L'Héritière
Chapitre 15
Avec l’aide de Zalia, j’essayai d’imposer un semblant d’ordre aux archives du Cénacle. Pendant ces quelques semaines, entrecoupées des passages de victimes et des fantaisies d’Herfauges, nous en avions scanné l’intégralité. Mon bureau s’ornait d’un arbre généalogique virtuel qui prenait des proportions titanesques malgré le rameau avorté des Herdstal. Zalia ne l’appelait plus qu’Yggdrasil, l’arbre-monde dans la mythologie nordique. J’espérais que nous ne devrions pas suivre l’exemple d’Odin, son dieu tutélaire : nous y suspendre transpercées d’une lance pendant neuf jours afin d’y apprendre le sens des runes. À la longue, même mon fauteuil d’une ergonomie pourtant irréprochable devenait un supplice.
Le tronc principal de l’arbre débutait au e VII siècle après Jésus-Christ, avec le mariage d’Ansegisel de Metz et Dame Begge d’Andenne. Ils eurent quatre fils, dont un certain Pépin de Herdstal. Ce dernier sema les enfants avec une insouciance rare et l’aide de trois épouses et concubines. La polygamie était encore pratiquée sans trop d’hésitation par les grands princes de l’époque.
Bathilde et son demi-frère Charles, qu’on nommerait plus tard Martel, à cause de son arme favorite, furent au nombre de ces enfants. Pépin les reconnut tous les deux. Comme il ne pouvait toucher à l’héritage de son fils légitime Théobald, il octroya en dot à sa cadette bâtarde une tenure in partibus au pied des Pyrénées. C’est-à-dire que Dame Bathilde fut titrée « de Peyrusse-Grande » alors que le fief tout entier était encore aux mains des Sarrasins. En mourant, Pépin ordonna à Charles, l’autre bâtard, de conquérir le domaine pour sa demi-sœur.
Charles dut attendre un certain temps avant de pouvoir respecter les dernières volontés de son père. À la mort de ce dernier, Plectrude, première épouse de Pépin, le fit aussitôt enfermer avec les autres enfants de son mari susceptibles de nuire à Théobald. Charles prouva largement par la suite qu’en matière de nuisances, il était plus que compétent. Les inquiétudes et la haine de Dame Plectrude n’étaient pas infondées.
Il commença par violer Dame Bathilde elle-même, pendant une visite qu’elle était venue lui rendre en prison. Ce faisant, il la mit enceinte. D’Herfauges de Herdstal-Peyrusse, notre prisonnier. En tout cas, c’était ce qu’affirmait un parchemin qui relatait fragmentairement les minutes de son procès.
À ce stade de l’histoire, j’avais secoué la tête avec incrédulité. Je ne parvenais pas à imaginer la femme aux traits si durs en victime de qui que ce soit. Même du type qui avait poussé l’immense armée sarrasine des Omeyyades à se gaver de butin et de ripailles pendant une semaine avant de leur tomber dessus à bras raccourcis et les repousser encore à moitié ivres de nourriture, boisson et pillage de Poitiers à Narbonne.
Herfauges confirma mon impression lorsque je finis par m’en ouvrir à lui.
— Disons que le viol aurait été le moindre des problèmes de mes parents…
— Comment ça ? fis-je, espérant rattraper ma mâchoire qui menaçait de tomber sur mes escarpins.
Je combattis le vertige qui me saisissait, et fis des efforts surhumains pour qu’il ne soit pas trop visible. Je réalisai avec peine que l’homme dans la cage d’argent n’était rien de moins que le fils de Charles Martel lui-même.
Bizarre, les frontières de l’acceptable pour le cerveau… J’étais fille de sorcière, je partageais le quotidien de créatures aussi extraordinaires que mes collègues de travail, je conversais relativement souvent au téléphone avec une sirène mâle, mais ça, ça ne passait pas. D’ailleurs Navarre et Zalia s’efforçaient eux aussi de masquer le respect instinctif qui les avait saisis. Ils contemplaient, médusés, ce visage qui portait sans aucun doute les marques de son héritage. À travers les yeux d’Herfauges, son très fameux père, aïeul de Charlemagne, nous contemplait à treize siècles de distance.
Navarre fut le premier à se reprendre.
— Oui, bon, mais j’ai rencontré plusieurs fois un compagnon du Christ, alors que ce mariolle ne la ramène pas, hein ?
