L'Héritière
Chapitre 8
Il me déposa haletante devant ma porte.
— Merci, murmurai-je, incapable de montrer ma reconnaissance éperdue.
Il sourit à mes joues rougies par la course, levant un doigt pour les effleurer. L’ongle d’ivoire glissa sous ma mâchoire pour relever mon menton, dessinant un trait de feu tout le long de son parcours tandis que mon cœur ratait un battement. Il ne va pas m’embrasser, non ? pensai-je affolée alors que sa tête magnifique se penchait vers la mienne. Mais ce fut seulement pour me susurrer dans l’oreille.
— Merci à vous. Certaines personnes ont faim et soif de liberté. Rien de plus grisant que partager leur ivresse quand on les en abreuve enfin.
Une des plus longues phrases que je lui avais entendu prononcer depuis notre rencontre. Je reculai d’un pas, mi-dépitée, mi-soulagée. Un baiser de cet homme après une expérience pareille, je ne suis pas sûre que j’aurais pu y survivre. Je le quittai avec précipitation tandis qu’il déclarait mystérieusement dans mon dos :
— En outre, vous me rappelez une statue que j’ai bien connue…
Interloquée, je me retournai et vis qu’il laissait traîner ses yeux sur mes fesses avec amusement. C’était assumé avec tant de naturel et une absence de gêne si totale que je ne songeai pas à protester. Je refermai la porte d’entrée pour me précipiter sur le miroir en pied afin de vérifier si mon pantalon n’était pas sale.
Mais non, pas la moindre tache et mon postérieur était exactement le même qu’à l’accoutumée : c’est-à-dire étroit et anguleux comme celui d’un adolescent. Je soupirai en pensant aux formes voluptueuses de Zalia et renonçai à trouver une explication.
Puis je me jetai devant la télé avec un plateau-repas succinct et l’impression que je ne pourrais rien avaler. J’allumai le poste sans choisir la chaîne pour tomber devant les dernières infos de la journée. Je les regardai d’un œil morne mâchant mes chips aux crevettes et mon jambon sec jusqu’au moment où passa un long reportage relatant les affrontements récents entre deux bandes rivales non loin de chez moi.
J’avais toujours su que mon quartier n’était pas aussi paisible qu’il en avait l’air. Les cités-dortoirs au bord du périphérique étaient discrètes mais elles étaient bel et bien là avec leurs pauvres gosses désœuvrés, acculturels et déracinés, persuadés d’appartenir à un ailleurs que seuls leurs parents avaient connu. Ils défendaient pourtant leur bout de trottoir contre leurs voisins avec une territorialité allant parfois jusqu’au meurtre que je trouvais schizophrénique. Comment pouvait-on se sentir chez soi dans un bloc de quatre immeubles et se considérer en terre étrangère dès qu’on en franchissait les limites ?
Mais le reportage mettait l’accent sur un apaisement soudain entre les factions rivales, apaisement dont personne ne trouvait l’explication et qui était d’autant plus étonnant que nous étions à la veille d’un grand tournoi international de football, événement qui avait toujours tendance à exacerber ces frictions interethniques. Je ne comprenais pas non plus, jusqu’à ce que le plan de Géraud s’impose en surimpression à l’image du reportage. Et si les clans de garous qui, selon mon oncle, contrôlaient réellement les lieux étaient à l’origine de cette accalmie inexplicable ? Ça se tenait.
Le monde extérieur m’apparut soudain encore plus étrange et menaçant qu’il m’avait toujours semblé depuis ma fenêtre. En avoir constaté l’insondable beauté du creux des bras de Navarre ajoutait à ma désorientation. J’étais sonnée, exactement comme si on m’avait rouée de coups toute la journée précédente.
Lorsque Zalia sonna le lendemain, j’étais prête. Forte des avertissements reçus dans le bureau de Géraud, il n’était plus question qu’elle soit chez moi pendant que je me préparais dans la salle de bains. J’avais choisi une robe crème trois trous dessous du genou (et pour cause, les croûtes dont ils s’ornaient ne me semblaient pas d’un effet terrible), cette fois, assortie d’un spencer de toile noire. Mes escarpins s’assortissaient fort bien avec.
