L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 13
Josef était penché sur la table, dos tourné à Eva, et son stylo-plume grattait
le papier.
— Abba et Mutti qui t’aiment, déclama Eva, regardant l’arrière de sa tête,
où sa kippa elle-même semblait être perchée d’un air réprobateur.
Josef s’interrompit pour traduire les mots dans sa tête, puis il écrivit à l’encre noire. Il relut la lettre en silence, puis il la fit glisser de côté sur la table pour qu’Eva la signe. Il ne s’était toujours pas retourné. Sa tête demeurait inclinée.
Cette fois encore, Eva regrettait de ne pas parler anglais et de ne pas
pouvoir écrire elle-même à Miriam. À quoi servait l’italien d’opéra quand on avait besoin de dire à sa fille adorée à quel point on l’aimait ? Miriam ne savait lire et écrire que quelques mots de tchèque quand elle était partie pour l’Angleterre, et même si Mme Denison avait des notions de tchèque, qu’elle leur avait promis d’utiliser pour aider Miriam à entretenir sa langue maternelle, c’était l’anglais qu’elle apprenait à l’école. C’était donc Josef, grâce à ses connaissances de la langue, qui pouvait lui écrire. Eva devait se contenter de lui dicter les mots qu’elle mourait d’envie de coucher sur le papier. Toutefois, elle doutait que Miriam fût capable de lire la lettre toute seule, n’ayant pas été à l’école si longtemps que cela. Ce serait probablement Mme Denison qui la lui lirait.
Elle prit la lettre et alla chercher une enveloppe. Au moins, elle connaissait
l’adresse par cœur et pouvait l’écrire toute seule : 32 Templewood Avenue, Hampstead, London . Elle ajouta quelques bisous sous sa signature, puis elle plia la lettre et la glissa dans l’enveloppe. Même le papier se faisait rare. Il ne leur en restait plus que dix feuilles. Josef devait écrire tout petit, et il ne pouvait pas se permettre de faire de ratures, de peur de prendre trop de place. Elle laissa la lettre dans l’entrée pour la poster plus tard.
Josef étant toujours penché sur la table, perdu dans ses pensées, Eva se
dirigea d’un pas traînant vers la cuisine, où Mutti éminçait des légumes. La faible lumière du soleil faisait ressortir les mèches blanches de sa chevelure. Comme d’habitude, Abba déambulait dans les rues. Chaque jour, quand il rentrait, il avait l’air un peu plus âgé que la veille.
Sa mère lui montra une pomme de terre verdâtre. — Elles sont dans un triste état. J’en enlève plus que je n’en garde. Eva prit une carotte caoutchouteuse et trancha les fanes qui formaient une
touffe à son extrémité.
— Les fanes donneront un peu plus de volume. Et je ne vais pas la peler.
Josef dit toujours qu’il y a plus de nutriments dans la peau que dans la chair, de toute façon.
— Bonne idée. Je me demande ce que mange Miriam. Il paraît qu’il n’y a
que du pain blanc en Angleterre.
Eva essaya d’imaginer Miriam assise à une table anglaise élégante. — La famille a l’air d’être assez riche. Je parie qu’elle prend de la
confiture à la cuillère dans un bol en argent.
Le visage fatigué de Mutti s’éclaira brièvement à cette pensée, puis il
s’affaissa de nouveau et elle se remit à découper les légumes.
Eva passa un bras autour des frêles épaules de sa mère. — Josef a écrit une autre lettre.
— Est-ce qu’il lui a dit que nous l’embrassions ? — Bien sûr. J’espère juste qu’elle lui arrivera à destination. Maintenant
que la Grande-Bretagne est entrée en guerre, cela va être bien plus difficile d’envoyer des lettres.
Mutti hocha la tête.
— Nous allons devoir prier pour qu’elle la reçoive… et pour qu’elle soit en
sécurité là-bas.
Eva appuya sa tête contre celle de sa mère, s’efforçant de faire taire le sifflement des bombes et les hurlements des enfants, les sons qui la hantaient depuis quelque temps.
— J’ai fait ce qu’il y avait de mieux à faire, n’est-ce pas, Mutti ? Je croyais
l’envoyer en lieu sûr, mais maintenant, j’ai l’impression de l’avoir précipitée dans la gueule du loup.
Mutti lui caressa les cheveux.
— Tu ne pouvais pas savoir que l’Allemagne affronterait la Grande-
Bretagne. Au moins, c’est une île. C’est un territoire bien plus difficile à occuper. Je suis sûre qu’on y est plus en sécurité que dans la plupart des pays d’Europe, ces temps-ci.
— Je ne sais toujours pas si Josef me pardonnera un jour, dit Eva avec un
soupir. Je ne suis pas sûre de me pardonner à moi-même.
