L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 28

 

Cela faisait quelque temps que Pamela n’avait pas assisté à une assemblée

du lundi, mais quand elle passa devant le bâtiment de la Société des amis alors qu’elle allait faire des courses un jour à l’heure du déjeuner, quelque chose la poussa à ouvrir la porte en bois qui donnait sur la rue et à entrer. Comme d’habitude, les chaises étaient disposées en cercle autour de la table. Elle reconnut quelques personnes – il y avait surtout des femmes, à cette heure-là de la journée. La vieille Margaret Jones était assise à sa place habituelle, la tête baissée, ses mains parcheminées jointes en prière. Un peu plus loin, vêtue d’un tailleur bleu marine et coiffée d’un chapeau noir, était assise une jeune femme que Pamela ne connaissait pas. Elle se tenait bien droite et avait les yeux fermés et une expression douloureuse.

Pamela prit place et posa son sac à main à côté d’elle, puis elle prit une profonde inspiration et essaya de se concentrer sur Dieu. Elle s’efforça d’ignorer le tic-tac de l’horloge, de trouver de l’espace et du silence dans l’air oppressant de la pièce. Elle ne vit tout d’abord que la lueur ocre derrière ses paupières, puis, soudain, Will apparut. Il était décharné, et la peau de son visage était blafarde au-dessus de sa barbe clairsemée. Il la regardait droit dans les yeux, et les siens pétillaient. « Je rentre à la maison, maman, disait-il. Tout va bien. »

Elle dit intérieurement une prière qui venait du cœur, puis elle s’en alla d’un pas chancelant.

*

Quand elle arriva à la maison, Hugh était déjà là, affalé dans un fauteuil, et

il avait à la main un verre rempli d’un liquide ambré.

— Hugh ! Que fais-tu à la maison ? Et en train de boire à l’heure du

déjeuner…

Il posa le verre sur la table à côté de lui, tendit les bras et attira Pamela sur

ses genoux.

— C’est fini, dit-il d’un ton las. Winston fera sa déclaration un peu plus tard dans la journée.

— Merci, mon Dieu ! s’exclama Pamela.

Elle lui passa les bras autour du cou et pressa sa joue humide contre la sienne, écoutant son propre cœur battre à l’unisson avec celui de son mari.

Au bout d’un moment, il la délogea avec douceur pour allumer la T.S.F., et

ils écoutèrent ensemble la voix tonitruante de Winston Churchill s’élever :

« Nous pouvons nous octroyer une brève période d’allégresse ; mais

n’oublions pas un seul instant le travail et les efforts qui nous attendent. »

Pamela sentait le poids de l’inquiétude qui pesait sur les épaules de son mari, elle voyait l’épuisement sur son visage ridé. Toutefois, elle ne lui parla pas de sa vision de Will. Elle ne voulait pas lui donner de faux espoirs. Elle se contenta donc de garder pour elle son intime conviction et elle continua à rêver.

*

Des bruits couraient depuis quelque temps, alors Miriam ne fut pas

surprise quand M. Čapek les convoqua dans le hall un matin. Le printemps touchait à sa fin, les jacinthes sauvages fleurissaient dans les bois, les agneaux sautillaient dans les champs, l’air embaumait l’ail des ours. Ils s’assirent sur le parquet ciré et écoutèrent la voix sonore de M. Churchill s’élever de la T.S.F. Tandis qu’il évoquait les « malfaiteurs maintenant prosternés devant nous », le souvenir s’imposa soudain à Miriam de Mutti la jetant à terre comme un avion allemand passait au-dessus de leur tête, de papiers tombant du ciel comme des feuilles d’arbre, de l’expression terrifiée de Mutti et de la frayeur palpable dans la rue. Comme si les actualités passaient dans sa tête, elle vit les soldats défilant au pas de l’oie dans Prague, entendit les cris d’horreur, lut la lassitude sur le visage d’Abba. « Nous pouvons nous octroyer une brève période d’allégresse », continua M. Churchill ; mais comment auraient-ils pu participer à l’allégresse générale alors que la plupart d’entre eux ne savaient même pas si leurs parents étaient vivants ou morts ? Le visage d’Olga, à côté d’elle, affichait la même expression d’optimisme mêlé d’anxiété que celui de Miriam trahissait certainement. Le Premier ministre britannique avait raison : les Allemands ne pouvaient plus rien faire de pire maintenant. Cependant, et si le pire avait été fait ?