Le trajet jusqu’à l’Étude se déroula sans incident, personne ne nous suivit. Sauf qu’un peu angoissée par ma sirène de chauffeur et ses pulsions supposées envers moi, je ne prononçai pas un mot. Elle ne s’en aperçut pas toute à sa volubilité coutumière.
On entra dans la salle d’attente. Géraud jurait entre ses dents devant les fauteuils Voltaire démembrés, la porte en morceaux et la table en miettes.
— Bon, il faut nettoyer ce désordre ! Occupe-toi des journaux, me dit-il en désignant le fatras déchiqueté qui jonchait le sol. Zalia, filez en acheter d’autres !
Elle hocha la tête et fonça à nouveau dans l’escalier. Un sac-poubelle en main, je m’attaquai à mon ouvrage en pestant intérieurement, si Maman m’avait légué quelque chose de sa nature profonde, c’était bien son horreur du ménage. Je jetai un coup d’œil à la porte d’entrée : elle avait été réparée pendant la nuit. Géraud suivit mon regard et me renseigna :
— Je m’en suis occupé avant de partir, hier. Je n’allais pas laisser le bureau ouvert à tous les vents. Cela dit, je crois que je vais la changer quand même, ce serait mieux si elle était blindée.
Je donnai un petit coup sec sur la paroi et secouai la tête :
— Ça ne servirait à rien. Ce n’est que du placo, il suffirait de traverser le mur…
— Un cambrioleur prêt à défoncer un mur ne se laissera pas arrêter par une serrure sept points, même numérique, je suis d’accord. Mais ça éliminera tous les autres. Si ta mère…
Il s’arrêta net, son visage se ferma. Il allait dire qu’il lui aurait demandé un charme de clôture, je suppose. Alors je me penchai sur lui avec timidité et posai la main sur son bras.
— Ça, je peux le faire, lui proposai-je. C’est de la magie « mécanique », comme les pentacles…
Il y a deux sortes de magies. D’abord, celle que tout le monde peut utiliser, la « mécanique », à la portée du simple humain comme celle du très grand mage. Il suffit d’avoir les bons ingrédients, les bons symboles et les bonnes paroles, une recette de cuisine de niveau moyen. Une grande partie est d’ordre médical, surtout liée aux « problèmes typiquement féminins » comme disait ma mère en pensant aux grossesses non désirées, ou centrée sur la préservation des personnes et de leurs possessions. Celle-là, je la connaissais bien, Maman y avait veillé.
Et puis il y a la magie « de sang », celle qu’on hérite normalement de sa lignée ou de l’espèce à laquelle on appartient. Parfois, mais c’est très rare, on peut l’obtenir par mariage ou adoption par deux parents de lignées éloignées, mais c’est très compliqué et ça exige d’énormes sacrifices des parents adoptifs. L’une des douleurs persistantes de ma mère, la véritable raison de sa haine pour l’AlterMonde, tenait au fait qu’elle n’avait pu convaincre aucune de ses anciennes relations de m’adopter, ce qui m’aurait donné la magie de sang et donc le contrôle sur mon don catastrophique.
Géraud retira son bras en douceur.
— Non, je te remercie. Je ne voudrais pas que tu payes…
Il savait que cela aurait un effet sur ma perception des fantômes. Tout a un prix en ce monde et la magie est encore ce qui coûte le plus cher. En m’en servant, j’ouvrais une voie royale à tout ce qui pouvait se balader de spectral dans le coin. J’en avais été consciente en le proposant, mais j’avais espéré que Géraud n’y prêterait pas attention.
Enchanter quelque chose revenait à se percher sur une montagne en plein orage, une longue tige d’acier à la main, les pieds dans une belle flaque. On pouvait aussi en profiter pour insulter Zeus, ou n’importe quel autre dieu du tonnerre, ça n’aggraverait pas les choses. Car se demander « si » la foudre frapperait était inutile, la bonne question était « quand ? »… C’était le seul suspense.
