. Hana aperçut des enfants en guenilles perchés sur des tas de décombres, regardant passer le train d’un air malheureux. Des femmes qui portaient des vêtements rapiécés s’interrompaient dans leurs travaux agricoles pour se frictionner le dos tandis que le train passait à vive allure. Mais au moins, ils étaient tous en vie. Qu’aurait fait Eva en ce moment même si elle avait survécu ?

Ils laissèrent les villes derrière eux, et la voie ferrée monta lentement et en

serpentant vers la beauté sauvage de la forêt de Bohême avant de plonger dans les denses forêts de Bavière. Bercée par le flou ininterrompu d’arbres vert bouteille et de troncs marron tout raides, Hana s’endormit sur la fin du trajet. Quand le train s’arrêta enfin en gare, elle se réveilla en sursaut, l’estomac noué et le cœur palpitant à l’idée de ce qui l’attendait.

Après avoir rempli sa fiche à l’hôtel, petit mais propre, dont on lui avait indiqué le nom et l’adresse dans la lettre qu’elle avait reçue, elle passa une nuit agitée, à la suite de laquelle elle prit son petit-déjeuner de bonne heure, seule, dans la salle de restaurant glaciale. C’était étrange de manger seule ; à Terezín, on n’était jamais seul, et à Prague, Irena et elle prenaient habituellement leur café tout en bavardant avant d’aller au conservatoire ensemble. Ses pensées tourmentées semblaient résonner dans la pièce. Que faisait-elle ici ? Elle n’avait toujours pas décidé si elle allait se présenter au tribunal. Le procès n’avait lieu que le lendemain. Elle avait encore un peu de temps devant elle pour prendre une décision ; mais avant toute chose, elle devait trouver M. Denison.

Elle demanda à la réceptionniste à l’air grave de lui indiquer comment se

rendre au consulat britannique, où elle pensait le dénicher. Par chance, son allemand était encore bon, même si elle avait surtout parlé le tchèque depuis son retour à Prague. Cependant, au consulat, une autre réceptionniste, un peu moins sévère, celle-là, lui dit qu’il était au Palais de justice.

Après encore une heure à arpenter péniblement les rues – et plusieurs

détours involontaires – dans ses chaussures usées, elle arriva enfin devant un vieux bâtiment imposant au toit ocre brun et aux innombrables fenêtres. Elle leva les yeux vers elles, se demandant si quelque criminel de guerre allemand regardait au-dehors, et elle fut parcourue d’un frisson tandis qu’elle se dirigeait vers l’entrée. Un soldat montait la garde à la porte. Heureusement, elle avait pensé à apporter la lettre de M. Denison ; elle retint son souffle pendant qu’il la lisait. Enfin, il la laissa entrer. À l’intérieur, elle dut de nouveau présenter sa convocation à un employé, et ils remontèrent un long couloir au plafond haut de style gothique, jusqu’à une pièce dans laquelle un homme bien charpenté était assis derrière un bureau. Il avait dit « Entrez ! » d’un ton empreint de lassitude quand l’employé avait frappé à la porte.

— Monsieur Denison ?

L’homme leva les yeux. Il avait les joues rouges, parce qu’il était épuisé ou

agacé, elle n’aurait pas su le dire, mais une grande bonté se lisait dans ses yeux bleus. C’est l’homme qui a accueilli ma demi-sœur chez lui , songea Hana.

Il lui posa une question en anglais, à laquelle elle ne put répondre, puis il

fit un signe de tête à l’employé, qui s’en alla aussitôt.

Hana prit une profonde inspiration et s’exprima de son mieux en allemand,

espérant que M. Denison la comprendrait.

— Je m’appelle Hana Rubenstein. J’étais à Terezín pendant la guerre. Vous

m’avez demandé de venir pour témoigner contre Otto Blumsfeld.

Il y eut un mouvement dans le coin de la pièce, et Hana se rendit compte

qu’il y avait quelqu’un d’autre, une jeune fille, qui devait avoir une quinzaine d’années. Elle était mince, avait les cheveux bruns et une expression légèrement inquiète. Elle était assise dans un recoin sombre, entourée de pile de papiers, et elle était tellement immobile que Hana ne l’avait pas remarquée tout de suite.

— C’est exact, répondit M. Denison dans un allemand teinté d’un fort

accent. Y a-t-il un problème ?

Hana hocha la tête.

— Otto Blumsfeld était mon geôlier. Les gardes à Terezín nous rendaient

la vie très difficile.