M. Čapek annonça qu’une fête aurait lieu dans le hall le soir même. Il y

aurait du gâteau, de la limonade et de la crème glacée. Hélas, tous les meilleurs aliments du monde ne compenseraient jamais l’absence prolongée de leurs parents.

— Que vas-tu faire maintenant ? lui demanda Olga alors qu’elles

retournaient en classe.

Miriam haussa les épaules.

— Je vais attendre d’avoir des nouvelles de mes parents. — Et si tu n’en as pas ?

— Je pense que les Denison me proposeront de rester chez eux, mais je

considère toujours Prague comme mon chez-moi.

Elle essuya son visage avec sa manche.

— Je n’arrive pas à croire que plus aucun de mes proches ne sera là. — Moi non plus. Nous pourrions peut-être trouver un endroit où vivre

ensemble. Chercher du travail.

— Olga ! Nous avons onze ans… Nous n’aurons pas le droit. Olga eut son drôle de petit sourire.

— Dans ce cas, je présume que nous serons obligées de rester ici. Miriam ouvrit la porte de la salle de classe.

— Si Hinton Hall reste ouvert ! L’établissement va peut-être fermer ses

portes maintenant que la guerre est terminée.

Elles s’assirent à leurs pupitres. Madame Lebrun se tenait devant la classe,

une craie à la main, dans la même position que lorsqu’on les avait convoquées dans le hall.

— S’il vous plaît, mesdemoiselles ! dit-elle. La guerre a beau être finie, il

nous reste des verbes français à apprendre.

Olga et Miriam sortirent leurs cahiers d’exercices.

*

Pamela ajusta son chapeau et croisa les bras sur sa poitrine. Même par une

soirée d’été, il faisait froid à l’aérodrome, le vent balayant la plaine du Buckinghamshire, la pluie s’écrasant sur ses joues et tambourinant contre le toit en tôle du hangar.

Hugh passa un bras autour d’elle.

— Il n’y en a plus pour longtemps maintenant. Elle hocha la tête, son cœur martelant déjà sa poitrine. Elle aurait eu du

mal à exprimer ce qu’elle ressentait ; n’importe quelle mère aurait été transportée de joie et surexcitée à la perspective de revoir son fils après trois interminables années. Elle mourait d’envie de le serrer dans ses bras, de sentir sa rassurante solidité, de revoir son cher visage d’adolescent ; mais elle était aussi inquiète. Dans quelle mesure la guerre l’aurait-elle changé ? Et, pire encore, que lui avait-on fait subir en prison ? Dieu merci, il avait été en Allemagne et non en Extrême-Orient. La guerre se poursuivait, là-bas, et des informations en provenance du Japon faisaient état de la cruauté avec laquelle les prisonniers de guerre étaient traités. En comparaison, les Allemands faisaient preuve d’humanité. Cependant, Pamela ne s’imaginait pas que Will s’en était sorti indemne.

Un vrombissement lointain indiquait que l’avion approchait. Elle se

protégea les yeux de la lumière aveuglante des feux de balisage de l’aérodrome, enfin allumés après tout ce temps, et elle chercha à discerner quelque chose dans le ciel noir.

— Tu vois quelque chose ? demanda-t-elle.

Hugh lui fit incliner légèrement la tête pour qu’elle regarde plus à l’ouest

et il pointa un doigt vers le ciel.

— Je crois que c’est le Dakota.

