L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 3

 

— Tu n’as pas oublié le bal du ministère le 5, n’est-ce pas, ma chérie ? demanda Hugh en prenant une autre tranche de pain grillé, un matin, au petit-déjeuner.

— Bien sûr que non, répondit Pamela, sa propre tartine prenant soudain un

goût de sciure dans sa bouche.

— Cela promet d’être spectaculaire. Il faudra que ta tenue soit à la hauteur. Pamela déglutit péniblement.

— Ne t’inquiète pas. Je ne te décevrai pas.

— Parfait !

Hugh se leva et lui déposa un baiser sur sommet de la tête. — Je me sauve. À ce soir !

Il quitta la pièce, tenant toujours sa tartine grillée à la main. Pamela lui rendit distraitement son sourire, mais dès qu’elle eut entendu la

porte d’entrée claquer, elle s’essuya la bouche sur sa serviette et se rua à l’étage. Zut alors ! Le 5 n’était que dans une semaine. Cela faisait des lustres qu’elle s’était dit qu’elle irait chez cette charmante petite couturière juive de Golders Green, mais elle s’était laissé absorber par son travail auprès des réfugiés, et cela lui était sorti de l’esprit. Elle mit un peu de poudre sur son visage et se parfuma. Il faudrait bien que cela suffise. Par chance, elle avait mis la jupe de son tailleur en tweed ce matin-là. Si elle enfilait la veste assortie par-dessus son chemisier, elle serait tout à fait élégante.

— Je vais voir ma couturière ! cria-t-elle à Kitty. Une voix désincarnée lui parvint de la cuisine. — Très bien, madame Denison !

Elle prit son sac à main sur la table de l’entrée et sortit avec fracas. Assise dans le métro, essoufflée par l’effort physique, elle se rendit compte

qu’elle avait oublié de téléphoner au préalable. Elle ne pouvait qu’espérer que Mme Brevda ne serait pas trop occupée. Pourquoi diable attendait-elle toujours la dernière minute pour tout faire ? Elle se mordit la lèvre et balaya la voiture du regard. Deux écolières étaient assises en face d’elle, se chuchotant quelque chose derrière leurs mains. À côté d’elles se trouvait une dame d’âge mûr qui portait un chapeau ressemblant à une corbeille de fruits. Chaque fois qu’elle tournait la tête, deux cerises oscillaient avec elle. Pamela fit mine de réprimer un bâillement pour cacher un rire, et elle s’aperçut qu’elle était quant à elle sortie sans son chapeau. En vérité, les vêtements l’ennuyaient, et les parures inutiles la mettaient toujours mal à l’aise. Elle ne voulait vraiment pas décevoir Hugh, mais elle détestait avoir à se mettre sur son trente-et-un pour une réception. Cela aurait été bien plus simple qu’il assiste à ces événements tout seul et qu’elle reste à la maison avec son tricot ou avec un livre. Elle n’était vraiment pas faite pour être l’épouse d’un homme politique ; mais c’était pourtant ce qu’elle était, et elle devait jouer son rôle.

Le métro trembla sur les rails et s’arrêta dans une grande secousse. Par

chance, Pamela n’avait qu’une station à faire. Elle descendit et sortit du métro, puis elle remonta Golders Green Road jusqu’à la boutique de Mme Brevda. Elle poussa la porte, faisant tinter une clochette, et entra dans la pièce sombre, qui sentait le tissu neuf et l’huile pour machine à coudre. La couturière était assise au fond, comme d’habitude, les yeux rivés sur un morceau d’étoffe vert foncé qu’elle guidait sous l’aiguille d’une main, tournant frénétiquement la roue de l’autre.

Elle ne s’arrêta que lorsque Pamela toussota et seulement après s’être

assurée que l’aiguille était redescendue, maintenant le tissu en place.

— Madame Denison, quelle surprise !

Pamela sourit.

— Je suis vraiment désolée, madame Brevda, j’aurais dû téléphoner avant

de venir, mais j’ai besoin d’une robe de soirée de toute urgence…

La couturière fronça les sourcils.

— Pour quand ?

Pamela s’éclaircit la gorge.

— La fin de la semaine prochaine ?

— C’est vraiment à la dernière minute, mais je vais voir ce que je peux faire. Qu’aviez-vous en tête ?