Géraud me sourit avec gentillesse, se pencha sur les meubles et la vague habituelle reflua dans le petit salon. Débris par débris, les fauteuils se recomposèrent comme dans un film passé à l’envers tandis que la table basse se rétablissait sur ses quatre pieds sculptés. La porte de communication défoncée et la gravure de la pièce principale subirent le même sort.
— Géraud ? Tu te rends compte que tu es en plein faites ce que je dis, pas ce que je fais ? demandai-je.
Il ne répondit pas, continuant son œuvre réparatrice. J’insistai :
— OK, et tu viens d’en prendre pour combien, là ?
Géraud soupira avec lassitude.
— Je ne sais pas. C’était très localisé. J’ai remonté le temps de ces meubles sur les quelques secondes de leur destruction. Je pense que je viens de perdre deux ou trois mois, pas plus. Pas comme avec les fleurs, où j’ai dû remonter quinze j…
Il s’interrompit net avec un rictus amer. Géraud voulait dire qu’on lui avait rajouté deux ou trois mois de vie environ en rétribution de son jeu avec le temps. C’était sa malédiction : chaque fois qu’il usait de son pouvoir, sa vie s’allongeait un peu plus. J’ignorais à quel stade il en était, mais je savais bien que cette éternité forcée n’était plus de son goût depuis très longtemps. Il était clair que le rôle principal de Navarre dans le bureau consistait à lui éviter de s’en servir. Au moins dans un but offensif.
Hormis cela, la nature intime de Géraud restait un mystère. Ni lui, ni ma mère ne m’avaient jamais raconté ce qui lui avait valu cela. En tout cas, c’était sûrement sa relation particulière avec le temps qui le rendait aussi proche de l’infaillibilité que possible. C’était aussi pour cela, et bien qu’il ait été un sorcier à l’origine, que ma mère avait refusé net de lui demander de m’adopter. Le prix que Géraud aurait été obligé d’acquitter aurait été trop élevé : il se serait compté en siècles supplémentaires… Ce refus était l’un des rares motifs de dispute entre mes parents à propos de mon oncle.
Lorsque Géraud eut terminé, il se redressa et me fit signe de le suivre dans la pièce adjacente : le cabinet de toilette. Il était assez grand, pourvu d’une douche et d’une table avec un miroir entouré de lampes comme ceux des loges d’acteurs. Un monceau de produits de beauté l’encombrait.
— C’est le repaire de Zalia, m’informa Géraud, inutilement.
Cinq casiers s’ouvraient contre un des murs. Mon oncle profita de l’occasion pour m’en attribuer un ; ensuite, il me fit visiter la cuisine et la chambrette qui donnaient, elles, sur la pièce principale. Il y avait quatre lits de camp, des ballots de couvertures. La pièce ne comportait pas de fenêtre au contraire de la petite cuisine et de la salle de bains. Ce devait être un ancien dressing à l’origine.
— On y mettra ton lit plus tard. (Et devant mon incompréhension, il rajouta :) On dort ici dans ces moments-là…
— Quels moments-là, Géraud ? fis-je avec une patience que j’étais loin de ressentir. Et pour qui est le quatrième lit ?
— Parfois, il n’est pas bon pour nous de rester seuls, répliqua mon oncle sans daigner s’expliquer plus avant ; mais il sourit à mes capacités en math. Quant au lit supplémentaire, il est pour Thomas, mon associé. Tu ne l’as pas encore rencontré. Il est en vacances.
— Thomas est toujours en vacances, intervint Zalia qui revenait avec les journaux, d’une voix aigre. Sur une île quelconque, et en compagnie d’une pétasse en général !
Pas besoin d’être grand psychologue pour comprendre que la belle rousse n’appréciait pas vraiment l’associé.
— Et c’est quoi, cette fois ? Un sorcier ? Un garou ? dis-je en me croyant fine.
— C’est un connard, de toute façon !
— Zalia, s’il vous plaît… reprocha Géraud avec douceur. Il est à Ouessant, chez sa mère…
— Qu’est-ce que je disais à propos de pétasse ? grogna encore une fois Zalia qui, rencontrant le regard de mon oncle, sembla rétrécir et fila sans un mot de plus à son bureau rectifier son maquillage.
