L'Héritière
Chapitre 29
Le parfum de sucre et de sirop m’a réveillée. La cloche de la basilique toute proche sonnait vingt-et-une heures.
On m’avait étendue sur un des lits d’appoint et Zalia me bassinait les tempes en répétant des mots sans suite. Sur le matelas d’en face, Herfauges me contemplait avec une fascination horrifiée. Je grimaçai. Je passai ma langue sur mes lèvres craquelées. L’odeur de guimauve était franchement insoutenable si près de lui. Je m’assis et j’éclatai en sanglots. Direct. Sans plus vraiment savoir pourquoi je pleurais si fort. Les larmes dévalaient déjà mes joues quand le souvenir s’imposa à mon esprit. Je revis soudain la tête de Jacques frappant mes chevilles et m’effondrai dans les bras de Zalia.
— C’est vraiment trop triste ! geignit une jolie voix musicale.
Oh, merde, elle était là, elle ! Je rouvris mes yeux gonflés sur une Anne lovée dans les bras de Papy. Il lui tapotait la main. La nausée me saisit aussitôt. Navarre surgit dans le dos de Zalia. Il tenait un petit verre rempli d’un liquide doré comme un soleil et me le tendit. J’avalai sans respirer ni réfléchir. Ouch ! Du Lagavullin. Je cessai aussitôt de pleurer pour tousser comme une perdue, ma gorge emportée par le feu liquide.
Géraud passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et dit calmement :
— Tout le monde dehors, maintenant.
Zalia m’aida à me relever.
On sortit tous, laissant Anne et Herfauges.
Géraud se tourna vers moi et dit d’une voix très douce :
— Je te renverrais bien chez toi, mais tu ne dois pas rester seule, ce soir. C’est hors de question. De plus, je préfère que tout le monde reste ici, jusqu’à la fin… C’est plus sûr, Denis avait peut-être des complices…
Navarre secoua la tête avec véhémence :
— Ce salopard ! Cela dit, ça m’étonnerait beaucoup qu’il y ait un autre vamp dans le coup, Géraud. Ce n’est pas notre genre de partager ; surtout pas les petites manœuvres dans le dos d’un Maître de Cénacle.
Géraud opina mais ajouta :
— Ils étaient au moins deux avec celui que tu as éliminé dans les catacombes, rappela-t-il. Denis était puissant et respecté, il a pu laisser des féaux…
— Pas faux, mais d’après ce que j’ai pu voir en bas, Richard et ses cabots en ont eu pas mal…
Anne l’interrompit en jaillissant de la chambre comme un diable d’une boîte :
— Je peux utiliser la salle de bains ?
Interloqué, Géraud acquiesça et dit à Navarre :
— Fais dégager Zalia, veux-tu ?
— Ouais.
Traînant une des valises qu’elle avait tenu à emporter de chez sa sœur, Anne s’enferma dans le local, en fredonnant. Elle y resta longtemps. Zalia rongeait son frein à sa table, le nez fixé sur un fer à friser et de fausses tresses afro dans sa couleur. Pendant ce temps, j’entendais Navarre qui, muni de gants de cuir, démontait la cage d’Herfauges avec plus de force que nécessaire. Les grilles tombaient avec un bruit sourd comme s’il les jetait ensuite contre les murs et leur conversation nous parvenait à travers d’horribles relents de guimauve.
— J’espérais bien que vous m’ôteriez ce carcan gênant pour l’occasion. Merci, glosa tranquillement le prisonnier, je vais avoir besoin de place.
— Ta gueule ou je te balance un barreau à travers, vu ? Maintenant, tu bouges pas pendant que j’ajuste ce collier. Je serai pas tout seul à me brûler jusqu’à l’os, je te préviens.
Il y eut un tintement de métal. Navarre ajustait la chaîne d’argent destinée à retenir Herfauges en l’absence de la cage. Puis, il quitta la pièce en trombe pour se jeter dans son fauteuil, le regard noir et les lèvres pincées.
Dix minutes plus tard, lorsque Anne revint parmi nous, elle nous stupéfia.