Pamela promena son regard sur la petite boutique, mais rien ne lui vint à

l’esprit, jusqu’à ce que ses yeux se posent sur un rouleau de soie pourpre chatoyante.

— C’est joli, dit-elle en touchant le tissu d’un air admiratif. C’était très beau sans être tape-à-l’œil, et ce serait splendide dans la

lumière des lustres de la salle de bal de Whitehall.

Mme Brevda se leva, prit le rouleau sur les étagères et le laissa tomber sur

la table à laquelle elle cousait, dans un petit nuage de poussière. Elle prit une extrémité du tissu et en déroula environ un mètre.

— Excellent choix, ma chère. Si je la coupe dans le biais, elle bougera

admirablement. Monsieur Denison ne pourra plus vous quitter des yeux.

Pamela rit.

— J’en doute, mais je suis d’accord : ce tissu est parfait. Pensez-vous

pouvoir me confectionner quelque chose à temps ?

— Hmm… Jupe ample ou étroite ?

— Oh, étroite, je crois.

— Tant mieux. Cela prendra moins de temps. Et sans manches, je

présume ?

Pamela hocha la tête.

— Mais rien de présomptueux.

— Bien sûr que non.

Mme Brevda étala une feuille de papier sur la table, prit un crayon et

commença à faire quelques croquis. L’une des robes qu’elle dessina avait un décolleté en cœur et était cintrée, mais Pamela la trouvait un peu trop jeune pour elle. La deuxième avait un col officier et était légèrement évasée.

Elle montra du doigt le second dessin.

— Je vote pour celle-ci !

La couturière cocha le dessin sélectionné et fit signe à Pamela de passer derrière un rideau sombre, sur le côté de la boutique.

— Retirez votre tailleur, s’il vous plaît, je vais venir prendre vos

mensurations.

Pamela s’exécuta, et Mme Brevda entra dans la cabine, déroulant le mètre

à ruban qu’elle laissait généralement pendre autour de son cou.

— J’ai vos mensurations de la dernière fois. Vérifions juste qu’elles n’ont

pas changé.

Pamela se tint debout sur un tabouret branlant, dans la cabine d’essayage

de fortune, tandis que Mme Brevda tendait le mètre ruban dans un sens puis dans l’autre, marmonnant pour elle-même et griffonnant des chiffres. Elle le passa autour de la taille de Pamela.

— Toujours pas de ventre à cacher, alors ?

Pamela rougit.

— Will a quatorze ans… et Hugh ne voulait qu’un enfant. Mme Brevda retira le mètre ruban et s’écarta d’elle. — Quel dommage ! Avec la guerre qui approche, tous ceux qui ont des fils

doivent être inquiets.

Elle lui tendit la main et l’aida à descendre du tabouret. Pamela avait soudain les jambes flageolantes.

— Vous croyez qu’il va y avoir une guerre, madame Brevda ? — Eh bien, c’est vous qui avez un mari au ministère des Affaires

étrangères, mais la plupart des gens ici pensent que ce n’est qu’une question de temps.

— C’est impossible !

Pamela s’assit lourdement sur le tabouret. Mme Brevda venait de

confirmer ce qu’elle redoutait, au fond. Peut-être avait-elle été trop prompte à croire Hugh quand il lui avait dit que tout allait s’arranger.

— Nous sommes nombreux à avoir de la famille en Europe. Ce Hitler est

un fou. Il vient de faire adopter toutes sortes de lois contre les Juifs. Mon peuple ne se sent plus le bienvenu nulle part. Prague est une belle ville.

La couturière renifla.

— Bien plus élégante que Londres. Mais je suis contente d’être venue

quand je l’ai fait. Les Juifs quittent la Tchécoslovaquie et l’Allemagne le plus vite possible.

Pamela se força à sourire.

— Et j’espère qu’ils se sentent les bienvenus ici. Mme Brevda renifla de nouveau.

— Certains leur font bon accueil. Mais Hitler devient gourmand. Ça

recommence comme avec le Kaiser Guillaume. S’il commence à traiter le reste du monde comme il traite les Juifs, les pays devront réagir.

Pamela se leva, chancelante.