Deux sphères de lumière traversaient les ténèbres, et elle aperçut le spectre

argenté d’un avion dans le lointain. Son fils se trouvait quelque part à l’intérieur de ce tube de métal. Pour une raison obscure, une image de Will en train de skier, les joues rouges, triomphant, extatique, la fois où ils étaient allés en Tchécoslovaquie, s’imposa à elle. Avait-il encore cette bonne mine, les yeux brillants ? Ou était-il un cadavre ambulant comme certains des prisonniers qu’elle avait vus dans les films de la Croix-Rouge ? La peur lui étreignait la poitrine. Elle glissa sa main dans celle de Hugh, qui la lui serra tendrement dans un geste rassurant.

Le bruit de moteur s’amplifia jusqu’à devenir un rugissement, et le Dakota

approcha, s’inclinant fortement vers l’aérodrome, avant de se poser sur le tarmac noir et de s’arrêter dans un crissement de pneus.

Hugh et Pamela attendirent tandis que l’on plaçait l’escalier contre l’avion.

Puis la porte s’ouvrit, et une file de silhouettes grises et décharnées descendit les marches.

— Le voilà ! dit Pamela.

Le deuxième homme en partant du haut avait les épais cheveux noirs de

Will, et elle perçut une expression d’appréhension qui lui était familière. Il y avait un autre homme derrière lui.

— Tu en es sûre ?

— Sûre et certaine, répondit-elle, regardant Hugh en souriant. C’est notre garçon.

Elle dut faire un effort de volonté considérable pour se retenir de courir sur

le tarmac, se jeter à son cou, le serrer contre elle et ne plus jamais le lâcher. Les poings serrés, elle se força à garder les bras le long de son corps et attendit. Quand il arriva à leur hauteur, sa voix était calme, son expression éteinte. Pamela fut choquée de constater à quel point ses bras étaient maigres quand il les passa autour d’elle et enfouit son visage dans le creux de son épaule. Elle finit par lever les yeux et vit l’homme qu’elle avait aperçu derrière lui, quelques minutes plus tôt.

— Vous vous souvenez de mon ami Tomas, dit Will. Je ne savais pas qu’il

avait été fait prisonnier, lui aussi. Nous nous sommes retrouvés dans l’avion.

— Madame Denison, je suis ravi de vous revoir, dit Tomas, tendant la

main.

Pamela le serra dans ses bras presque aussi chaleureusement que Will. Si

Tomas n’avait pas pris la peine de lui rendre visite après avoir vu l’avion de Will tomber, elle n’aurait pas eu un tel espoir auquel se raccrocher.

— Cela ne vous dérange pas que Tomas reste à la maison quelques jours,

n’est-ce pas, maman ? Juste jusqu’à ce qu’il puisse prendre un avion pour rentrer en Pologne.

— Bien sûr que non, répondit Pamela, souriant à Tomas. Restez aussi

longtemps que vous le souhaitez, je vous en prie. C’est le moins que nous puissions faire.

Tandis que Hugh et elle menaient leur fils bien-aimé et son ami à la

voiture, le cœur de Pamela se gonfla de joie. Sa vie pouvait enfin reprendre son cours.

Dès qu’ils furent arrivés à la maison, Tomas insista pour aller se coucher

tout de suite et, en dépit des protestations de Pamela, leur assura qu’il mangerait le lendemain matin. De toute évidence, il voulait leur laisser un peu d’intimité. Elle lui montra la chambre d’amis, dont, par chance, le lit était fait, puis elle alla faire réchauffer le bouillon de poulet que Kitty avait mis de côté pour Will et elle en apporta à celui-ci un bol sur un plateau, dans le salon, où il était assis avec Hugh.

— Je suis désolée, mon chéri… Ce n’est pas vraiment un accueil digne

d’un héros.

Will tendit ses doigts maigres et pâles pour prendre la cuillère. Même le poids du couvert semblait trop lourd pour lui.

— Je ne suis pas un héros, maman, juste un rescapé. Elle posa la main sur son épaule osseuse.

— Tu seras toujours un héros pour moi. Mange ! Il faut que tu reprennes

des forces.