— Thomas est une sirène, enfin UN sirène, me renseigna-t-il. Et donc un excellent avocat ; sa partie, c’est de tirer les immortels des griffes de la justice humaine. La plupart du temps, il s’occupe de leurs PV pour conduite dangereuse ou règle leurs conflits avec les Impôts. Les éternels ont du mal avec le permis et la comptabilité… Mais Zalia a toujours l’impression qu’il marche sur ses plates-bandes…
— Et c’est pas vrai ? s’indigna-t-on de l’autre pièce. Quand Monsieur débarque avec son costard sur mesure, et qu’il prend des airs importants parce qu’il a tout l’océan derrière lui…
La suite s’acheva dans un murmure rageur où surnageaient quelques malédictions redoutables : Zalia venait de rater un trait d’eye-liner.
— Ah, oui ! fit Géraud aussi hilare qu’il pouvait l’être, il y a cela aussi… L’océan…
Il me prit par le bras et me fit ressortir de la chambre.
— C’est très rare que nous ayons besoin de camper ici, me rassura-t-il. Je propose que nous allions déjeuner, veux-tu ?
La matinée avait filé sans que je m’en aperçoive. Zalia réservait une table chez Corben. Je restais médusée par les capacités de travail « invisible » de la jeune femme. Elle avait toujours l’air de se recoiffer, se remaquiller, d’arranger son fond de teint ou autre chose d’aussi fondamental, mais son bureau, qui à mon arrivée avait été encombré de courrier et dossiers, était vide à présent et aussi propre que celui de Géraud. En revanche, deux piles monumentales s’accumulaient sur le mien.
Je grimaçai.
***
Je ne mis pas très longtemps à m’accoutumer à la routine du bureau et à m’y sentir aussi à l’aise que dans la maison de mon enfance. Mes genoux passèrent du pourpre au bleu, puis au jaune avant de cicatriser vraiment. Le jour où je pus débarquer à l’Étude vêtue d’une tunique courte en voile de cachemire prune et, enfin, de la minijupe assortie fut une consécration. Navarre lui-même me fit compliment de ma tenue, mais son regard parlait clairement de mes jambes. Un sourire stupide s’installa alors sur mes lèvres et y campa toute la journée.
Le chagrin de mon deuil s’estompait lentement sans que je m’en aperçoive. J’étais si heureuse d’avoir retrouvé mon oncle après une si longue absence ; et fascinée, je découvrais l’extérieur peu à peu, moi qui jusque-là m’étais résignée à n’en connaître que les franges, les quelques images et les sons étouffés qui traverseraient le jardinet de ma mère pour s’insinuer dans la maison.
Au lieu de cette réclusion éternelle, je rencontrais sans cesse des gens nouveaux, surtout au Goth Goth Bar où nous déjeunions pratiquement tous les jours, Géraud et moi. À moins que le travail en cours ne nous oblige à nous contenter d’un sandwich sur l’angle de nos bureaux.
J’avais appris à mieux connaître Corben. Le colosse cubique à la barbe de nuit et aux sourcils diaboliques, était, en autre chose, l’auteur de la monstrueuse vitrine, ces deux épouvantables pin-ups en bas résille. Personne n’osait ricaner, ni menacer l’œuvre d’art d’un geste maladroit. La baie vitrée ne s’était effondrée qu’une fois à ma connaissance, mais c’était Corben lui-même qui avait balancé un client désagréable au travers, ainsi que me l’avait appris une Zalia admirative.
De toute façon, il n’arrivait jamais rien au Goth Goth Bar que Corben n’aurait pas autorisé. Géraud m’avait appris qu’il avait enfoncé dans le crâne des divers Clans de la Capitale – parfois à coup de barres à mine ou de pieux dans le cœur – que son établissement était un endroit neutre, d’une neutralité féroce qui ne s’embarrassait ni des questions de rang ou de puissance pour exiger son respect.