— Je suis désolée que vous vous sentiez si vulnérable, madame Brevda. Elle aurait voulu pouvoir rassurer la couturière, mais Hugh lui cachait

peut-être ses propres inquiétudes. Heureusement qu’il y avait des quakers au sein du gouvernement ! Ils veilleraient à agir au mieux.

Mme Brevda hocha la tête.

— Je vous téléphonerai dans une semaine.

Pamela quitta la boutique, songeuse.

Tandis que Hugh la faisait tournoyer de manière experte sur la piste de danse, Pamela réprima un élan de plaisir provoqué par la façon dont la robe de soie ondoyait autour de ses jambes. Mme Brevda avait fait un excellent travail. La robe de soirée lui allait parfaitement – elle n’était ni trop ajustée ni trop décolletée, et elle était très confortable, agréable à porter. Elle avait vu qu’elle serait parfaite dès l’instant où elle était allée la chercher et où elle l’avait essayée dans la cabine d’essayage, sous le regard critique de la couturière.

On ne dirait vraiment pas que nous sommes dans un pays envisageant une

guerre , se dit Pamela en regardant boire, fumer et rire les collègues de Hugh au ministère des Affaires étrangères. Tout autour d’elle se trouvaient des dames vêtues de robes somptueuses, opalescentes dans les lumières, se déplaçant avec grâce et fluidité. L’effet général produit était celui d’un mouvement de formes et de couleurs changeantes, comme on en voyait au travers du kaléidoscope que Will avait quand il était petit.

Ils s’assirent pour reprendre leur souffle, et Hugh, ignorant le regard

désapprobateur de Pamela, prit une coupe de champagne sur le plateau d’un serveur qui passait à côté d’eux.

— J’ai oublié de te le dire, tout à l’heure : je vais devoir aller en

Tchécoslovaquie pour affaires d’ici quelques semaines. Je me demandais si tu aimerais m’accompagner. Cela pourrait être amusant.

Pamela fit tourner son alliance sur son annulaire dans un geste machinal.

Elle venait de chez Asprey et elle avait toujours peur de la perdre. Elle n’avait pas la moindre idée de ce à quoi ressemblait la Tchécoslovaquie, mais ce serait peut-être agréable de passer un peu plus de temps avec Hugh, au lieu de rester à la maison comme d’habitude. Elle pourrait probablement demander à quelqu’un de faire à sa place son travail auprès des réfugiés pendant quelque temps. Et ce serait une bonne chose d’en découvrir par elle-même un peu plus sur ce qui se passait en Europe. Elle était tellement isolée dans sa vie à Londres. Peut-être pourrait-elle se rendre utile pendant leur séjour en Tchécoslovaquie.

— D’accord, répondit-elle. Avec plaisir.

Hugh se pencha vers elle et un relent d’alcool lui parvint. — Est-ce que je t’ai dit à quel point tu étais belle ce soir ? Ce fut l’idée de Pamela d’aller faire du ski. Elle était assise sous le casque

au salon de coiffure et feuilletait l’exemplaire de Harper’s Bazaar que Mme Adrienne lui avait donné. Tout le monde savait que Mme Adrienne n’était pas réellement française, mais Pamela jouait le jeu de bon cœur. Elle n’arrivait jamais à rendre ses cheveux fins aussi épais et ondulés qu’Adrienne le faisait, et Hugh était tout à fait disposé à payer la facture. Parfois, elle craignait de consacrer trop de temps et de dépenser trop d’argent à son apparence, mais il lui assurait que c’était son devoir de rester attrayante ; toutes les autres épouses de ministres suivaient les dernières tendances.

