L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 6

 

Quand Pamela mit sa main devant sa bouche pour étouffer un bâillement,

une pelote de laine bleue tomba de ses genoux. Elle jeta un coup d’œil à la pendule. Il était déjà minuit, et Hugh n’était toujours pas rentré. D’habitude, il lui téléphonait pour la prévenir s’il devait rentrer tard, mais il n’avait cette fois donné aucune nouvelle. Elle rembobina la pelote, glissa les aiguilles dedans et posa le tout sur la petite table à côté d’elle. Depuis son séjour à l’hôpital tchèque, elle continuait à tricoter. Les vêtements de bébés pour les réfugiés étaient de plus en plus demandés, et c’était une bien meilleure façon d’occuper son temps que de lire Meurtre en Mésopotamie ou de prendre le thé avec Josephine.

Toutefois, elle ne pouvait attendre Hugh plus longtemps. Pour être

honnête, elle devait reconnaître qu’il l’avait avertie que ces dernières discussions ministérielles se prolongeraient jusque tard dans la nuit. Eden et Chamberlain étaient en désaccord, comme d’habitude. « L’un d’eux va devoir partir, lui avait dit Hugh pendant le petit-déjeuner, le matin même. Ce n’est qu’une question de temps. »

Pamela était à moitié endormie quand un crissement de pneus sur les

graviers et le bref éclat de phares dans la chambre la réveillèrent complètement. Elle entendit les pas lourds de lassitude de Hugh dans l’escalier, et le regarda se déshabiller et laisser ses vêtements en tas sur le sol. Elle se retint de l’admonester quand il se glissa dans le lit à ses côtés sans même s’être lavé le visage.

— Hugh ?

— Hmm ?

Sa voix était déjà somnolente.

— Comment est-ce que cela s’est passé au cabinet ? — Nous sommes dans l’impasse, marmonna-t-il avant de s’endormir

instantanément.

Le lendemain matin, le petit-déjeuner fut interrompu par la sonnerie stridente du téléphone. Kitty alla décrocher et elle leur annonça que c’était un appel pour Hugh. Il posa son journal et se dirigea vers l’entrée d’un pas vif. Pamela tendit l’oreille pour l’entendre malgré le fracas que Kitty faisait avec la vaisselle dans la cuisine, mais il parlait trop bas.

Il finit par revenir et s’asseoir lourdement.

— Eden a démissionné, dit-il.

— Oh !…

Pamela jeta un coup d’œil en direction de la porte, mais à en juger par les

bruits qui provenaient de la cuisine, Kitty n’allait pas revenir tout de suite.

— Est-ce une bonne chose ?

Hugh massa l’espace entre ses sourcils.

— Je crois, oui. Cela ouvre la voie pour Halifax. Il se présentera à Gandhi

chapeau bas, et cela stoppera Hitler dans son élan.

Une image s’imposa à Pamela, du télégramme sur la cheminée, des mains

tremblantes de son père, du hurlement de chagrin de sa mère, des mois de douleur silencieuse.

— Nous devons à tout prix éviter une autre guerre, murmura-t-elle. Hugh hocha la tête tout en prenant une cuillerée de porridge. — Chamberlain est un homme bien. Nous sommes nombreux à le soutenir.

Cela n’en arrivera pas là.

— Dieu merci.

Pamela essaya de manger son propre porridge, mais elle n’avait aucune

prise sur sa cuillère. Elle la reposa. Will avait maintenant seize ans. On parlait déjà d’Oxford. Tommy n’avait que quatre ans de plus quand le tireur embusqué l’avait abattu. Qui pouvait être assez lâche pour tirer sur un homme qui essayait seulement d’aller chercher des corps sur un champ de bataille pour leur donner des funérailles chrétiennes ? Elle but une gorgée de thé pour calmer la nausée qui la prenait soudain.

Hugh la regarda.

— Il n’y aura pas de guerre, insista-t-il. Will ne sera pas mobilisé. Je lutterai de toutes mes forces pour la paix.

Pamela eut un sourire tremblant.

— Je t’en prie, fais-le, dit-elle.

Trois semaines plus tard, Pamela écoutait les informations à la T.S.F.

quand Hugh arriva à la maison. Il s’accroupit à côté d’elle et lui prit la main tandis que Chamberlain dénonçait « l’usage de la force coercitive contre un État indépendant afin de créer une situation incompatible avec son indépendance ».