— C’est une bonne raison pour témoigner contre lui. Elle fit un pas en avant.

— Je ne suis pas sûre de pouvoir. J’étais censée monter dans un train pour

Auschwitz, mais il m’a secourue. Il m’a très probablement sauvé la vie.

Elle jeta un coup d’œil en direction de la jeune fille. Celle-ci la regardait

intensément.

La voix de M. Denison la rappela à la réalité.

— Il vous a peut-être sauvée, Hana, mais il a laissé beaucoup d’autres

personnes être conduites à leur mort.

Le cœur de Hana martelait sa poitrine. Elle avait eu l’intention de faire part

à M. Denison de sa décision et avait espéré pouvoir ensuite amener la conversation sur Miriam. Elle n’avait certainement pas prévu d’en dire autant ; mais il y avait quelque chose dans le regard scrutateur de cet homme, dans le calme de la jeune fille, qui lui donnait envie de dire la vérité.

— Ce n’est pas aussi simple que vous l’affirmez. Voyez-vous, Otto

Blumsfeld est aussi mon père.

M. Denison se leva d’un bond et contourna le bureau pour s’approcher

d’elle.

— Nous l’ignorions totalement ! Pourquoi ne nous l’avez-vous pas dit ? La jeune fille s’était levée aussi, avec une expression trahissant un mélange

de compassion et d’effroi, mais elle ne s’approcha pas.

Hana regarda ses pieds.

— J’étais tiraillée. Je voulais le haïr à cause de ce qu’il a fait à ma mère ; je

croyais pouvoir maîtriser mes émotions, rester détachée…

Elle se passa une main sur le visage.

— … mais maintenant, je me surprends à repenser à la façon dont il m’a

sauvée.

Un souvenir lui traversa l’esprit : celui d’Otto se tenant à côté d’elle d’un

air gêné tandis que le train s’éloignait – le train qui avait conduit Eva à sa mort et qui aurait dû l’emmener, elle aussi. Elle sentit une main chaude se poser sur son épaule et s’aperçut que la jeune fille s’était approchée.

— Qu’a-t-il fait à votre mère ? demanda M. Denison. Les bras le long de son corps, Hana serra les poings. — Il était membre des Jeunesses hitlériennes en 1930. Il a agressé ma mère

parce qu’elle était juive. Elle est tombée enceinte…

Elle ne pouvait en dire plus. Elle avait déjà la nausée. M. Denison retourna derrière son bureau et s’assit lourdement. Il

marmonna quelque chose en anglais à la jeune fille, et Hana crut les voir échanger un regard. La pièce commença à tanguer, et elle tendit le bras pour se retenir et ne pas perdre l’équilibre.

— Ça va ?

Cette fois, c’était la jeune fille qui s’adressait à elle. Curieusement, elle parlait le tchèque.

— Miriam, emmène mademoiselle Rubenstein aux toilettes, s’il te plaît.

Ensuite, tu pourras peut-être parcourir les papiers avec elle.

Miriam ? Hana avait soudain l’impression que ses jambes allaient se

dérober sous elle.

— Venez avec moi, s’il vous plaît, dit la jeune fille. Sa voix était grave et claire ; mais Hana le remarqua à peine. Elle était trop

occupée à assimiler le fait que cette jeune fille s’appelait Miriam, qu’elle connaissait M. Denison et qu’elle parlait parfaitement le tchèque. Il n’y avait pas d’autre explication possible ; cette Miriam devait être sa demi-sœur.

Elle la suivit dans le couloir d’un pas chancelant.

*

Après l’avoir conduite aux toilettes et l’avoir attendue dehors pendant

qu’elle avait des haut-le-cœur au-dessus du lavabo, se rinçait la bouche et ajustait sa toilette dans le miroir, Miriam emmena Hana dans un autre bureau, encore plus petit que le premier, et l’invita à s’asseoir. Elle tira ensuite une chaise de dessous le lourd bureau de chêne qui occupait la plus grande partie de la pièce et prit place en face d’elle. Hana observa son visage. Était-ce l’expression d’Eva qu’elle y voyait ou se l’imaginait-elle ? Comment allait-elle bien pouvoir faire part de ses soupçons à Miriam ?

— Vous parlez le tchèque, dit-elle, et vous avez un nom juif. Miriam hocha la tête. Elle sortit une liasse de formulaires de l’un des

tiroirs du bureau et dévissa le capuchon d’un stylo.