Tandis qu’elle parcourait les articles sur la mode et la beauté, à la

recherche de quelque chose de plus intéressant, un encart publicitaire attira son attention. La photographie montrait une dame qui portait une culotte de golf et un pull-over en jacquard rouge, et qui prenait la pose devant des montagnes enneigées. Elle avait un bonnet sur la tête, qu’elle portait crânement, des bâtons de ski dans les mains, et son visage était rayonnant. Une légende figurait sous l’image : Cet hiver en Tchécoslovaquie . Pamela prit conscience d’être terriblement lasse du ciel plombé de l’Angleterre ; des journées courtes et grises de novembre ; de sa morne routine. Même son travail caritatif était devenu monotone. Elle ne reprenait goût à la vie que lorsque Will revenait, et maintenant qu’il était à Marlborough, il était souvent invité chez des amis pour plusieurs jours, ce qui réduisait le temps qu’il passait avec ses parents. Comment auraient-ils pu rivaliser avec l’animation et les rires qu’offraient les foyers des autres garçons, où des frères et sœurs pleins de vie étaient partants pour jouer au tennis ou emmener Will danser ? En dépit des plus gros efforts de Pamela, les vacances de Noël étaient toujours calmes quand ils étaient tous les trois. Elle n’avait pas vraiment réfléchi au séjour en Tchécoslovaquie que Hugh lui avait proposé. Et s’ils combinaient le voyage d’affaires du ministère des Affaires étrangères avec des vacances à la neige ? Elle imagina Will en train de dévaler une piste enneigée, les joues rouges d’excitation, tandis que Hugh et elle le suivaient plus prudemment, souriant devant l’enthousiasme de leur fils. Ce serait un séjour inoubliable pour eux trois.

Quand elle en fit la suggestion au dîner, le soir même, Hugh leva les yeux

de son assiette de soupe et la considéra d’un air surpris.

— Mais tu ne sais même pas skier ! cria-t-il presque. Pamela prit un morceau de son petit pain.

— Je sais, mais je faisais du patin à glace quand j’étais petite… Cela ne

peut pas être si différent.

Elle se revoyait vaguement, agitant les bras en tous sens, se déplacer avec

raideur sur un étang gelé, son souffle dégageant de la buée. Il lui avait fallu toute une matinée pour apprendre à plier les genoux, à glisser plutôt qu’à tanguer, à décrisper son sourire figé, à porter son regard vers les roseaux givrés à l’autre extrémité de l’étang au lieu de regarder fixement ses pieds, anxieuse, tandis que ses frères se moquaient d’elle ; mais elle y était parvenue. Son père lui avait dit qu’elle était très douée.

— Ce n’est pas du tout la même chose de faire du ski, dit Hugh, prenant

son propre petit pain. Pour commencer, tu traverses une montagne.

— Oui, je sais, mais je pourrais prendre des leçons… Pamela plongea sa cuillère dans sa soupe, l’écartant d’elle et l’approchant

du bord supérieur de l’assiette creuse, comme elle avait vu Clementine Churchill le faire.

— … ou je pourrais simplement vous regarder, toi et Will. Vous serez

forcément bons, tous les deux. Tu as fait du rugby pendant si longtemps !

Hugh se redressa sur sa chaise. Son ventre, qui avait commencé à

s’affaisser vers la table, se tendit.

Pamela sourit.

— Et je parie que Will prendra le pli tout de suite. Ce sera tellement

amusant !

Hugh s’essuya la bouche sur sa serviette.

— Hmm… Je vais y réfléchir.

*

Deux jours plus tard, Hugh revint étonnamment tôt de Whitehall et il

flanqua une pile de brochures de voyage sur le secrétaire de Pamela, où elle était assise pour écrire à Will.

Elle se tourna vers lui et sourit en voyant son expression triomphante. — Les vacances aux sports d’hiver ! Pouvons-nous y aller ? Un frisson d’excitation parcourut tout son corps. Will allait être enchanté. Hugh eut un petit rire.

— C’était tellement calme au bureau que je me suis dit que j’allais prendre

mon après-midi. Je suis passé devant chez Inghams en chemin pour la gare, alors je suis entré et j’ai pris ceci…

Il se pencha pour étaler les brochures.

— C’est toi qui choisis !

— C’est formidable ! Merci, mon chéri.

Pamela remit les brochures en une pile bien ordonnée. — Je finis juste ma lettre pour Will et je regarde.

— D’accord !

Hugh tourna les talons et sortit de la pièce en mimant un mouvement de

skieur.

Pamela rit et reprit son stylo. P.-S. , écrivit-elle en bas de la lettre à Will.

Devine quoi !

Deux semaines plus tard, ils étaient dans les monts des Géants. La station

de ski était simple mais correcte. Hugh avait fait ce qu’il avait à faire à Prague en un temps record, pendant que Pamela et Will visitaient le château et allaient voir le pont Charles, faisaient une excursion en bateau sur le fleuve et assistaient à quelques concerts au Rudolfinum. Puis ils prirent tous les trois le train pour la station.