Elle portait une toilette dorée qui parvenait à être moulante et vaporeuse à la fois. Très près du corps sur le buste et les manches qui pointaient sur la main comme les costumes médiévaux. Le décolleté plongeait jusqu’au nombril mais se camouflait hypocritement sous un pan de guipure topaze ; la jupe s’évasait à la taille dans un nuage flou de tulle blanc et or semé de paillettes. Anne avait relevé ses beaux cheveux en un chignon haut qui retenait un long voile presque opaque. Elle le rabattit sur son visage avec un sourire coquin lorsqu’on eut fini de béer devant son maquillage sublime. Le tissu tomba jusque sur ses escarpins blancs dessinant une longue silhouette d’ombre et de satin rutilant, une déesse à demi cachée dans sa chasse pendant la procession.
— Je l’avais achetée pour mon mariage, minauda-t-elle sous le voile.
Elle était magnifique et pathétique à la fois. Je me retins de rire nerveusement. Le vêtement avait déjà été porté, c’était sans doute une robe de soirée achetée dans une friperie mais il lui allait comme s’il avait été cousu sur elle. Je me demandai comment Herfauges lui avait vendu la chose, si elle se rendait à lui parée ainsi alors qu’elle était à deux pas du massacre et du viol. Mes mains se crispèrent sur une feuille de parchemin oubliée sur mon bureau.
Je tentai de croiser le regard de Géraud, mais il m’évita et murmura à Anne :
— Vous êtes radieuse, ma chère !
L’ombre dorée d’Anne gloussa. Elle disparut à nouveau dans la chambre, fermant soigneusement la porte dans son dos. Zalia faucha ses trésors sur sa table et fila vers les lavabos en sifflant :
— N’empêche qu’avec le voile baissé, elle a plutôt l’air d’un abat-jour, hein ? Remarquez, c’est logique pour un futur vampire…
Et devant nos regards ternes :
— Ouais, « abattre le jour », c’est plutôt leur genre, non ?
Géraud leva les yeux au ciel tandis qu’elle disparaissait. Elle faisait bien : il était franchement nul celui-là, Corben s’en serait étranglé.
Il y eut un long silence, puis Navarre posa son comics et demanda à Géraud :
— Et maintenant ?
Géraud cilla, comme arraché à un rêve. Ou un cauchemar.
— J’ai prévenu Bathilde…
— Ah, on va tous se tasser ici en attendant qu’il ait fini de la dézinguer ?
Mon oncle secoua la tête.
— Non, Bathilde préfère être là seulement pour le dernier sang de son fils. Elle est en train de purifier le Cénacle et traquer les derniers partisans de Denis. Elle est très affectée de sa trahison.
— « Très affectée » ! singea Navarre en retroussant les gencives sur ses canines avec dégoût.
Il se renfonça dans son fauteuil, le visage fermé.
Anne cria à ce moment-là. Son hurlement traversa les murs, aigu, douloureux, insupportable.
Géraud blêmit. Navarre froissa nerveusement sa BD et se releva pour se poster devant la fenêtre. Je vis ses lèvres remuer comme s’il comptait les pigeons sur le toit de la basilique comme toujours dans les moments de tension. Mais il avait les yeux fermés. La porte de la salle de bains claqua, Zalia fermait les écoutilles de son navire intime. Moi, je restai là, stupide, tripotant la même feuille sans la lire. Je n’avais pas la plus petite idée de ce dont elle traitait. Ma conscience était vide, traversée de fulgurances écarlates. Comme si mon esprit refusait d’envisager ce qui se passait à l’instant. Comme s’il s’empêchait de matérialiser la chose par des images, tout en ne pouvant repousser les idées terribles qui lui venaient.
Puis les gémissements succédèrent aux cris, avant de leur laisser place à nouveau. Le silence retombait parfois.
Et c’était pire encore.
Cela dura une éternité.
Je craquai en moins d’une heure. Posant la tête dans mes bras, je sanglotai comme une perdue sans plus savoir si je pleurais sur Anne ou bien sur Jacques. Leurs images se mélangeaient dans mon crâne en surchauffe. Navarre me servit un autre verre, avant de signifier qu’il allait « débarrasser la cour des déchets qui pouvaient encore y traîner ».
— Ne t’éloigne pas, recommanda Géraud. On ne sait pas ce qui peut arriver tant qu’Anne n’est pas… transformée.
Navarre hocha la tête et sauta par la fenêtre directement. Je le vis prendre de la hauteur pour passer au-dessus du toit avant de se laisser descendre de l’autre côté, dans la cour. Il revint dépité quelques secondes plus tard.