Alors même qu’elle prononçait ces mots, Will soupira et reposa sa cuillère.

Il semblait avoir du mal à déglutir.

— Les Anglais nous ont donné plus de nourriture que nous ne pouvions en

manger. Quelques-uns des gars se sont gavés et sont morts dans d’atroces souffrances.

— C’était trop pour leur estomac, étant donné l’état dans lequel ils étaient,

je suppose, dit Hugh, secouant la tête.

Will hocha la tête.

— Heureusement, je n’ai pas trop mangé…

Will appuya sur son ventre.

— … mais j’ai encore l’estomac fragile. Je vais y aller doucement. — Bien sûr, répondit Pamela.

Elle mourait d’envie de poser devant lui des assiettes de rosbif et de hachis

Parmentier, de le regarder, avec un mélange de joie maternelle et d’incrédulité, engloutir des bols et des bols de riz au lait ou de crumble aux pommes accompagné de crème anglaise. Elle voulait le voir se lécher les babines et demander à se resservir. Pourtant, même si elle avait pu lui procurer toute cette délicieuse nourriture, cet homme hésitant et fragile ne l’aurait pas mangée. Il était comme un animal sauvage blessé qu’elle allait devoir ramener à la vie en lui offrant de petits morceaux de nourriture jusqu’à ce qu’il se sente suffisamment fort et en confiance pour se détendre. Elle était contente d’avoir déconseillé à Hugh de poser trop de questions à Will ou d’essayer de découvrir quels étaient ses projets d’avenir. Ce n’était que son premier jour à la maison. C’était trop tôt, trop à vif. Ils allaient devoir faire preuve de patience.

— Je suis très contente que tu aies retrouvé Tomas et que tu lui aies

proposé de venir ici, dit-elle.

Will hocha la tête.

— J’ai été ravi de le voir dans l’avion.

Il inclina la tête en arrière pour l’appuyer contre son fauteuil et ferma les

yeux.

— Ça ne te dérange pas qu’il reste ici ?

— Bien sûr que non. Je vais prendre soin de vous deux. Il sera un autre homme quand il rentrera chez lui.

Sans rouvrir les yeux, Will esquissa un faible sourire. Ils avaient décidé de laisser Miriam à Hinton Hall pour le moment.

L’essence était toujours rationnée, et c’étaient bientôt les vacances d’été : ils la ramèneraient à la maison à ce moment-là. La pauvre petite peinait encore à faire face à la perte supposée de ses parents et de ses grands-parents ; retrouver Will alors qu’il avait radicalement changé risquait d’être trop dur pour elle. Pamela espérait qu’il serait sur la voie de la guérison lorsqu’elle rentrerait à la maison.

— Je crois que je vais aller me coucher, dit-il.

— Très bien, mon chéri.

Elle avait insisté pour que Kitty la laisse laver les draps et faire le lit elle-

même. Elle avait glissé un brin de lavande sous son oreiller pour qu’il dorme bien et avait réussi à lui dégotter un pyjama en pilou, même si celui-ci serait probablement trop grand. Elle voulait juste l’entourer de tout le confort de la maison jusqu’à ce que les horreurs qui l’obsédaient se dissipent. Il la laissa l’embrasser pour lui dire bonne nuit et permit à Hugh de lui tapoter maladroitement le dos, puis il monta péniblement l’escalier, les laissant déplorer la perte du Will d’autrefois.

Tomas était encore parmi eux quelques semaines plus tard. Lui et Will

étaient allés se promener tous les jours ; d’abord sur de courtes distances, puis, au fur et à mesure qu’ils reprenaient des forces grâce à la cuisine de Kitty, ils commencèrent à s’aventurer jusqu’au Hampstead Heath. Pamela regarda leurs visages perdre leur pâleur et leurs yeux devenir plus brillants. Peut-être le Hampstead Heath les guérissait-il comme il l’avait guérie, elle .