Depuis qu’elle avait vu la photographie dans le magazine au salon de

coiffure, Pamela s’imaginait dans la neige, devant le ciel d’un bleu éclatant, une paire de bâtons de ski à la main, le visage radieux. Pour une fois, Will ne mentionna aucun des cadeaux que ses amis allaient avoir pour Noël. Manifestement, des vacances au ski faisaient de lui un objet de convoitise. Pamela se sentait un peu coupable parce qu’ils pouvaient se permettre une telle folie, mais elle redoublerait d’efforts dans son travail auprès des réfugiés quand ils rentreraient, pour compenser.

La réalité était encore plus belle que la photographie. Chaque nouvelle

journée apportait un ciel bleu et rose et un soleil d’un blanc éblouissant scintillant entre les arbres. À midi, il y avait même un peu de chaleur dans l’air. Hugh avait essayé de la persuader de rester au chalet à boire du chocolat chaud ou d’aller se promener dans la station, l’après-midi, mais Pamela était bien décidée à ne rien manquer. En toute honnêteté, elle devait s’avouer qu’elle ne trouvait pas que faire du ski était quelque chose de facile, mais elle refusait de l’admettre. C’était dur de progresser dans la neige, et elle avait toujours l’impression d’être à la traîne. Will et Hugh avançaient rapidement, apprenant vite et apparemment sans effort. Leurs skis semblaient ne jamais se croiser, ils ne glissaient jamais latéralement et n’avaient jamais besoin de s’arrêter pour reprendre leur souffle, contrairement à Pamela. Le moniteur et guide qu’ils avaient engagé était gentil et il l’attendait chaque fois, même quand les deux autres ne prenaient pas la peine de vérifier si elle s’en sortait.

— C’est mieux, madame Denison, lui disait-il dans un anglais

approximatif, plissant les yeux dans la lumière éblouissante du soleil. Continuez, c’est bientôt fini.

L’après-midi, après de longs déjeuners sur la terrasse du restaurant

d’altitude, au cours desquels Will piaffait d’impatience, ils repartaient faire du ski tout seuls. Le dernier jour, Hugh suggéra de partir de plus haut, puis de redescendre à skis.

— Tu es sûre de vouloir venir avec nous ? demanda-t-il à Pamela,

adressant un clin d’œil à Will. Demain, à cette heure-ci, nous serons dans le train… Nous voulons profiter au maximum de la dernière journée, mais cela risque d’être trop difficile pour toi.

Pamela sentit sa gorge se serrer.

— Ça va aller.

— Nous veillerons sur toi, maman, dit Will en passant un bras autour

d’elle.

Elle trouva tout de même qu’il avait l’air un peu gêné. Elle partit entre eux, s’efforçant de faire glisser ses skis le plus vite

possible.

À mesure qu’ils montèrent à flanc de montagne, la température se

rafraîchit. Un vent tourbillonnant secouait leurs blousons, et des rafales glaciales engourdissaient les oreilles et le bout du nez de Pamela. Elle enroula de nouveau son écharpe autour de son cou, s’en servant pour cacher le bas de son visage. Même ainsi, le vent la mordait, essayait de lui fendre la gorge et de lui couper le souffle. Elle n’osait pas ouvrir la bouche pour parler, mais elle hocha sombrement la tête quand Hugh lui fit signe de continuer à avancer. Elle se cramponna à ses bâtons. Elle avait été stupide d’accepter de monter aussi haut ; elle était une charge pour Hugh et Will. Ils se seraient bien plus amusés tout seuls, si elle n’avait pas été là pour les retarder ; mais elle détestait passer à côté des bonnes choses.

Elle se risqua à jeter un coup d’œil à l’à-pic devant elle, presque bleu à l’endroit où le soleil ne l’atteignait pas. Elle avait l’impression de ne pas être solide sur ses jambes, et la terreur lui nouait l’estomac.

— Tout va bien ? lui demanda Hugh avec un sourire. Comment pouvait-il avoir l’air si détendu et si enthousiaste alors qu’ils

étaient tous face à une mort certaine ?

Elle essaya de lui rendre son sourire ; sa bouche était trop sèche pour

qu’elle pût parler.