— Il a échoué, dit-elle.

Hugh serra sa main dans la sienne.

— Il a été totalement ignoré. La France et l’Italie aussi. Hitler a envahi l’Autriche.

Pamela s’essuya les yeux de sa main libre.

— Que va-t-il se passer ?

— Nous allons faire tout notre possible pour protéger la Tchécoslovaquie.

Elle sera la suivante sur la liste de Hitler.

Pamela pensa au visage naïf d’Agata, au courage de Tomas qui s’était

efforcé de se comporter en homme alors qu’il devait n’avoir envie que de sangloter comme un petit garçon, au désespoir de Jan qui allait devoir jouer à la fois le rôle de mère et celui de père pour ses enfants. Elle pensa à la gentillesse des médecins de l’hôpital et à la patience des infirmières. Tous s’étaient pris d’affection pour une Anglaise perdue et apeurée.

Hugh passa son bras autour d’elle tandis qu’elle enfouissait son visage

dans sa veste.

— Le cousin de Neville Chamberlain est mort pendant la Grande Guerre.

Abattu par une mitrailleuse. Il est bien décidé à protéger nos gars à tout prix.

Il lui fit lever la tête avec douceur.

— Il est tellement pacifiste qu’on croirait que c’est un quaker ! Pamela rit faiblement.

— Voilà, j’aime mieux ça ! Neville parle de rencontrer Hitler en personne.

Un ou deux d’entre nous l’accompagneront. Nous ferons entendre raison à ce misérable, et ce sera réglé.

Pamela émit un grognement.

— C’était aussi ce que tu avais dit à propos de l’Autriche. — Il nous a tous pris au dépourvu. Cela ne se reproduira plus. Elle se cramponna à sa main.

— Il faut que vous protégiez la Tchécoslovaquie. Hugh lui rendit son étreinte.

— Nous allons le faire.

Pamela soupira et éteignit la T.S.F.

*

— Encore une fois, Miriam !

Eva, qui se tenait derrière la petite silhouette dodue de sa fille, s’efforça de

ne pas faire la grimace tandis que l’enfant appuyait sur les touches du piano.

— Non, je vais te montrer…

Elle se pencha par-dessus l’épaule de Miriam et joua la gamme. Même

après tout ce temps, ses doigts savaient exactement ce qu’ils avaient à faire. Les notes coulaient en cascade.

— À toi maintenant !

Miriam tendit des doigts qui n’avaient pas perdu leur rondeur enfantine. — C’est trop loin, je n’y arrive pas.

Elle se tourna vers Eva avec une moue boudeuse. — Essaie.

Eva reposa avec douceur la main de sa fille sur le clavier. — Il n’y a que si tu t’exerces que tes muscles apprendront. Si tu

persévères, tu arriveras à en faire un peu plus chaque jour. C’est comme cela que j’ai appris.

Elle regarda ses propres mains, avec leurs veines saillantes et leurs

articulations rougies par les tâches ménagères. Même à l’âge de Miriam, elle avait de longues mains fines. La pauvre enfant avait hérité des doigts courtauds de son père, et non des doigts effilés de musicienne de sa mère.

Tandis que Miriam se remettait à cogner sur les touches, le regard d’Eva se

perdit dans le vague et elle se laissa aller à songer à ce qui aurait pu être. Ses parents n’avaient jamais eu à l’obliger à s’exercer ; elle le faisait d’elle-même. À vrai dire, il leur arrivait au contraire de devoir l’arrêter. « Va jouer dehors, Eva, la suppliait sa mère. Ce n’est pas une vie, pour une enfant, de passer des heures assise au piano. Les enfants des Meyer habitent au bout de la rue… Va jouer avec eux, allez ! » Pourtant, Eva secouait la tête et retournait à son clavier, jouant et rejouant le même morceau, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle ne fasse plus aucune faute.

Aurait-elle pu être une pianiste célèbre aujourd’hui, donnant des récitals

dans le monde entier ? Elle avait à peine joué depuis l’événement fatidique. Au cours des deux premières années de leur mariage, Josef et elle n’avaient même pas de piano. Puis, quand Miriam était née, Eva avait convaincu Josef de lui acheter un piano droit modeste, même si cela représentait plusieurs mois de salaire, dans l’espoir vain de raviver son ambition à travers sa fille. Elle avait chanté des berceuses à Miriam dès le jour de sa naissance, et quand elle ne chantait pas elle-même, elle trouvait quelque chose d’approprié à lui faire écouter à la T.S.F., même pendant les tétées matinales. L’enfant avait grandi avec la musique. Quel dommage qu’elle semble n’avoir aucune aptitude pour le piano ! Parfois, Eva se demandait si, dans le cas où elle aurait un autre enfant, il promettrait davantage.