— Cela va être bien que Tomas rencontre Miriam, dit-elle juste avant que

Hugh et elle ne prennent la route pour aller la chercher. Vous êtes sûrs que ça va aller, vous deux ?

— Je crois que nous pouvons nous débrouiller, maman, répondit Will. — Kitty va s’occuper de vous, et il y a plein de bonnes choses dans le

garde-manger.

— Allez, ouste ! dit Will, lui faisant passer la porte avec fermeté. Suivant Hugh dans le couloir, Pamela crut entendre un soupir de

soulagement.

Sur la route du retour, tandis que Hugh les conduisait à travers la

campagne anglaise, Miriam déclara qu’elle ne voulait pas retourner à Hinton Hall.

— J’ai onze ans, je suis assez grande pour retourner en Tchécoslovaquie

toute seule.

— Mais avec qui habiteras-tu ? lui demanda Pamela d’une voix douce. Ils n’étaient pas sûrs que ses parents et grands-parents soient morts, mais

cela faisait des années qu’aucune lettre d’eux ne leur était parvenue. Elle se demanda si, au fond, Miriam n’avait pas encore une lueur d’espoir. Cependant, si tel était le cas, elle n’en laissait rien transparaître.

Miriam regarda à travers la vitre les champs de blé décolorés par le soleil

brûlant.

— Je ne sais pas. Il doit bien y avoir quelqu’un. — Ne nous as-tu pas dit que ta mère était fille unique ? Miriam hocha la tête.

— Alors tu n’as ni tantes ni oncles ? Pas de cousins ? Regardant toujours par la fenêtre, Miriam secoua la tête. — Et du côté de ton père ?

— Mon père était beaucoup plus âgé que ma mère. Son frère aîné a été tué

pendant la Grande Guerre. Je crois qu’il n’y avait qu’eux deux.

Sa voix se brisa, et Pamela vit ses épaules trembler. Elle leva les yeux et vit

le visage de Hugh dans le rétroviseur. « Propose-lui de rester », articula-t-il silencieusement.

— Miriam, ma chérie, dit Pamela, posant une main hésitante sur le genou

de la petite fille, et si tu restais avec nous quelque temps ? Jusqu’à ce que les choses se soient tassées. Le temps de terminer ta scolarité. Tu pourrais aller à Sarum Hall. Ensuite, nous verrons. Ce serait bien plus sûr d’attendre d’avoir des nouvelles de ta famille à Londres. Je sais que tu redoutes le pire, mais nous ne sommes sûrs de rien. Nous serions ravis de t’avoir auprès de nous. Tu sais que nous te considérons comme notre propre fille.

Miriam tourna enfin son visage vers elle et lui sourit tristement. — Merci, répondit-elle. Est-ce que je peux y réfléchir ? Pamela lui rendit son sourire.

— Bien sûr.

Un samedi matin de septembre, peu de temps après le départ de Tomas

pour la Pologne, Miriam fut réveillée par le bruit du vent qui faisait vibrer la boîte aux lettres et claquer le portail de derrière. Elle regarda par la fenêtre. Des nuages rapides filaient dans le ciel d’un bleu éclatant. Elle enfila le nouveau pull-over marron que Mme Denison lui avait acheté et un pantalon à carreaux marron et blancs. Il y avait à nouveau des vêtements dans les boutiques. Mme Denison l’avait emmenée faire des courses la semaine précédente, et elle avait choisi cette tenue chez Debenhams. C’était agréable d’avoir ses propres vêtements après avoir porté l’uniforme rêche de South Hampstead High.

Elle descendit l’escalier quatre à quatre et se dirigea vers la cuisine. Will

était déjà là, occupé à manger une tartine. Il indiqua la pile de tranches de pain grillé sur la table.

— Tu en veux ? Kitty vient de les faire griller. — Je veux bien !

Miriam prit une tranche et étala dessus un peu de la confiture faite maison

de Kitty. Will avait l’air plus en forme. Quand elle l’avait revu pour la première fois, tellement maigre, tellement pâle, elle avait eu un choc. Maintenant, il ressemblait davantage au Will d’autrefois, même s’il affichait toujours la même expression tourmentée quand il croyait n’être vu de personne.