Mutti s’écarta d’elle avec douceur, s’approcha de la cuisinière et fit tomber
les légumes dans la casserole.
— Abba et moi prions pour notre petite-fille tous les soirs, dit-elle. Je sais
qu’Adonaï la protégera.
— J’espère que tu as raison.
Eva ouvrit le placard pour en sortir des assiettes creuses, et elle vit la petite
assiette rose de Miriam à côté des autres. Elle avait voulu la cacher, mais Mutti l’en avait empêchée. « Cela reviendrait à faire comme si elle n’avait jamais existé, lui avait-elle dit. Nous devons laisser toutes ses affaires en place pour quand elle reviendra. »
Ils avaient donc laissé sa chambre telle qu’elle était, ils avaient laissé la rangée d’animaux en peluche sur le rebord de la fenêtre, placé le fauteuil à bascule qu’Abba avait fabriqué dans un coin de la pièce, rangé la dînette au pied du lit ; et Mutti ou Eva passaient dans la chambre chaque jour pour vérifier que rien ne prenait la poussière.
Sans Miriam, la vie n’était que routine. Il n’y avait rien de palpitant, aucun
but. Maintenue à flot par la joie et le défi d’élever une enfant, Eva ne s’était pas rendu compte à quel point son existence était monotone sous la surface : ses journées étaient définies par la cuisine, le ménage, le repassage ; et les restrictions de guerre avaient rendu ces tâches infiniment plus dures. Sans Miriam, ces tâches étaient de vraies corvées, sans jeux, sans histoires, sans rires pour les rendre amusantes.
Autrefois, la musique avait donné un sens à sa vie. Même si cela exigeait
une discipline stricte, elle connaissait la joie de découvrir de nouvelles mélodies, de nouveaux motifs ; la satisfaction tranquille de maîtriser un morceau difficile, la gloire de le partager avec un public admiratif. Je ne pensais vraiment pas que j’aurais cette vie-là , se disait-elle. N’y a-t-il donc plus rien pour lui donner un sens ?
Elle avait trouvé un vieux manuel d’anglais très abîmé dans une librairie
poussiéreuse de la Staré Město et elle avait essayé d’apprendre la langue toute seule ; mais le livre était si vieux et les idées qu’il énonçait si éloignées de son univers que ses progrès étaient lents. À quoi bon apprendre à dire « Pardonnez-moi, mais votre postillon a été touché par la foudre » quand on voulait demander à sa fille si elle s’était fait des amies à l’école, comment les Denison la traitaient ou si son pauvre Abba et sa pauvre Mutti lui manquaient ? C’était terriblement frustrant.
Devoir communiquer par l’intermédiaire de Josef lui faisait l’effet d’un
châtiment. Il n’avait de cesse de lui répéter qu’elle n’aurait pas dû agir de son propre chef, qu’elle aurait dû le consulter avant d’envoyer Miriam à l’étranger – même si elle lui rappelait avec insistance qu’elle l’avait bel et bien consulté et que c’était l’entêtement et la naïveté dont il avait fait preuve qui l’avaient poussée à agir comme elle l’avait fait. Ils étaient en froid depuis des semaines, et elle doutait que cela s’améliore un jour.
Cependant, ils avaient eu des nouvelles douces-amères. Elle avait croisé
Frau Golder dans la rue, l’autre semaine, la mère qui lui avait donné les coordonnées de M. Winton, et celle-ci lui avait dit que le dernier train d’enfants qui devait partir pour l’Angleterre n’avait jamais quitté la gare. C’était horrible pour les pauvres parents, mais Eva ne pouvait s’empêcher d’être soulagée d’avoir envoyé Miriam plus tôt. En dépit de la désapprobation persistante de Josef, elle était sûre que sa fille était plus en sécurité en Angleterre, même si le pays était maintenant en guerre, qu’elle ne l’aurait été à Prague.
Une fois que la soupe fut sur le feu et que Mutti eut regagné sa chambre
pour s’allonger un peu, Eva alla dans l’entrée, enfila son manteau et prit son panier. Cela lui ferait du bien de s’éloigner ne serait-ce que quelques précieuses minutes de la souffrance et de la réprobation ambiantes, d’être un peu seule, de souffler un peu.
— Je vais à la poste ! cria-t-elle à Josef.
Cependant, il la retint.
— Attends, Liebling . J’irai poster la lettre plus tard. Je voudrais te parler
d’abord.
Eva retira son manteau. Il n’allait tout de même pas lui faire un autre
sermon ? N’en avait-il pas dit assez ? Cependant, pour une fois, ce n’était pas de Miriam que Josef voulait lui parler, mais de son travail.