Enfin, je comprenais mieux pourquoi lorsque Dame Bathilde appelait Géraud « mon petit », tous les deux semblaient trouver ça complètement naturel. À ce stade, elle aurait même pu le surnommer « mon bébé », sans problème.
Herfauges haussa les épaules sans noter nos airs sidérés, ni accuser réception de la vanne de Navarre.
— Plectrude était assez désagréable comme ennemie et surtout elle était efficace. Elle voulait se débarrasser de mon père et de ma mère en même temps. Ils lui ont seulement fourni un prétexte en or massif en couchant ensemble.
Navarre sourcilla et Herfauges leva à nouveau les épaules.
— Plectrude a sauté sur l’occasion. Elle a accusé mon père de viol et d’inceste, et l’a condamné à mort ensuite. Elle était à deux doigts de s’occuper également du cas de Bathilde lorsqu’un Avar s’est présenté à la cour et a demandé à épouser une fille de la lignée de Pépin…
— Un Avar ?
— C’était une peuplade barbare de l’est qui deviendrait plus tard vassale de mon petit-neveu, dit-il tandis qu’une drôle de grimace déformait ses traits. Une partie de leur territoire couvre l’actuelle Transylvanie. Ça vous dit quelque chose ?
Navarre leva les yeux au ciel.
— Grands Dieux, un jour je trouverai un vamp qui ne se sera jamais perdu dans les Carpates et j’en crèverai de stupéfaction ! Je ne comprends pas : même maintenant, c’est le trou du cul du monde, alors au e VII siècle…
Herfauges ignora l’intervention :
— Cet Avar était un homme très étrange. Ses habitudes nocturnes ont surpris tout le monde à la cour, bien sûr, sourit-il. Mais surtout, il semblait connaître ma mère avant même de l’avoir rencontrée…
Navarre enfouit son visage dans ses mains.
— De moins en moins original !
— À l’époque, ça l’était encore un peu, tout de même, remarqua Herfauges goguenard.
— De quoi parle-t-il ? intervint Zalia perdue.
Herfauges ricana :
— Du Syndrome de Nosferatu. Quand un vampire naît, une jeune femme ou un jeune homme lui est destiné. À lui seul. C’est une vraie maladie, ce truc. Il n’y a en qu’un ou une dans les siècles des siècles et on ne peut pas s’empêcher de les chercher…
— Vous avez trouvé la vôtre ? demandai-je sans réfléchir.
Navarre fronça les sourcils comme si j’avais proféré une énormité. Herfauges s’assombrit :
— C’est une question très impolie, ma chère, mais je crois, oui. Enfin, je n’en suis pas sûr à cent pour cent…
— Pourquoi ? insistai-je en ignorant l’air de plus en plus agacé de mon ami.
— Parce que je lui ai tordu le cou aussi sec, bien sûr ! sourit fielleusement Herfauges. Tu vois, si on a de la chance, on ne trouve jamais notre élue. Il faut dire que la plupart du temps, elle cause notre perte. Mais dès qu’on sent qu’elle est née…
Il s’interrompit, l’air sombre.
— Et Dame Bathilde a causé la perte de son élu ?
Je n’avais pas pu m’empêcher de poser la question. Herfauges tiqua, se tut et se jeta sur son lit. Il reprit ostensiblement son livre. La conversation était terminée, c’était clair. Navarre redressa la tête et me fixa avec une dureté incompréhensible :
— À ton avis, Agnès, Bathilde est devenue Maîtresse de Cénacle comment ?
Sa voix avait charrié des glaçons.
Douchée, transie, je me tus.
***
Géraud réapparut brusquement deux jours après cet échange houleux, les traits tirés et accompagné d’un grand type nonchalant. Les cheveux bruns mi-longs ondulés encadraient un mince visage affable. Il arborait de jolies lunettes rondes qui lui donnaient l’air d’un intellectuel fragile, ce que démentait l’aisance de sa démarche souple. Il jeta un regard appréciateur à notre travail, à Zalia et moi. Yggdrasyl prenait une bonne moitié de la pièce, désormais. Les feuilles virtuelles marquées au nom des descendants des Herdstal traversaient même la fenêtre sur le boulevard.
— Pas mal, fit l’inconnu. Mais il reste des zones d’ombre ici ; et là, il vous manque des éléments…
Je lui lançai un regard peu encourageant :
— La Révolution a brouillé les cartes des généalogies, vous savez, dis-je avec une sècheresse inhabituelle.