— Les cabots se sont chargés du ménage. Richard vous signale qu’il revient tout à l’heure, lorsqu’ils auront ramené… (Il me jeta un coup d’œil.) … les corps à leurs proches.
Mais j’avais déjà pleuré toutes les larmes du mien, j’étais épuisée, et sans doute ivre aussi. Les deux verres de whisky n’avaient pas loupé mon estomac vide.
À trois heures du matin, la porte de la chambre s’ouvrit enfin. Une bouffée violente de guimauve nous sauta aux narines, Navarre rouvrit précipitamment la fenêtre, si bien que l’odeur se dispersa et qu’on put à nouveau respirer. Anne sortit, le voile rabattu, et referma dans son dos.
On ne voyait pas le visage de la jeune femme. De longues traces sanglantes maculaient le tissu déchiré par endroits le rendant plus opaque encore. La jupe avait été lacérée comme par un tigre. C’étaient les seules marques apparentes du drame épouvantable qu’elle venait de vivre. Elle dissimulait ses mains dans le tulle dévasté et ses épaules se recroquevillaient. Elle semblait s’être réfugiée dans sa robe dérisoire comme un enfant affolé se cache sous une tente.
— Je voudrais me rafraîchir, murmura-t-elle d’une drôle de petite voix chevrotante.
Elle tituba sur ses escarpins. Navarre se précipita pour lui offrir son bras. Mais elle recula instinctivement devant lui, visiblement terrorisée. Il s’arrêta aussitôt, désolé, mais s’arrangea pour la précéder et ordonner à Zalia de décamper. Anne le remercia d’un signe et s’engouffra dans le repaire de notre secrétaire. Nous entendîmes l’eau couler.
Zalia se gratta la gorge.
— Je lui ai laissé mon savon aux huiles essentielles… nous annonça-t-elle.
— C’est bien, soufflai-je.
Il faudrait sans doute que j’aille me verser le flacon sur la tête lorsque Anne aurait terminé, j’avais l’impression que le parfum de guimauve s’accrochait encore dans mes narines.
Nous ne savions plus comment ne pas nous regarder en face. Personne ne tenait à contempler Herfauges qui devait nager dans sa satiété féroce. Géraud tendit résolument la main vers son téléphone et appela Dame Bathilde. La Maîtresse de Cénacle promit d’arriver moins d’un quart d’heure plus tard.
— Tant mieux, grinça Géraud dans le combiné. J’aime autant vous dire que la Meute Saint-Blaise sera là également.
Il raccrocha et son regard se perdit dans le vide mais il était à l’affût et sursautait au moindre son. L’odeur de sucre s’était estompée, heureusement. L’eau ruisselait toujours dans la salle de bains quand Richard arriva encadré de deux bêtas et suivi par un Fred funèbre aux yeux presque aussi rougis que les miens. Il s’assit face à Géraud, constatant l’absence de Dame Bathilde :
— Je compte sur toi pour négocier les réparations avec le Cénacle, j’ai perdu deux hommes, dont un alpha dans cette histoire absurde, dit-il sans préambule.
— Bien entendu, rétorqua Géraud. Tu as des exigences particulières ou tu préfères attendre qu’ils fassent des propositions ?
Richard haussa les épaules.
— Déjà, j’exige qu’on me jure de laisser la petite Ève et sa descendance tranquille. Nous avons négligé ce rameau parce que nous en ignorions l’existence, mais c’est clairement un bourgeon de Meute ; nous lui devons protection.
Fred s’agita. Richard sourit à peine et dit :
— Oui, j’y viens, Fredo ! (Et à Géraud :) Fred aimerait avoir accès aux archives du Cénacle pour une recherche perso. (Il fit une pause.) Évidemment, je ne compte pas les rétributions pécuniaires. Nous avons au moins trois familles à prendre en charge, celles des bêtas morts en bas pendant la petite fête organisée par leur lieutenant. Jacques n’avait que son père, ce sera moins complexe, mais les alphas de sa trempe ne sont pas si nombreux. Bref, je veux des garanties et du blé, en somme ! Ça ne répare pas, mais ça soulage !