— Maintenant que les recherches sur les antisérums sont terminées, on m’a
confié une nouvelle mission, lui dit-il, se massant le front.
— Ah oui ?
Eva tira une chaise pour s’asseoir à table avec lui, sans cesser de penser à
Miriam. Elle espérait que cela ne prendrait pas trop longtemps. Le repas serait prêt dans une heure, et elle ne voulait pas attendre la levée de l’après-midi.
Josef se frotta l’arête du nez.
— J’étais content de travailler aux antisérums. Je savais que cela
permettrait de sauver des vies, de donner de l’espoir aux gens. Même si j’étais financé par les nazis, j’avais la conscience tranquille. Et je sais que cela protégeait ma famille.
Du coin de l’œil, il lui lança un regard réprobateur. Eva prit une profonde inspiration. Elle ne réagirait pas à la provocation. — Alors, qu’est-ce qui a changé ?
Josef retira sa montre dans un geste quasi machinal et il la tripota
nerveusement. Il ne regarda pas Eva.
— Avant même que la guerre n’éclate, les nazis fabriquaient de la Pervitin. — De la Pervitin ?
— C’est une drogue à base de méthamphétamine, qui permet à ceux qui en
consomment de rester éveillés. Cela leur donne un sentiment d’euphorie. D’invincibilité. On en a donné aux troupes quand Hitler a envahi la Pologne.
Il remit sa montre.
— C’est probablement ce qui les a rendus si puissants. L’attention d’Eva s’éveilla.
— Alors les Allemands étaient drogués quand ils ont conquis la Pologne ? Josef hocha la tête.
— Les salauds !
Il ne la réprimanda même pas.
— Cela a été un tel succès que les nazis veulent en produire en très grande
quantité. Ils ont besoin de trente-cinq millions de comprimés.
— Alors, où est-ce que tu interviens dans tout ça ? — Actuellement, créer de la Pervitin est coûteux et prend du temps. Le
docteur Svoboda et moi-même avons été chargés de trouver des procédés de fabrication plus rapides et moins chers.
— Non, Josef, tu ne peux pas faire ça ! Les Allemands ne sont pas dignes
de confiance. Ils sont déjà assez brutaux et inhumains comme ça…
Elle ravala la bile qui lui montait dans la gorge. — Si tu leur donnes des drogues, ils deviendront démoniaques ! Josef la regarda, l’air épuisé.
— Je sais, Liebling , mais n’est-il pas écrit dans la Torah que nous devons
venir en aide à nos ennemis ?
— Nous sommes censés leur donner du pain et de l’eau, oui. Cela amassera les charbons ardents sur sa tête. Nous ne devons pas les aider à nous dominer. Il n’y a rien dans la Torah qui dise cela.
Josef baissa la tête.
— Je sais. Je me raccroche à des chimères. J’essaie de trouver un moyen
de concilier tout cela avec ma conscience… mais je vais devoir dire non et en assumer les conséquences.
Eva frissonna. Ces conséquences risquaient d’être terribles. Peut-être avait-
elle bien fait d’envoyer Miriam à l’étranger, après tout.
— Ne peux-tu rien faire d’autre ?
Josef retira de nouveau sa montre, enroula le bracelet autour de ses doigts. — On parle d’un travail sur l’acide cyanhydrique. Les nazis veulent mettre
au point un pesticide sans cruauté pour tuer la vermine. Pour améliorer la production agricole.
Il avait l’air un peu évasif.
— Eh bien, c’est quelque chose de positif, n’est-ce pas ? demanda Eva. — Oui. Bien sûr, c’est extrêmement toxique, mais nous devrions réussir à
trouver un moyen de le manipuler avec précaution.
— Alors, n’as-tu pas ta réponse ?
Cette fois encore, Josef fuit son regard.
— Oui… Je vais voir si je peux les convaincre de me mettre sur ce projet. Eva lui prit la montre des mains avec douceur. — Je sais ce que c’est qu’être tiraillé, dit-elle. Crois-moi, j’ai été aux prises
avec moi-même pendant des semaines à essayer de décider s’il fallait ou non envoyer Miriam à l’étranger.
Josef se raidit.
— C’est pour cette raison que tu aurais dû en discuter avec moi. — Mais tu étais tellement catégorique ! Tellement persuadé que ton travail
nous protégeait tous.
Elle posa sa main sur la sienne.
— Maintenant, il semblerait que nous soyons tous vulnérables. J’ai fait ce
que j’estimais qu’il y avait de mieux à faire, Josef.
Pour une fois, il ne se détourna pas, ne se leva pas, n’argumenta pas. Il se
contenta de dire, très tristement :
— Je sais.
D’une certaine façon, c’était plus douloureux que tout le reste.
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