— J’habitais dans le quartier juif de Prague avant l’invasion des

Allemands. Ma mère a réussi à me faire quitter le pays clandestinement pour m’envoyer en Angleterre, où je vis depuis tout ce temps.

Tout concordait.

— Avez-vous logé chez les Denison ? lui demanda Hana. — Oui ! Comment le savez-vous ?

Le capuchon du stylo tomba sur le bureau dans un cliquetis. Hana s’agita sur son siège.

— J’ai eu l’impression que monsieur Denison avait une attitude très

protectrice envers vous.

Elle les revoyait se tenir côte à côte dans l’autre bureau. C’était à cela que

devaient ressembler un père et sa fille.

— C’est le cas… mais vous devez en savoir davantage pour avoir eu cette

idée.

Le regard de Miriam était intense.

Hana poussa un profond soupir.

— Je crois avoir rencontré votre mère à Terezín. — Ma mère ? Oui, elle était là-bas…

— Est-ce qu’elle s’appelait Eva Kolischer ? Elle était musicienne, n’est-ce

pas ?

— Oui, murmura Miriam.

Hana tendit la main pour prendre celle de Miriam dans la sienne, autant

pour s’empêcher elle-même de trembler que pour la réconforter.

— Quand nous étions à Terezín, les gardes nous autorisaient à organiser

des concerts. Ils estimaient que cela nous occupait.

Elle s’efforça de garder une voix calme et posée. Cela ne l’aurait pas aidée

de montrer à quel point elle était elle-même bouleversée, même si elle sentait un filet de sueur lui couler le long de la colonne vertébrale.

— J’étais… Je suis pianiste. Eva – ta mère – m’a donné des leçons. Elle

m’a appris à jouer le Requiem de Verdi. Je tournais les pages pour elle quand elle jouait devant les Allemands.

Miriam déglutit bruyamment.

— Et quand elle est partie pour Auschwitz ?... — Je l’ai remplacée. C’était une merveilleuse professeure. Une

merveilleuse personne.

— C’est vrai.

Miriam cligna des yeux plusieurs fois.

Hana essaya de parler avec le plus de douceur possible. — Miriam, quand j’ai dit à monsieur Denison que ma mère avait été

agressée, je parlais d’Eva – de votre mère, de notre mère.

Elle ignora le fait que Miriam avait le souffle coupé et regarda fixement le

tissu bleu marine de la jupe de cette dernière. Elle n’osait pas regarder son visage.

— Elle a été violée dans un cimetière alors qu’elle prenait un raccourci

pour rentrer chez elle…

— Comment le savez-vous ?

La voix de Miriam était rauque.

— Quand elle est arrivée à Terezín, elle a reconnu l’un des gardes – Otto

Blumsfeld – comme étant son agresseur. Elle est tombée enceinte le soir de l’agression. Ma naissance en a été le résultat. Elle m’a mise au monde en cachette et m’a fait adopter. Quand elle a su qu’on allait m’envoyer à Auschwitz, elle a demandé à Otto de me protéger.

Miriam retira vivement sa main de celle de Hana et se leva d’un bond. — Je suis désolée. Je dois y aller.

Elle se rua sur la porte et le rythme staccato de ses chaussures résonna

dans le couloir.

Hana s’affaissa sur sa chaise. Qu’avait-elle fait ? Miriam ne voudrait

dorénavant plus jamais avoir de rapports avec elle. Pourquoi diable avait-elle accepté de venir à Nuremberg ? Elle aurait dû refuser, rester à Prague et essayer de redonner un sens à sa vie. Pourtant, Eva n’aurait-elle pas souhaité que ses filles fassent connaissance ? Et puis, une petite partie de Hana était contente que Miriam soit au courant de la vérité. Pendant cinq ans, celle-ci avait été élevée par Eva, câlinée, embrassée, bordée dans son lit, chérie, aimée par elle. Hana s’était rapprochée d’Eva à Terezín, mais elle ne pourrait jamais avoir les souvenirs de Miriam ; et elle, l’aînée, avait été confiée à des étrangers, gentils, mais des étrangers tout de même, tandis que Miriam avait joui de l’affection de leur mère.

Elle prit une profonde inspiration, tremblante. Il était inutile d’être jalouse.

Eva était morte ; Hana ne pouvait pas rivaliser avec Miriam pour obtenir l’affection de leur mère. Elle ne pouvait qu’espérer que Miriam aurait envie de la connaître malgré tout. Elles avaient toutes les deux perdu leur mère. Elles partageaient un lien de sang qu’elles ne partageaient plus avec personne d’autre. Elle devait trouver un moyen de se rapprocher d’elle.