Géraud hochait la tête en prenant des notes inutiles, ce que venait de demander Richard était trop simple. Mais il semblait aux aguets. Sans doute que comme moi, il épiait les bruits d’eau venus de la salle de bains. J’entendais le son lisse de la douche, sans éclaboussures indiquant qu’on se lavait. J’imaginais Anne immobile, les yeux clos, nue et blessée au corps comme à l’âme, laissant glisser le liquide brûlant sur elle.
Elle était transformée maintenant. Pas complètement. Il s’en fallait d’une journée passée à dormir. Demain soir, elle s’éveillerait pourvue de crocs rétractiles, effilés comme des aiguilles. Et morte également. Pour l’instant, elle avait juste assez de sang vampire pour cicatriser des horreurs que Herfauges lui avait fait subir.
— Il y a bien trois quarts d’heure qu’elle est là-dedans ! me chuchota Zalia en me traînant à part pendant que les hommes discutaient négociations avec le Cénacle.
— Ne t’inquiète pas, elle est loin d’approcher ton record, répondis-je distraitement. Les victimes font ça souvent, il paraît. Elles se lavent de leur agression.
— Ah, comme l’eau lustrale à Rome, le jour des Lupercales, alors ? fit Zalia avec un sourire fragile.
Elle se référait à une cérémonie de purification collective qu’on n’avait pas dû célébrer depuis dix-huit siècles.
— Tu as assisté à ça ? dis-je interloquée.
J’oubliais toujours que Zalia était si vieille, tellement plus vieille que moi, presque aussi vieille que le monde. Les dreadlocks et les mini tresses en couleurs dont elle s’était affublée ce soir-là n’aidaient pas, il faut dire. Surtout qu’elle n’avait eu le temps que pour les deux tiers du crâne et que toute une partie de sa chevelure de feu était encore libre dans le cou.
— Je crois, fit-elle, gênée. Je ne me souviens pas bien, c’était il y a longtemps…
Tu m’étonnes !
— Tu sais, le bain que tu prends en sortant du bureau parce que tu as eu une journée de merde, c’est pareil, hein ? Se purifier par l’eau, c’est depuis la nuit des temps… Le baptême chrétien, ce n’est pas autre chose.
Je récitais les leçons de Maman, mi-trucs de sorcières, mi-simple bon sens.
— N’empêche, c’est long, sa purification à la petite, s’obstina-t-elle. Tu ne peux pas aller voir si tout va bien ?
— Pourquoi, tu ne… ? (Je m’arrêtai immédiatement en me traitant de tous les noms.) Euh Zalia… celle-là, tu ne peux pas la blesser, c’est une vamp maintenant. Mais bon, laisse, va. Elle a besoin de temps, surtout.
Zalia hocha la tête, à demi convaincue.
Le Cénacle débarqua sur ces entrefaites, six vamps, Dame Bathilde en tête, secondée par un dernier jeune vamp affolé de sa soudaine promotion. Je le regardai une minute, cela me suffit pour le juger. Mignon, précieux, surtout préoccupé de sa toilette et de lui-même. Un gigolo, certainement pas un lieutenant susceptible de tenter à nouveau de nuire à la lignée de sa Maîtresse. La Reine Mère avait compris la leçon semblait-il, et s’apprêtait à se battre jusqu’au bout contre son Cénacle pour imposer sa descendante.
Je soupirai. Eh bien, avec Anne ce ne serait pas gagné !
Bathilde s’assit aux côtés de Richard après un bref salut et s’adressa aussitôt à Géraud :
— S’il n’y a pas de concessions territoriales dans les desiderata de la Meute, mon petit, tu peux considérer qu’ils sont tous acceptés. Ça ira plus vite.
Richard prit acte, impassible et lointain.
— Trop aimable. On peut rêver des remerciements aussi, ou c’est trop demander ?
— Ne vous poussez pas du col, cabot ! reprit-elle avec hauteur. Si je n’étais pas aussi pressée de vous voir débarrasser le plancher afin de régler mes histoires de famille, ce serait une autre chanson, croyez-le bien. Dictez vos conditions et retournez à vos niches !
Richard échangea un regard agacé avec Géraud mais se contint.
— Si vous le permettez, Haute Dame, rétorqua-t-il avec un respect feint, nous n’avions pas tout à fait terminé. Fred ?
— Oui ?
Le petit mage se dandina.