Quand elle avait composé sa propre berceuse, au cours de ces mois

effroyables au sanatorium, la discipline nécessaire pour composer la musique, pour vérifier et modifier les notes jusqu’à ce qu’elles soient parfaites, lui avait apporté un certain sentiment de sécurité, alors qu’elle se sentait par ailleurs profondément défaite. Elle repensait souvent à la partition jaunissante et se demandait si d’autres mains l’avaient trouvée, si d’autres doigts avaient joué les notes qu’elle avait assemblées avec tant de soin. Elle ne le saurait probablement jamais.

Les petites jambes potelées se balançaient d’avant en arrière tandis que

Miriam restait assise sur le tabouret de piano ; elle n’atteignait pas les pédales. Elle jouait le do du milieu du clavier, encore et encore, changeant de doigt chaque fois, jusqu’à ce qu’on ait l’impression d’entendre une cloche démente.

— Ça suffit, Miriam !

En dépit de son ton agacé, Eva ne put s’empêcher de se pencher pour

embrasser la nuque de la petite fille sous ses cheveux bruns. Cela restait son endroit favori ; il y avait quelque chose de particulier dans la nuque d’un enfant, comme si toute leur innocence y était concentrée, chaude et douce. Elle déposa aussi un baiser sur le sommet de son crâne.

— Allez, va t’amuser ! Je crois que tu en as fait assez pour aujourd’hui. Miriam se tortilla pour descendre du tabouret.

— Merci, maman.

Elle quitta la pièce en courant sur ses petites jambes robustes ; sans aucun

doute jusqu’à sa chambre pour retrouver Lilli, impatiente de mettre son pouce dans sa bouche et de faire un câlin à la poupée avant de lui faire des tresses ou de réarranger ses vêtements. C’était vraiment étrange qu’elle puisse passer des heures à s’occuper de sa poupée, alors que même cinq minutes au piano semblaient lui paraître trop longues.

Eva prit la place de sa fille sur le tabouret et joua distraitement les

quelques premières mesures de la villanelle de Berlioz. Elle ne s’était jamais résolue à l’apprendre comme elle l’avait promis au Pr Novotny, mais d’une manière ou d’une autre, le refrain était resté gravé dans son esprit. Elle aurait cru que la mélodie la hanterait, étant donné qu’elle l’associait à cette atroce soirée, mais, étrangement, elle lui apportait plutôt un certain réconfort. Au fil des ans, elle avait fini par symboliser ses espoirs amoureux de jeune fille. Les gentils garçons de ses rêves, qui ne s’étaient jamais réalisés. Au lieu de cela, elle était tombée sur une bande de prédateurs qui lui avaient volé sa virginité et sa jeunesse. Josef était un homme bien, malgré son hypocondrie, mais ce n’était pas son prince charmant. Celui-ci n’existerait jamais plus que dans son imagination.

Elle se leva. Elle avait promis à Josef de lui faire du bouillon de poulet, une garantie contre un autre de ses maux imminents, et il n’allait pas tarder à rentrer. Elle se dirigea vers la cuisine d’un pas traînant, sortit la carcasse de poulet du garde-manger, la cala dans la cocotte, puis la recouvrit d’eau avant de la poser sur la cuisinière. Elle émincerait des oignons et des carottes en attendant que l’eau bouille. La vieille recette de Mutti fonctionnait chaque fois.

Ses parents avaient été ravis quand Miriam était née, presque comme si

elle rachetait le passé. C’était vraiment dommage qu’ils n’habitent pas plus près ; mais ils venaient à Prague en train plusieurs fois par mois et ils apportaient chaque fois un nouveau cadeau pour leur petite-fille : une peluche Minnie Mouse, une dînette, un petit fauteuil à bascule qu’Abba avait sculpté lui-même. Il passait des heures à jouer à cache-cache avec Miriam ou à la laisser grimper sur son dos pour l’emmener partout à quatre pattes.

— Quel dommage que vous n’ayez pas d’autres enfants ! lui avait un jour

dit Mutti en lui tendant un énième pull-over tricoté à la main.