Will se tenait déjà tout en haut de la piste, et il tournait la tête d’un côté et

de l’autre comme s’il préparait son itinéraire pour descendre.

Hugh poussa doucement Pamela, et elle fit glisser ses skis sur la neige dure devant elle, perpendiculairement à la pente, enfonçant profondément ses bâtons pour ne pas déraper. Par miracle, elle commença à avancer.

— Très bien ! dit Hugh.

Elle n’osait pas tourner la tête pour lui répondre. Elle n’osait pas non plus

regarder la pente à sa droite. Regarde droit devant toi , se dit-elle en continuant à avancer latéralement, petit à petit. Elle finit par rejoindre Will. Elle dut prendre sur elle pour résister à l’envie de se cramponner à son bras.

— Prête, maman ?

Son visage rayonnait malgré le froid. Comme Hugh, il ne manifestait pas

la moindre peur.

— Allez ! dit Hugh, légèrement essoufflé. Je crois qu’il vaut mieux que

Will parte le premier, sinon, il risque de s’impatienter.

Will rit.

— Mais je veux que tu t’arrêtes tous les deux ou trois cents mètres pour

vérifier où nous en sommes. Pammie, tu vas passer au milieu, et moi, je vais fermer la marche.

Pamela hocha la tête. Elle serait en sécurité entre ses deux hommes, n’est-

ce pas ? Elle ferma les yeux une seconde, les imaginant tous trois de retour au chalet, à réchauffer leurs pieds fatigués devant le feu de bois, à siroter du chocolat chaud et à rire des aventures de la journée. Elle aurait tant voulu y être déjà ! Ne pas avoir à vivre les quelques prochaines heures ! C’était pourtant elle qui avait eu l’idée d’aller faire du ski. Elle ne pouvait plus faire marche arrière. Elle voulait que Hugh et Will soient fiers d’elle, que Will dise à ses camarades de classe que sa mère était courageuse. Tremblante, elle prit une profonde inspiration.

Will s’était déjà élancé sur la piste et il zigzaguait en douceur sur le premier tronçon. Elle entendait le faible crissement de ses skis et voyait les petits nuages de neige qui s’élevaient de dessous ses semelles. Ses cheveux noirs étaient à peine visibles sous son bonnet, et elle savait qu’il aurait les joues rouges et les yeux brillants. Même si elle était terrifiée, elle éprouva un bref sentiment de fierté. Son merveilleux fils intrépide ! Quel avenir s’ouvrait à lui ! Même si elle s’était opposée à Marlborough le plus longtemps possible, elle devait admettre que l’établissement faisait de lui un jeune homme très bien : il était gentil, travailleur, honnête. C’étaient là de bonnes qualités pour un jeune quaker.

— Allez, Pammie. Tu vas bien devoir te lancer à un moment où à un autre. Pamela tourna lentement la tête pour regarder Hugh. Ce simple geste menaça de lui faire perdre l’équilibre. Elle vacilla légèrement.

— Enfonce tes bâtons de chaque côté de ton corps et tourne-toi ! lui cria

Hugh, qui lui rappelait le moniteur de ski, mais sans l’accent.

Pamela fit pivoter le haut de son corps, enfonça le bout de ses bâtons dans

la neige dure, entendant ce faisant le crissement de la glace, puis elle fit tourner ses skis jusqu’à ce qu’elle soit face à la pente. Ils se mirent aussitôt à glisser sur la surface lisse, et elle dut rassembler toutes ses forces pour les redresser. L’effort fit trembler ses bras rigides.

— Bravo ! Tu es bien placée. Vas-y ! l’exhorta Hugh. Elle se propulsa lentement en avant. Aussitôt, le sol sembla se dérober sous

elle, et elle se mit à dévaler la pente.

— Tourne !

La voix faible de Hugh lui parvint.

Tourner ? Oh, oui, bien sûr ! Elle poussa sur son ski droit, se pencha

comme le moniteur lui avait dit et répété de le faire, et laissa le ski gauche suivre. Au début, il ne se passa rien, puis, soudain, elle tourna et fila comme une flèche perpendiculairement à la pente. Elle appuya alors sur son ski gauche et tourna de nouveau. En dépit de la vitesse terrifiante et de l’effort considérable de ses muscles, une petite partie d’elle exultait. Elle faisait du ski ! Elle descendait une vraie piste à skis !