Elle était toujours assise sur sa chaise, à ressasser les événements de la dernière demi-heure, quand on frappa doucement à la porte.

Elle essuya ses joues.

— Entrez…

C’était M. Denison. Il s’assit sur la chaise que Miriam avait libérée. — Miriam est terriblement bouleversée, dit-il. Je l’ai renvoyée à l’hôtel.

Mon fils va prendre soin d’elle.

Y avait-il une note accusatrice dans sa voix ? Il y avait quelque chose dans

la façon dont il disait mon fils , comme si les Denison serraient les rangs contre elle. Miriam avait un frère adoptif pour veiller sur elle ; et elle avait été mise à l’abri pendant la guerre. Tout ce qui restait à Hana, c’était l’homme plus que douteux qui lui servait de père. Elle ne répondit pas à M. Denison : même si elle avait pu trouver les mots, elle n’aurait pas fait confiance à sa voix pour ne pas se briser.

— Ma chère, j’ai bien compris, à ce que Miriam m’a dit, que vous aviez

traversé de terribles épreuves…

M. Denison avait le souffle un peu court, et Hana n’aurait pas su dire si c’était parce qu’il avait fait un effort physique ou parce qu’il était gêné, mais, au moins, son ton était bienveillant.

— … mais elle aussi a eu un choc violent.

Il se tut, attendant qu’elle parle.

— Je suis désolée, parvint-elle à murmurer.

— Racontez-moi tout, depuis le début.

Avec les yeux doux pleins de bienveillance de M. Denison rivés sur elle,

Hana raconta toute son histoire : comment elle avait été adoptée par les Rubenstein, envoyée à Terezín, sa rencontre avec Eva, comment elle avait découvert qu’elle était sa mère, la musique… et comment Otto l’avait sauvée à la dernière minute.

— Je vois. Vous vous trouvez en quelque sorte confrontée à un dilemme. Hana hocha la tête. Sa voix était plus assurée.

— Mon père a fait quelque chose d’épouvantable, beaucoup de choses

épouvantables, probablement, mais il a aussi essayé de me protéger.

Un souvenir s’imposa à elle : celui d’Otto venant la trouver alors qu’elle

s’exerçait seule dans le gymnase, et lui tendant une pomme de terre au four enveloppée dans une serviette de table. Elle l’avait mangée rapidement, la chair farineuse lui brûlant la gorge, tandis qu’il la regardait en souriant. Il avait ensuite attendu qu’elle se soit essuyé les doigts pour récupérer la serviette, et il s’était éclipsé discrètement pendant qu’elle se remettait à jouer, nourrie et réchauffée de l’intérieur.

— Il n’a toutefois pas sauvé votre mère, ni les milliers d’autres personnes

envoyées à Auschwitz.

— Il ne pouvait pas désobéir aux ordres.

— Il a bien dû le faire pour vous sauver.

— Je suppose…

Hana n’avait jamais su si Otto avait été puni. Elle s’était simplement réjouie d’être épargnée – même si, parfois, elle était rongée par la culpabilité d’être la seule à avoir survécu.

— Les auteurs de crime doivent être traduits en justice, Hana. — Je sais… mais je ne vais pas témoigner contre mon propre père. M. Denison soupira.

— Réfléchissez bien, je vous en prie. Si vous ne témoignez pas, Otto

Blumsfeld pourra très bien s’en tirer sans être inquiété. Trouvez-vous vraiment que ce soit juste ?

— Non. Bien sûr que non. Mais je ne pourrais pas vivre en paix avec moi-

même si je jouais un rôle dans sa condamnation à mort.

— Il ne sera pas condamné à mort. La peine de mort est réservée aux

principaux criminels de guerre. Il sera incarcéré. Comme tous les Juifs l’ont été à Terezín.

Hana secoua la tête.

— Je suis désolée. Vous allez devoir trouver quelqu’un d’autre pour

témoigner. Je ne peux pas le faire.

Son estomac se soulevait, elle menaçait d’être de nouveau prise de

nausées. Qu’était-elle censée faire ? Elle n’avait personne vers qui se tourner.

— Très bien.

M. Denison se leva et lui tapota maladroitement la main. — Merci d’être venue malgré tout. Je suis sûr que Miriam voudra vous

reparler, mais elle a besoin de temps.