Ces détails mis à part, Corben était un type charmant doté d’un sens de l’humour foireux, témoin le surnom sous lequel il se présentait : Corben Laden, un gag atroce qu’il répétait jusqu’à la nausée. Il avait même imprimé des cartes de visite à l’usage des newbies qui auraient eu le bonheur de l’ignorer trop longtemps. On m’avait épargné ça la nuit de mon arrivée, mais uniquement parce que j’accompagnais Géraud.
Corben s’entendait très bien avec Zalia, qui était folle de calembours et de jeux de mots lamentables. Les soirées où ces deux-là étaient en verve relevaient du cauchemar. Surtout quand ils décidaient de faire un concours dont le prix était une nuit avec l’autre, en général. J’ignore la manière dont ils déterminaient qui était le gagnant, ni ce qu’ils trafiquaient pour que le perdant ne couche pas.
Mon oncle, une fois ou deux, avait émis l’idée que nous déjeunions ailleurs pour que je ne m’imagine pas que le monde entier se vêtissait de dentelles en cascades, de velours frappé boutonné de perles, ou de cuir noir clouté et semé d’épingles à nourrice. Mais j’avais refusé, je n’étais pas encore prête et il arrivait que ma liberté nouvelle – bien que relative et dépendante de la présence de Navarre la plupart du temps – me tourne la tête. Tous les soirs, je rentrais harassée et pantelante chez moi ; le travail n’y était pas pour grand-chose, même si je ne chômais pas. C’était surtout la déferlante du monde extérieur et les émotions qu’il suscitait en moi qui m’épuisaient. Bien sûr, Navarre arrivait en tête de liste parmi la gamme d’émois en question.
Je ne savais pas comment j’arrivais à me tenir en sa présence. L’habitude de défier les lois de la gravité quel que soit mon degré d’alcoolémie ou de tétrahydrocannabinnol devait y être pour quelque chose. N’empêche que je détestais ces soirées de printemps puis d’été trop douces, lorsqu’il débarquait en débardeur moule-pectoraux agrémenté d’un jean slim qui ne nous laissait aucune illusion quant à la justice divine et à la perfection du reste de sa personne. Parfois, je me disais que je me serais damnée pour le voir en maillot de bain, mais la vérité c’était que j’avais bien trop peur d’y penser pour le restant de ma vie.
De toute façon, Navarre ne m’aurait pas regardée, sauf si j’avais été moulée comme Pamela Anderson. Et j’aurais eu, hélas, quand même plus de chances si j’avais lorgné côté Antonio Banderas. Il n’avait pas de préjugés disait-il pourtant, sauf contre les petites choses fragiles. Ça tombait mal parce que, comme je l’ai dit, j’avais l’air d’un elfe anorexique sur le point d’embarquer pour les îles Bienheureuses. Navarre, lui, quand il cessait de courir le gueux, il sprintait après de simili Junon. À moins d’un mètre quatre-vingt-cinq et soixante-dix kilos de muscles en titane, il ne baissait pas les yeux.
J’étais folle de lui et tous les soirs, j’attendais avec impatience l’instant où il me prendrait dans ses bras pour un nouveau survol de la ville.
Il m’aimait bien. Quand je diffusais mon malaise sexuel sur huit cents mètres, il se contentait de sortir prendre l’air. Dans ces cas-là, Oncle Géraud me contemplait pensivement, poussait un soupir inaudible et replongeait dans ses archives. De temps en temps, quand il en avait vraiment assez, il m’en refilait un à traduire intégralement. Je vous jure que la paléographie latine testamentaire, c’est passionnant à côté des comptes d’agronomes paléolithiques en linéaire b. Le linéaire b, il n’y a rien de mieux pour éteindre la libido la plus ardente, sauf peut-être le linéaire a. Au bout de trois pages, vous n’envisagez pas le couvent parce que vous supputez qu’on vous y refilera des documents du même acabit. Mais le trekking en tongs dans la jungle birmane paraît une alternative séduisante.