— Tu n’avais pas quelque chose à dire à Maître Géraud et à sa nièce ?
Fred se racla la gorge.
— Hum… je ne voudrais pas m’immiscer bien sûr, mademoiselle, monsieur… Mais enfin… Il y a quelque chose…
Il ne parvenait pas à terminer. Géraud le regardait avec une froideur inusitée :
— Écoutez Fred, là, nous sommes assez occupés. Voyez-vous ?
Fred hocha vigoureusement la tête.
— Ce soir, mademoiselle Agnès…
Il s’arrêta à nouveau devant le regard noir que lui lança mon oncle.
— Ce qu’elle… avec le vamp ? Vous voyez ?
Géraud posa ses mains à plat sur son bureau et les contempla longuement.
— Je vois. Ça ne vous regarde pas, vous avez raison ! Donc, Richard, merci de ta visite et de ton aide ! Vraiment. Mais maintenant, emmène ton monde et au revoir !
Richard bondit presque. Bathilde n’avait pas remué un cil mais Géraud, oui. Il s’apprêtait à saluer et à embarquer fermement un Fred mortifié, quand j’intervins :
— Désolée, mon oncle, mais moi je veux savoir ! Qu’est-ce qu’il y a, Fred ?
Fred jeta un regard affolé à Richard et sembla se décider pour l’équivalent d’un suicide à ses yeux. Il me lança tout à trac :
— Ce que vous avez fait, mademoiselle. Pour tuer ce Denis. Les bêtas m’ont raconté. Ce n’est pas de la Seconde Vue. Vous n’êtes pas une Invocatrice avec seulement la moitié du don comme je croyais.
— Ah. Et qu’est-ce que je suis, alors ? rétorquai-je amèrement. Une Invocatrice avec le tiers du don ?
— Ça suffit avec ces absurdités ! dit Géraud en frappant sur la table.
Mais Fred l’ignora, de même que mon sarcasme, et tandis que Richard l’entraînait presque de force dans l’entrée, il couina :
— Ça ne s’est jamais vu, mademoiselle ! C’est autre chose ! Vous êtes autre chose !
L’un des vamps se déplaça rapidement pour refermer la porte sur la salle d’attente. Géraud le remercia des yeux et se tourna vers moi.
— N’écoute pas cet ahuri, il ne reconnaîtrait pas son orteil d’une clavicule de Salomon.
J’opinai en silence et fis comme si mon oncle m’avait convaincue de l’incompétence du petit homme. Mais au fond, je n’en étais pas si sûre que lui. Je l’avais vu dans les souterrains et au cimetière. Fred était humain, il n’avait pas accès à la magie, la vraie, mais c’était un érudit, un ami de Jacques qui savait tant de choses…
Je fis de mon mieux pour contenir la boule énorme qui marinait dans mon estomac depuis mon réveil. Plus tard. Je pleurerai Jacques convenablement, plus tard. Quand je serai seule, chez moi, enfin.
Géraud m’observa un instant, sembla rassuré par ma docilité apparente et se concentra sur Dame Bathilde.
— Vous voulez lui dire adieu ? demanda-t-il.
Elle hocha la tête, on se leva tous pour affronter les derniers instants d’Herfauges. Sauf Navarre. Lui resta à l’écart, le regard perdu dans la nuit. Je frémis. Je me jurai de partir avant qu’il se soit repu de notre prisonnier. Quoi qu’il arrive, quels que soient les fantômes à affronter sur le chemin, je rentrerai chez moi. Avant. Tout plutôt que d’y revenir dans les bras du soleil noir que devenait mon ami après ce genre de… repas. Ce soir entre tous, surtout.
Je crois que nous n’avons pas compris tout de suite quand la porte fut ouverte. En tout cas, pas moi. J’ai bien vu la scie à métaux par terre. Les maillons de la chaîne d’argent rompus. Les cheveux d’or étalés sur l’oreiller et le visage paisible d’Anne. Merveilleusement sereine. Complètement nue. Totalement seule.
Elle se redressa, exposant aux yeux de tous des seins menus mais irréprochables, s’étira avec langueur entre les draps froissés. Son regard bleu était rempli d’une intelligence acérée et maligne, elle nous fixa de leur feu corrosif.
— Bonjour, Mamie, fit-elle à l’adresse de Bathilde.
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