Hana esquissa un faible sourire en guise de réponse. Elle regagna sa chambre d’hôtel avec lassitude, faisant le trajet presque

machinalement tant elle était absorbée dans les pensées de sa rencontre avec Miriam. Elle alla se coucher convaincue d’avoir pris la bonne décision. Pourtant, tout au long de la nuit, le Requiem de Verdi tonna dans sa tête. Elle entendit Eva jouer les notes tumultueuses, et les paroles du chœur résonnèrent à ses oreilles. Quand donc le Juge prendra place, tout ce qui est caché apparaîtra : rien ne restera impuni. Et dans les ténèbres, elle vit une jeune fille terrifiée acculée dans un cimetière lugubre, et une femme terrifiée chantant dans l’air irrespirable d’une chambre à gaz jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus respirer.

Rien ne restera impuni.

*

Miriam était assise dans la salle d’audience bondée. Les bancs étaient tous

occupés par des fonctionnaires et par des journalistes, tous en costume, certains ayant des casques sur les oreilles. La tension était palpable dans l’air. Enfin, un homme de grande taille aux cheveux blonds flanqué de deux soldats armés fut conduit sur le banc des accusés. Il devait avoir environ trente-cinq ans, son visage était parsemé de taches de rousseur, et ses lèvres charnues tremblaient de peur. C’était le père de Hana. Et le violeur de Mutti. Elle avait seize ans à l’époque de l’agression. Presque le même âge que Miriam aujourd’hui. Son estomac se noua ; elle enfonça ses ongles dans ses paumes.

M. Denison avait été déçu, mais il s’était résigné. — Hana aurait été notre atout, avait-il dit. Les deux autres témoins sont

morts. Nous allons devoir nous contenter de leurs déclarations écrites.

— Je suis désolée, avait répondu Miriam. J’aurais peut-être pu la

convaincre, mais je n’ai pas pu faire face à ce qu’elle m’a dit sur Mutti.

— Bien sûr que non, avait dit Will. Cela a dû être un choc terrible. M. Denison avait hoché la tête d’un air compatissant. Cependant, maintenant, dans la salle lugubre, alors qu’elle regardait

fixement l’homme qui avait violé sa mère terrifiée et été le geôlier de milliers de personnes appartenant à son peuple, Miriam regrettait de n’être pas restée avec Hana pour lui parler. Tout ce qui l’avait obnubilée cette nuit-là, c’était sa mère assise sur un tabouret de piano avec cette étrangère qui prétendait être sa demi-sœur ; sa mère attendant patiemment pendant que Hana faisait ses gammes ; sa mère donnant des conseils à Hana, la faisant répéter encore et encore, jusqu’à ce qu’elle joue parfaitement. C’était Hana, et non Miriam, sa fille légitime, qui avait passé ces dernières précieuses semaines avec Mutti, qui l’avait embrassée pour la dernière fois, étreinte pour la dernière fois. Miriam avait passé la nuit entière à s’efforcer de bannir ces images douloureuses de son esprit. Comment allait-elle bien pouvoir supporter cela ?

Elle comprenait la loyauté de sa demi-sœur ; d’après ce qu’elle disait, Otto

lui avait sauvé la vie. Mais qu’en était-il de Mutti alors ? D’Abba ? D’Oma et d’Opa, qui étaient morts trop tôt ? Sans parler de toutes les autres familles juives. Il ne pouvait pas s’en tirer comme cela.

Le visage d’Otto était blême pendant qu’on lisait les dépositions des

témoins qui étaient morts. Miriam regarda les journalistes griffonner frénétiquement. À côté d’elle, Will se pencha en avant, les sourcils froncés, l’air concentré. Un muscle palpitait sur la joue de M. Denison.

— Avez-vous quelque chose à ajouter ? demanda le président du tribunal

Geoffrey Lawrence, regardant d’un air interrogateur le procureur général.

Celui-ci secoua la tête.

Il y eut une agitation soudaine lorsqu’un agent entra précipitamment dans

la salle et murmura quelque chose à l’oreille du procureur.

Ce dernier se leva.

— Je vous prie de m’excuser, monsieur le président, nous avons un témoin

de dernière minute. Puis-je l’autoriser à apporter son témoignage ?

Le juge acquiesça d’un hochement de tête et écrivit quelque chose sur le

bloc-notes devant lui.

Miriam leva les yeux et vit une jeune fille mince et blonde entrer dans le

box des témoins, guidée par un employé du tribunal, et prêter serment. Le cœur de Miriam se mit à battre la chamade.

C’était Hana.

35. Place de la Vieille Ville.

 

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