— Ça te dirait d’aller au Hampstead Heath tout à l’heure ? lui demanda-t-

il. C’est une si belle journée…

Elle hocha la tête.

— Avec plaisir !

— Super ! J’ai une surprise pour toi. Finis ton petit-déjeuner, je vais la chercher.

Il quitta la pièce en courant, avec un bout de pain encore dans la bouche, et

revint avec un losange de tissu rouge vif fixé à un cadre en bois, duquel pendait une longue ficelle, dont une partie était enroulée autour d’un petit bout de bois.

— Tu sais ce que c’est ?

— Bien sûr ! C’est un cerf-volant. J’en faisais voler un avec mon père sur

la colline de Petřín quand j’étais petite.

— Oh, alors comme ça, tu es trop grande pour en faire voler un

maintenant ?

Elle haussa les épaules.

— Un peu, mais j’irai avec toi si tu veux.

Will alla chercher son manteau dans l’entrée. Il décrocha l’imperméable de

Miriam de la patère et le lui lança à travers la pièce.

— Génial ! C’est la journée idéale pour faire voler un cerf-volant. Viens ! Will avait raison. Au Hampstead Heath, le cerf-volant prit son essor dans

le vent. Miriam rit malgré elle. C’était tellement drôle de regarder Will courir dans tous les sens et crier après le cerf-volant comme s’il s’agissait d’une personne. Quand il lui donna la ficelle, elle remarqua qu’il avait les joues toutes rouges, les yeux pétillants. Elle prit le relais le sourire aux lèvres.

Le cerf-volant ne fut bientôt plus qu’un minuscule point rouge dansant

dans l’immensité scintillante du ciel. Miriam sentait sa puissance et sa liberté. Était-ce ce que Will éprouvait quand il était dans un avion ? C’était merveilleux de savoir qu’il se tenait à côté d’elle, lui criait des encouragements, guidait ses mains avec douceur, riait de ses erreurs. Comment allait-elle bien pouvoir supporter de le laisser derrière elle pour retourner à Prague ?

Ils restèrent là environ une heure, puis Will déclara qu’il avait faim et qu’ils devraient rentrer déjeuner. Elle tira sur la ficelle et l’enroula rapidement autour du petit bout de bâton, attirant à elle le cerf-volant récalcitrant. Elle finit par réussir à le dompter ; Will le lui prit alors des mains et le tint fermement contre sa poitrine tandis qu’ils tournaient les talons pour rentrer.

— C’était amusant, dit-elle. Merci !

— Alors tu n’as pas été trop fière pour retomber en enfance ? Elle haussa le sourcil gauche. C’était un truc qu’elle avait appris à Hinton

Hall et elle en était assez contente.

— Toi non plus.

Il rit.

— Les choses étaient beaucoup plus simples quand nous étions plus

jeunes.

Elle hocha la tête.

— Nous devrions peut-être essayer de redevenir des enfants. — Nous ne pouvons pas remonter le temps, Miriam, mais nous pouvons

toujours profiter de la vie. Au moins un peu, en tout cas.

— J’espère que tu as raison.

Il lui serra l’épaule avec tendresse.

— S’il te plaît, ne retourne pas en Tchécoslovaquie. Reste avec nous. C’est

facile d’être naturel avec toi. Tomas me manque tellement ! Maman et papa me parlent tout le temps comme s’ils marchaient sur des œufs. J’ai besoin de ma sœur auprès de moi.

Ma sœur ! C’était la première fois qu’il employait ce mot. Elle sourit. — Oui, je vais rester, répondit-elle. Maintenant que j’ai un frère sur lequel veiller.

*

Deux semaines plus tard, Will rejoignit ses parents dans le salon. Pamela

tricotait un pull-over pour Miriam, et Hugh avait un verre de scotch à la main.