— Eh bien, j’étais bien fille unique, moi , avait répondu Eva. Mutti avait pincé les lèvres.

— Ce n’était pas notre intention.

— Ce n’était pas non plus la nôtre !

Eva chassa d’un battement de paupières l’image d’une petite fille blonde

qui semblait vouloir lui parler. Elle s’était donné tant de mal pour enfouir les souvenirs.

Mutti passa un bras autour d’elle.

— Je sais, ma chérie. Tu as connu des moments difficiles. Nous devons

remercier Adonaï pour Miriam.

Eva avait souri en regardant sa fille, qui bondissait sur le dos de son grand-

père.

— En effet.

Quand elle rouvrit le garde-manger pour prendre des légumes, elle ne

trouva que des carottes. Zut alors ! Elle était à court d’oignons. Elle allait être obligée d’aller au marché pour en acheter.

Elle alla se tenir au pied de l’escalier.

— Miriam ! Nous allons devoir aller en ville. Descends vite, s’il te plaît ! Elle attendit quelques secondes, mais il n’entendit pas de petits pas

précipités frapper le sol. Elle soupira et monta l’escalier d’un pas lourd.

Miriam était dans sa chambre, en train de bercer Lilli, les yeux fermés,

comme une mère en adoration devant son enfant. C’était un spectacle familier. Cependant, elle faisait quelque chose d’autre, qui amena Eva à s’arrêter net. Alors qu’elle tenait délicatement sa poupée au creux de ses bras, elle lui fredonnait un air d’une petite voix claire et douce ; et cet air était la villanelle de Berlioz. Avec une justesse parfaite.

Eva sentit sa gorge se serrer. Sa fille n’était pas une pianiste dans l’âme,

elle le savait depuis longtemps en son for intérieur ; mais ce dont elle ne s’était pas rendu compte, c’était qu’elle avait peut-être l’étoffe d’une chanteuse.

— Miriam, dit-elle d’une voix douce, s’agenouillant devant sa fille, c’est

une très jolie chanson, mais nous devons aller au marché…

Miriam s’arrêta de chanter et fronça les sourcils. — Nous sommes obligées ? Je veux rester ici. Eva hocha la tête.

— Malheureusement, oui, nous sommes obligées. Elle lui tendit la main.

— Je ne peux pas te laisser ici toute seule, mais nous pourrons chanter

ensemble en chemin.

Miriam se leva tant bien que mal, avec une expression trahissant son

mécontentement, et elle suivit sa mère hors de la pièce.

L’hiver avait enfin cédé la place au printemps, mais un vent pénétrant leur

souffla tout de même au visage alors qu’elles descendaient la rue. Eva avait enroulé une écharpe rouge vif et verte autour de la tête de Miriam, encore une écharpe tricotée par sa mère. Seuls ses yeux étaient visibles, humides à cause du froid. Sa petite main protégée d’une moufle était glissée dans celle d’Eva, et elle avançait d’un pas lent, l’air grave. C’était trop difficile de chanter avec le visage couvert ; peut-être donneraient-elles un petit concert pour Josef plus tard. Cela lui ferait plaisir.

Cependant, il n’y aurait pas de soupe bien chaude pour l’accueillir si elles

n’achetaient pas les oignons à temps. Eva tira sur la main de sa fille.

— Dépêche-toi, ma chérie.

Miriam accéléra le pas.

Il était tard, mais le marché était encore animé. Eva respira l’odeur forte de

vinaigre qui émanait des fûts de cornichons, dont elles s’approchaient. Comme d’habitude, le vieux paysan était assis au coin et tenait dans ses mains des carrés d’épais papier blanc. À côté de lui, sa femme, vêtue d’une jupe aux broderies de couleurs vives, avait sur les genoux des meules jaunes de fromage de chèvre.

— Maman ?

Miriam regarda Eva d’un air interrogateur.

— C’est d’accord.

Miriam retira une moufle et prit le plus gros cornichon dans l’un des

tonneaux. L’homme rit en le lui emballant dans du papier, et Eva lui donna vingt hellers. Puis elles se remirent en route, Miriam grignotant joyeusement.