Il mettait le doigt sur notre principal problème : Bathilde n’avait eu qu’un seul enfant. Mais Herfauges avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse et conquis bien des jeunes femmes sur le domaine de sa mère, enfin recouvré par Charles. Hélas, la branche roturière et française, dite de Peyrusse, s’était éteinte des suites de la répression contre les cathares au e XIV siècle ; quant aux descendants reconnus et nobles, la Terreur Blanche de 1795 consécutive à la Révolution aurait eu raison d’eux jusqu’au dernier.
Le dernier comte de Peyrusse-Grande serait monté sur l’échafaud en maudissant la terre entière. Cela fit dire à son ancêtre toujours frais et rose, que celui-là, au moins, lui aurait bien plu. Seul le lamentable rameau de l’avorton Herdstal avait donc traversé la période, en votant la mort de Louis XVI d’abord, puis en émigrant en Angleterre au bon moment. Ils avaient réédité la chose en 1940 en approuvant la prise de pouvoir de Pétain dans un premier temps et en s’exilant temporairement aux États-Unis par la suite. De vrais survivants. Herfauges ne pensait plus qu’à les éliminer, tant il en avait honte.
Il ne restait donc plus personne. En France, du moins.
Le grand jeune homme leva le bras en signe d’apaisement :
— En revanche, votre travail sur la lignée Avar d’Herfauges est remarquable. Ce n’est pas donné à tout le monde de remonter douze siècles d’histoire jusqu’à…
— Jusqu’à un pogrom… murmura Zalia, évitant mon regard furieux et filant vers les toilettes, son nécessaire à friser dans les mains.
Les cinquante-quatre descendants presque contemporains des sept enfants semés par notre prisonnier dans les Carpates au tout début du e VIII siècle avaient pourri depuis longtemps dans un charnier au printemps 1944 ; des nationalistes hongrois facétieux qui croyaient encore à la victoire nazie et désiraient toujours se concilier leur déplorable allié avaient « nettoyé » quelques villages juifs dans les montagnes. Les Herdstal-Peyrusse suivirent leurs voisins dans le trou creusé par les soldats qui n’avaient pas le temps de donner dans le détail, ce jour-là. C’est du moins ce qu’attestait un courrier entre un lieutenant nationaliste magyar et un capitaine de la Waffen-SS.
Nous étions dans une impasse.
Navarre marmonna qu’à ce stade de dilution de la parenté, il valait peut-être mieux choisir n’importe quelle starlette dans la rue, ça économiserait l’énergie de tout le monde et ça reviendrait sans doute au même en termes de proximité génétique.
— Non, fit gentiment l’étranger, mais ce n’est pas très étonnant que vous ne l’ayez pas déniché dans les archives du Cénacle.
Sa moustache brune frémit, découvrant une rangée de dents d’une santé irréprochable et aux canines qui, si elles ne valaient pas celles de Navarre, démontraient bien assez son origine.
— Géraud, tu nous as ramassé un cabot ! cracha Navarre incrédule.
Ignorant la sortie de notre garde du corps, Géraud s’installa à son bureau avec un soulagement visible et dit sereinement :
— Je vous présente, Jacques Noir, Archiviste de la Meute Saint-Blaise : un de tes voisins, Agnès.
Je frissonnai mais Jacques me sourit plus largement par-dessus ses lunettes et tenta de me rassurer :
— Je n’ai rien à voir avec la Meute d’Artus, mademoiselle. Et je suis en mesure de vous aider, vous permettez ?
Il se pencha vers mon clavier pour taper par-dessus mon épaule. Je me levai avec précipitation pour lui laisser ma place, mais je n’eus pas le temps d’échapper à son parfum à la fois poivré et fleuri.
Il sentait délicieusement bon. Sous le parfum, un musc suave, très mâle, sourdait sans pudeur. J’en eus l’eau à la bouche et rougis en espérant que personne ne s’en apercevrait.
Jacques se connecta sur un site personnel sans que je puisse entrapercevoir même l’adresse qu’il tapait, tant ses longs doigts de pianiste couraient vite sur les touches. Il importa des données et les intégra à « Yggdrasil » avant de refermer son site presque aussi vite qu’il l’avait ouvert. Aussitôt, deux noms apparurent au niveau des branches du e XIX siècle toujours désertes : Léo Fränkel et Élisabeth Dmitrieff.
— D’où ils sortent, ces deux-là ? grinça Herfauges que Navarre tenait au courant du pas de la porte.
— Celui qui nous intéresse, votre oncle et moi, c’est Fränkel, un horloger hongrois devenu ministre des Communards, pendant la révolte des Parisiens en 1870.