Tout cela était très routinier pour le bureau au fond, et je ne m’en rendais pas compte. Géraud avait décidé de me laisser du temps pour m’habituer. Il poussait seulement à la roue pour que je me décide à déménager. Il était inquiet pour moi, je pensais qu’il avait peur que je ne renonce pas si facilement à ma tranquille réclusion d’un côté, et que de l’autre je ne sois pas armée pour affronter l’extérieur. Il n’avait pas totalement tort, j’oscillais sans cesse entre l’ivresse de ma liberté nouvelle et la terreur qu’elle me causait.
La vieille maison parentale était… parentale, justement, selon lui. Il pensait qu’il était temps pour moi d’avoir mon propre foyer, un endroit où je ne me sentirais pas inconsciemment obligée de demander la permission à des morts pour inviter quelqu’un.
Je n’essayai pas de lui démontrer que je n’avais personne à inviter. Mes parents avaient vécu leur vie en buvant littéralement la présence de l’autre, ils n’avaient jamais eu besoin d’amis, Géraud lui-même mis à part. Quant à ceux de Jehan, ils m’avaient oubliée, même les rares garçons, deux ou trois, qui quelquefois n’avaient pas passé la nuit dans la chambre de mon frère.
C’était de ma faute, il fallait bien l’avouer. Ma malédiction personnelle, que j’étais bien obligée de leur cacher, se dressait, barrière infranchissable entre eux et moi. Je mettais l’essentiel de mon énergie à leur cacher que je sursautais au simple contact de leur peau. Avant de me laisser enfin submerger par mon propre désir, je devais affronter les fantômes qu’ils transportaient.
J’avais acquis la réputation d’une fille qui ne s’embarrassait pas de sentiments pour choisir ses partenaires et qui se montrait assez distante avec eux. Cela ne convenait pas longtemps au genre de garçons que fréquentait mon frère. Ils étaient comme lui, terriblement normaux, ouverts et généreux, souvent tendres. Ils cherchaient des partenaires de leur acabit. Des filles avec lesquelles partager un peu plus qu’une nuit de passion, de temps en temps. Je leur semblais, malgré moi, froide et sans cœur. Je suppose que mon passage en prison n’avait pas amélioré les choses, si toutefois ils l’avaient appris.
Navarre, par comparaison, était non seulement le plus beau spécimen de mâle que j’eus jamais croisé, mais en plus, je n’étais pas obligée de m’en tenir éloignée ni de feindre d’être autre chose que ce que j’étais en sa présence.
Ce qui redoublait mon attirance pour lui et ne m’arrangeait pas du tout, évidemment. Mais je n’aurais pas laissé ma place pour un empire quand il me raccompagnait. Déménager aurait signifié la fin de ces envols échevelés auxquels j’en étais venue à tenir plus qu’à n’importe quoi au monde. Même si en général, Navarre se contentait de me ramener droit à la maison parce qu’il n’avait pas le temps.
Je traînais donc pour céder aux arguments de Géraud. Pourtant, je regardais quand même les alentours du bureau. Dans le coin, les voisins de l’AlterMonde n’étaient pas envahissants comme les garous de mon quartier.
Depuis l’entrevue d’Artus avec Géraud, il ne se passait pas de semaine sans que l’un d’entre eux sonne pour me demander cérémonieusement si j’avais besoin de pain ou porter une lettre quelque part. Ces grands types farouches aux muscles ondulants et à la démarche de prédateurs me fichaient une frousse de tous les diables, assez paradoxale quand on songe à quel point je me sentais en sécurité avec Navarre. Même quand nous piquions ensemble vers le sol à une vélocité folle.
L’ « anarchie russe » comme l’avait appelée Géraud me convenait, comme la proximité avec le Goth Goth Bar que j’appréciais de plus en plus. Là non plus, je n’étais pas obligée de simuler et en plus, j’étais à l’abri. Corben était un membre honoraire de l’AlterMonde, quant à son serveur, Haniel, il en faisait carrément partie même si j’ignorais à quelle espèce il appartenait.
La fin du mois d’août sonna celle de la tranquillité : sans doute que mon oncle avait estimé que j’étais prête à affronter n’importe quoi et à ne plus m’étonner de rien. Les premiers clients se présentèrent à l’Étude.
OceanofPDF.com