Sur le trottoir, un groupe de musique folklorique jouait à plein volume

tandis qu’elles avançaient dans le marché d’un pas rapide. L’odeur de vinaigre fut remplacée par l’odeur de terre des légumes et par le parfum délicat des fleurs. Des paysans étaient assis sur des tabourets ou accroupis devant leurs produits étalés sur des couvertures. Tandis que Miriam et elle hâtaient le pas, se frayant un chemin à travers la foule affairée de clientes munies de filets à provisions et de paniers en osier qui marchandaient, cancanaient et faisaient du troc avec les vendeurs, Eva jeta un coup d’œil aux fruits brillants, aux caisses en bois pleines de légumes venus tout droit des champs, encore couverts de terre, aux fromages cireux, aux herbes aromatiques rassemblées en bouquets et aux piles de poissons aux yeux vitreux. À l’étal de légumes le plus proche, elle prit deux gros oignons, dont la pelure jaune se détachait dans ses mains, et elle le tendit à la femme du fermier, qui fit un cornet avec une feuille de papier journal et les laissa tomber dedans. Eva lui tendit quelques pièces et la remercia d’un sourire, puis elle reprit la main de Miriam et elles repartirent en toute hâte.

Cependant, alors qu’elles remontaient la rue, de violentes rafales leur

soufflant maintenant dans le dos, Eva entendit le rugissement d’un moteur. Celui-ci couvrit le brouhaha du marché, le sifflement du vent et le bruit rauque de sa propre respiration dans l’air froid. Partout, les gens levaient la tête, se protégeant les yeux des rayons bas du soleil. Elle suivit leur regard et vit un petit avion plonger dans les nuages et en ressortir, larguant des papiers blancs qui tombaient comme des feuilles d’arbre blanches. Elle poussa Miriam à terre, se jeta à côté d’elle et la serra étroitement contre elle, son cœur martelant sa poitrine, fermant les yeux, serrant les paupières de toutes ses forces.

Ce ne fut que lorsque le vrombissement de l’avion ne fut plus qu’une

rumeur lointaine qu’elle se risqua à rouvrir les yeux. Devant elle, une vieille dame se relevait avec l’aide de son mari, tout aussi âgé qu’elle. Son sac à provisions s’était déchiré et des pommes de terre et des pommes s’en étaient échappées et roulaient maintenant dans le caniveau. Eva inclina le petit visage de Miriam vers elle.

— Est-ce que ça va ?

Miriam hocha la tête, mais elle était aussi blanche que les papiers qui

étaient tombés du ciel.

Eva l’aida avec douceur à se relever et ramassa le sachet d’oignons, intact,

par chance.

Un jeune homme vêtu d’un costume sombre s’approcha d’elles. — Votre petite fille est-elle blessée ?

— Non, elle va bien, merci.

Eva lissa les cheveux de Miriam et réarrangea l’écharpe autour de sa tête.

Elle-même avait les doigts engourdis, tremblants. Il lui semblait entendre des rires moqueurs dans le lointain, mais elle déglutit et chassa ce souvenir de son esprit.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle à l’homme. Il tendait le bras vers un marronnier d’Inde, au bord de la route. L’une des

feuilles de papier larguées par l’avion s’était prise dans une branche basse. Il l’en libéra. C’était un tract, sur lequel était imprimé un message à l’encre noire : Sagen Sie in Prag, Hitler lässt Sie grüßen . Dites à tout le monde à Prague que Hitler vous salue.

L’homme cracha sur le papier, puis il le jeta contre une haie. — Sous prétexte que l’Autriche se couche devant lui, il croit qu’il peut

nous intimider, nous !

Il cracha de nouveau.

— Pas question !

Eva prit une profonde inspiration pour calmer les battements accelerando de son cœur, puis elle entraîna à la maison sa fille fatiguée aussi vite que ses petites jambes le leur permettaient.

Ce ne fut qu’une fois que Miriam fut au lit et qu’Eva fut occupée à servir

un bol de bouillon de poulet qu’elle parla à Josef du tract. Miriam avait senti l’anxiété de sa mère sur le chemin du retour, et Eva n’avait pas voulu l’effrayer davantage. Il avait fallu plusieurs interprétations de leur villanelle en duo et un long câlin avec Lilli pour rasséréner suffisamment Miriam et qu’elle pût s’endormir. Néanmoins, le message terrifiant sur le tract avait serré le cœur d’Eva toute la soirée.

— Qu’allons-nous faire, Josef ? lui demanda-t-elle tandis qu’il buvait

bruyamment son bouillon.