— Bravo, maman !

Elle se risqua à jeter un coup d’œil vers le bas et vit Will, devant elle, à

l’arrêt sur la piste, cognant ses bâtons l’un contre l’autre pour en faire tomber la neige qui s’y était collée, les skis bloqués.

Elle mit ses jambes tremblantes en chasse-neige et, agitée de violentes

secousses, passa à côté de Will, pour s’arrêter abruptement une dizaine de mètres plus loin. Elle n’osa pas se retourner, mais elle entendit Hugh arriver derrière elle dans le crissement de ses skis sur la neige, puis Will qui les rejoignit.

— Bravo, Pammie ! Le plus dur est fait.

Pamela hocha la tête, regardant toujours vers le bas de la montagne. Il y avait quelques skieurs expérimentés au sommet, qui les avaient aisément dépassés, et de petits groupes de silhouettes sombres plus bas sur la piste indiquaient qu’ils auraient bientôt de la compagnie.

— Prête ?

Will n’était même pas essoufflé. Bien sûr, il avait eu un moment pour se

reposer. Pamela avait envie de se creuser un trou dans la neige, de retirer ses skis et de dormir pendant des heures, jusqu’à ce que son corps exténué ait récupéré. Cependant, plus vite elle repartirait, plus vite elle regagnerait le chalet, se prélasserait au coin du feu et savourerait la fierté de Hugh et de Will, tout en se répétant qu’elle ne s’infligerait plus jamais cela.

— Oui, allons-y, dit-elle.

Hugh rit.

— Tu commences à y prendre goût !

Elle ne répondit pas, se contentant de placer ses skis parallèlement l’un à

l’autre et repartant.

Réchauffée par le pâle soleil, la neige était plus poudreuse en aval. On ne

sentait pas la glace crisser sous les skis, et Pamela arrivait à avancer plus en douceur. Elle suivit Will, traçant des figures obliques sur la piste. Quelle joie d’être guidée par son fils sur le flanc de la montagne ! Elle regarda la silhouette solide de Will devant elle. Il paraissait déjà plus viril. Ces vacances à la neige lui avaient fait énormément de bien ; il avait une attitude protectrice envers elle, était enchanté de ses progrès. Quel bonheur de penser qu’il serait toujours là pour veiller sur elle !

Ce furent les bruits qui attirèrent d’abord son attention. Des cris

d’avertissement, un hurlement aigu de douleur, puis des cris de panique étouffés. Pamela regarda en bas de la piste. Un enfant était tombé et pleurait bruyamment, bizarrement étendu dans la neige, ses skis et ses bâtons éparpillés plus bas. Will l’avait déjà dépassé et il essayait de remonter la pente pour l’aider. Deux autres skieurs, sans doute les parents de l’enfant, faisaient de même, leur raideur trahissant leur anxiété. Pamela changea de cap pour atteindre l’enfant, mais au lieu de ralentir comme elle en avait eu l’intention, elle se surprit à prendre de la vitesse. Soudain, elle se mit à dévaler la piste, incapable de s’arrêter. Elle appela Will dans un cri perçant, mais il était trop loin. Quant à Hugh, il était à trop grande distance derrière elle pour lui venir en aide. À cette vitesse, elle allait heurter l’enfant de plein fouet.

Elle appuya de toutes ses forces sur son ski droit et dévia de sa route quelques mètres à peine avant l’impact. Mais maintenant, elle fonçait vers l’à-pic. Que devait-elle faire ? Elle avançait à vive allure vers la forêt qui bordait la piste. La neige y était verglacée, les arbres empêchant le soleil d’y répandre sa douce chaleur. Elle passa sur une plaque de verglas et fila comme une flèche vers un arbre ; elle essaya de se pencher en arrière pour ralentir son approche, mais cela n’eut pour effet que de la faire accélérer davantage. Ses jambes heurtèrent violemment le tronc, et elle tomba en arrière, le souffle coupé, dans la neige.

Avant que la douleur ne rende toute pensée cohérente impossible, sa

première réaction fut d’être soulagée d’avoir évité l’enfant. Sa deuxième fut de se dire que son sang paraissait très rouge sur la neige.

 

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