— Un horloger ? Communiste en plus ? s’étrangla Herfauges.
— Pas exactement communiste, Monseigneur, pas encore. À ce stade de l’histoire qui nous intéresse, il n’a pas encore rencontré Marx, rit notre invité avec douceur. Mais à demi juif, ça c’est sûr. Il avait émigré d’un petit village des Carpates qui serait entièrement rayé de la carte presque cent ans plus tard. Fränkel, « le Franc », ça ne vous réchauffe pas le cœur, d’apprendre que votre souvenir et celui de Madame Votre Mère a franchi les siècles ?
La réponse d’Herfauges pour être inarticulée n’en fut pas moins d’une clarté tranchante.
— Allons, Monseigneur, calmez-vous, dit gentiment Jacques, toujours aussi amène. Ce n’est pas lui que nous vous proposons éventuellement. Il est mort d’une pneumonie en 1896 !
Je n’arrivais pas à savoir si le « Monseigneur » dans la bouche de ce jeune homme si détendu se voulait respectueux ou moqueur, mais une étincelle dans ses prunelles noisette derrière les verres ronds me faisait pencher pour la deuxième hypothèse. Herfauges, lui, ne voyait rien de tout cela, il était déjà outré par le descendant minable qu’on avait l’air de lui offrir.
— Pas si minable que ça, rétorqua Jacques comme en réponse à mes pensées. Léo a été un grand homme du mouvement ouvrier, le gratin du mouvement socialiste de l’époque. Il a même fréquenté Karl Marx. Les Meutes ont suivi les événements avec attention quand elles ne les provoquaient pas. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est ce qui s’est passé pendant la Semaine sanglante.
— C’est-à-dire ? fit une petite voix surgie de l’entrée.
Zalia, frisée comme un mouton, et voyant qu’il n’y avait rien à craindre, ni bagarre ni réel éclat, revenait parmi nous.
— Ça va vous plaire, mademoiselle, dit Jacques en s’inclinant vers elle, c’est romantique au possible ! Dans cette fameuse semaine de mai 1871 qui voit la fin de la Commune, les combats incessants font de très nombreuses victimes. Grièvement blessé, notre Léo a été sauvé par une jeune dame captivante et décidée, Élisabeth Dmitrieff. Cette fille illégitime d’un officier tsariste noble était l’une des chefs du Comité Central au droit des femmes de la Commune…
— Il ne me manquait plus qu’une pétroleuse ! gémit Herfauges.
— Mais aristocrate, elle ! répliqua Jacques toujours aussi charmeur. Léo lui a montré toute sa reconnaissance et elle était très grande. Élisabeth disparut quelque temps. Les Versaillais poursuivirent les anciens insurgés. Léo s’exila au Danemark tandis qu’Élisabeth, en fuite elle aussi, mettait au monde des jumelles. C’étaient les filles de Léo, sans aucun doute.
— La première-née à quelques minutes d’intervalle, Séléné, ne nous intéresse pas, intervint paisiblement mon oncle.
— Non en effet, je ne crois pas, renchérit Jacques, car Séléné en grandissant est entrée dans la Meute Richard-Lenoir en tant que femelle alpha et a poursuivi l’œuvre sociale de ses parents. Monseigneur ne veut pas de chiots de Meute, je gage ?
Le silence de mort qui lui vint en réponse était assez éloquent.
— En revanche, poursuivit notre hôte, nous ignorons ce qui est arrivé à la seconde : la petite Thaïs. Élisabeth avait laissé ses deux enfants à une nourrice, une des nôtres, avant de suivre un nouvel amant en déportation en Sibérie. Il avait été condamné à mort mais son mariage avec Élisabeth transformait sa peine en exil. Mademoiselle Dmitrieff était une femme entière qui adorait sauver la vie des hommes.
— Quel est l’intérêt de tout ça, si vous ne savez pas ce qu’est devenue Thaïs ? bougonna Navarre.
— Eh bien, Élisabeth est hors d’atteinte, elle est morte en Russie où elle avait suivi son mari. Mais Léo rentra à Paris après l’amnistie pour mourir auprès de ses filles. Il y est enterré… commença lentement Géraud.
Il fit une pause. Très longue. Comme s’il ne se résignait pas à prononcer la suite.
— Je suis désolé, termina-t-il enfin en se tournant vers moi, tout pâle.
Je blêmis à mon tour quand je compris enfin où il voulait en venir.
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