Elle avait quant à elle l’estomac trop noué pour manger. — Rien. Ce n’est que de l’alarmisme.

— Mais c’était un avion, il aurait pu lâcher une bombe ! Josef essuya avec ses doigts une goutte de bouillon sur sa barbe. — Miriam et toi feriez peut-être mieux de rester à la maison pendant

quelque temps. Juste jusqu’à ce que nous sachions ce qui se passe.

Eva lui tendit sa propre serviette.

— Mais comment mangerons-nous ? Et puis, Miriam a besoin

d’exercice…

Josef s’essuya la barbe, puis il plia la serviette en carré. — Nous demanderons aux Carmel de nous livrer les courses d’épicerie. Je

sais que c’est cher, mais nécessité fait loi. Et tu devras tout simplement laisser Miriam se dépenser à l’intérieur.

Eva hocha la tête.

— Elle pourra faire un peu plus de piano. Cela l’occupera. — La pauvre enfant ! Tu lui en demandes trop. Eva se hérissa.

— J’en faisais deux fois plus à son âge, dit-elle en prenant le bol vide de

Josef.

— Je sais, Liebling . Tu me l’as déjà dit. Mais Miriam n’a pas ton talent. — Ni ma détermination.

— Peut-être.

Josef soupira et se laissa aller en arrière sur sa chaise. — Tu pourrais peut-être essayer autre chose. J’ai trouvé qu’elle chantait

bien, ce soir, quand vous avez fait ce petit duo.

Eva sourit à ce souvenir.

— Elle a une belle voix. Je pourrais peut-être jouer pour l’accompagner. Elle se leva et alla dans la cuisine.

— Est-ce que tu vas me resservir un peu de bouillon ? lui demanda Josef

d’un ton plaintif. Je crois que je couve encore une infection des voies respiratoires.

Eva alla remuer le bouillon qui mijotait encore sur la cuisinière ; mais alors

qu’elle le faisait, le souvenir des événements de l’après-midi s’imposa de nouveau à elle. Les rues étaient plus animées que d’habitude, pleines de réfugiés juifs arrivés d’Allemagne. Depuis quelque temps, on était plus susceptible d’entendre parler l’allemand que le tchèque ou le yiddish dans le quartier de Josefov. Elle remercia Adonaï d’avoir pu ramener Miriam à la maison saine et sauve. Mais pendant combien de temps encore leur maison resterait-elle un refuge pour eux ?

*

En Grande-Bretagne, les choses traînèrent en longueur pendant tout l’été.

Un été de conjectures et d’angoisse. Un été de nuages, de pluie et d’orages soudains, pendant que le pays entier retenait son souffle. En juillet, on fournit à tout le monde des masques à gaz. Pamela frissonna en les rangeant dans le placard sous l’escalier.

Hugh n’accompagna pas Chamberlain en Allemagne avant le début de

l’automne.

— Il n’a encore jamais volé, dit-il à Pamela. Soixante-neuf ans, et il n’est

jamais monté dans un avion. J’espère que je ne vais pas devoir lui tenir la main.

Il revint avec une expression sinistre.

— Chamberlain s’est persuadé que Hitler était un homme honorable. Il dit

qu’il lui a donné sa parole.

— Et c’est vrai ? demanda Pamela tout en triant les vêtements de Hugh

pour donner le linge sale à Kitty.

Hugh enfila un pull-over propre et répondit alors qu’il avait encore la tête

dedans.

— C’est un homme déterminé, ça, c’est sûr. Je pense que nous allons

devoir y retourner.

Il avait raison. Deux semaines plus tard, il accompagna le Premier ministre

à Munich. Le lendemain après-midi, Pamela alla au cinéma pour voir Amanda et, pendant les actualités, elle aperçut le visage souriant de Hugh, qui se tenait derrière un Chamberlain à l’air résolu indiquant d’un signe de la main son accord avec Hitler.

— Bien joué ! dit-elle lorsqu’elle accueillit Hugh dans l’entrée, à son

retour.

— Chamberlain est confiant, répondit-il, s’essuyant énergiquement les

pieds sur le paillasson. Il parle de « la paix pour notre époque ».

— La paix ! Dieu merci…

Pamela tendit la joue pour recevoir un baiser.

— Dieu merci, répéta Hugh.

Le lendemain, les troupes de Hitler franchirent la frontière entre

l’Allemagne et la Tchécoslovaquie et envahirent la région des Sudètes.

 

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