— Un petit verre avant d’aller te coucher, Will ? Hugh se leva d’un bond et s’approcha du buffet, prit l’un des verres posés

sur le plateau d’argent et indiqua la bouteille de whisky.

Will jeta un coup d’œil à Pamela.

— Non, merci, papa.

Hugh haussa les épaules et retourna s’asseoir dans son fauteuil. Pamela eut un élan d’affection pour son fils. Elle ne savait pas s’il avait

commencé à boire pendant la guerre. À certains égards, elle le comprendrait si c’était le cas ; mais, au moins, il respectait sa vision des choses à la maison.

Toutes ces promenades avec Miriam l’avaient revigoré, et c’était

merveilleux qu’il l’ait persuadée de rester. Il avait aussi l’air plus heureux dernièrement. Dieu merci, ils commençaient à retrouver leur fils.

— As-tu décidé de ce que tu allais faire ? lui demanda Hugh. Pamela croyait qu’ils s’étaient mis d’accord pour ne pas lui poser de

questions au sujet de ses projets d’avenir pendant quelque temps ; mais Hugh était peut-être tellement soulagé de voir son fils redevenir peu à peu le Will d’autrefois qu’il estimait que le moment était venu.

Will tripota un fil qui pendait sur la têtière de son fauteuil. — Oui. J’y ai beaucoup réfléchi ces quelques dernières semaines. — Et ?

Pamela trouvait que le ton de Hugh était un peu agressif. — Et j’ai décidé de rester au sein de la RAF.

— Quoi ?

Hugh eut un mouvement vif, comme s’il allait se lever, et son whisky

tangua dans son verre.

— Mais la guerre est terminée ! dit Pamela. Tu as bien dû être démobilisé ? — Bien sûr, mais je veux m’engager dans la réserve régulière. — Tu veux te battre ?

Pamela était horrifiée.

Will lissa l’accoudoir de son fauteuil.

— Non, maman. Je veux maintenir la paix.

— Mais tu pourrais toujours prendre part aux combats actifs. Il y aura

d’autres guerres, d’autres conflits, dit Hugh.

Le ton de Will était empreint de lassitude, comme s’il s’était déjà expliqué

des centaines de fois.

— Je reste un quaker. Je crois toujours à la paix. Plus que jamais depuis

cette guerre abominable. Mais le pacifisme n’est pas la solution. Les monstres comme Hitler considèrent cela comme de la faiblesse.

— Mais les quakers sont les seules personnes que les Allemands ont

tolérées. Nous avons fait presque la totalité du travail humanitaire. Ici et dans le reste de l’Europe.

Margery Weston s’était même rendue avec un groupe de bénévoles au

camp de Bergen-Belsen dès que les Britanniques l’avaient libéré. Hugh avait interdit à Pamela de l’accompagner, mais elle avait passé des semaines à préparer des colis.

— Bien sûr que les quakers ont fait un travail remarquable, dit Will, posant

sur elle un regard chaleureux, et ils le feront toujours. Nous croyons tous les deux en la même chose. Nous envisageons les choses sous des angles différents, c’est tout.

Hugh s’éclaircit la gorge.

— Alors tu veux rester à la RAF pour promouvoir la paix ? — C’est ça. Nous avons besoin de forces puissantes pour jouer un rôle de

dissuasion.

— Et tu ne crois pas qu’il y aura une autre guerre ? Pamela percevait l’inquiétude dans sa propre voix. Elle ne pourrait pas

endurer de nouveau cela.

— Non, je ne le crois pas, lui répondit Will avec un sourire rassurant. Je

suis un bon pilote. Lis le rapport de mon chef d’escadron ! J’adore être dans le ciel, la sensation de liberté, la responsabilité que cela représente. Je suis fait pour cela.

Pamela pinça les lèvres.

— Je ne te comprends pas, Will.

— Je sais, maman, mais j’ai besoin que tu respectes ma décision. S’il te plaît.

Hugh se leva pour se resservir un verre. Pamela remarqua que sa main

tremblait.

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