L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 5 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 4

 

J’avais sommeillé le reste de la nuit, les genoux brûlants et la tête pleine de roses rouges où gisait Navarre – habillé, heureusement, sinon je n’aurais pas dormi du tout. La gueule de bois due au Lagavullin n’était pas la seule responsable. Le « merci » de Géraud me poursuivait au plus profond de mes cauchemars. J’y coulai pour en ressortir sans transition, presque éveillée, avant de replonger aussitôt dans la souffrance inexprimable contenue dans ce seul mot. Et mon oncle ne la formulerait jamais. D’ailleurs, à y repenser, je ne sais pas vraiment ce qu’il contenait. S’agissait-il vraiment de souffrance ? Seule la colère, dévorante, phénoménale, était certaine. Tout ce que je connaissais vraiment des relations de mon oncle avec ma mère se résumait au fait qu’ils couchaient parfois ensemble et qu’elle l’adorait.

Ceci mérite un éclaircissement. Oncle Géraud n’est pas mon oncle. Enfin si. Enfin non. Pas par le sang en tout cas. Déjà, il naquit quelque part du côté de Rennes dans le courant du e XII siècle. Il y monta sur le bûcher deux fois à ma connaissance. La première pour sodomie – ce qui était une ignoble calomnie, du moins en ce qui concernait les hommes – la seconde pour nécromancie, et, dans ce dernier cas, il était coupable à cent pour cent. J’ignore à quel genre d’éternel il appartient, mais il accuse huit cents ans de plus que moi au bas mot. Ce qui limite le lien familial potentiel entre nous.

Il fut l’amant de ma mère pendant les cinquante-cinq dernières années de sa vie à elle. Dès qu’elle avait été en âge. Je crois savoir aussi que ce fut elle qui jeta son dévolu sur lui. Géraud, qui avait renvoyé jusqu’à l’Inquisition les couilles entre les dents dans sa ligne des vingt-deux, s’était avéré incapable de se défendre de tant d’amour et d’obstination mêlés. Mais, consciente de la folie pour une mortelle, même sorcière, à aimer un éternel, elle s’était efforcée de trouver un compagnon de vie ; du coup, elle avait déniché mon père ; lequel ne représentait pas, encore moins que Géraud, un compagnon classique pour une femme de son rang.

Nous n’avions jamais eu le moindre contact avec les convents à cause de cela. Pour les sorcières, enchanteresses et autres ensorceleuses, ma mère avait tout bonnement programmé la fin de sa lignée : que ce soit avec Géraud qui ne pouvait procréer, ou avec mon père, si désespérément humain.

Elle les aimait autant tous les deux et avait refusé net de choisir. Ma mère était relativement facile à vivre, jusqu’au moment où elle avait pris une décision ou adopté une attitude. À partir de là, plus rien ne pouvait la dissuader. Sauf mon frère lorsqu’il s’était agi de laisser dormir ses copains à la maison. Je l’avais appuyé sur ce coup-là, ça m’arrangeait aussi, et ma mère avait fini par céder. Je crois que sa ténacité légendaire n’allait pas plus loin que ce qu’on pouvait espérer des gens. Et ce n’était pas son style de formuler une interdiction qui n’avait aucune chance d’être respectée, même si elle avait essayé pour ses grimoires.

J’ai toujours connu Géraud. Il venait à la maison de temps en temps quand mon père et Jehan étaient absents. Moi, je restais là puisque je ne pouvais pas sortir. Ils s’enfermaient tous les deux pendant trois heures au premier et ma mère paraissait rajeunie de vingt ans toute la semaine suivante. Même mon père était heureux après le passage de mon oncle. Je ne suis pas sûre que Géraud rendait l’amour que Maman lui portait ; mais il se sentait responsable d’elle à l’évidence, la choyait et la rassurait. Maman semblait avoir décidé que c’était bien pareil. Enfin, quand un homme séduisant de quarante ans d’âge apparent couche encore avec une vieille dame de soixante-cinq, on peut se dire que si ce n’est pas de l’amour, ça y ressemble beaucoup.

Lorsqu’il redescendait de l’étage, Géraud venait toujours jouer avec moi et essayait de m’apprendre à contrôler mon don. En vain. Mais c’est dans ses bras que j’ai appris la sécurité, le bien-être et à cesser d’avoir peur des fantômes, temporairement du moins. Il était comme un second père, à vague coloration incestueuse celui-là, quoique l’inceste aurait été plutôt de mon côté. Lui, je pense qu’il m’avait adoptée comme il avait adopté mon père, mon frère, une dizaine de caniches abricot successifs – morts eux aussi – et par définition, tout ce qui appartenait à Maman.

Lorsqu’il avait brutalement disparu, ma mère avait vieilli d’un coup et le blanc avait gagné dans sa chevelure. Mais jamais elle n’avait douté de son retour, ni que son absence n’était pas volontaire. J’en étais moins assurée, mais j’abordais à cette époque-là un passage difficile où ma vie future de recluse m’apparaissait avec une lucidité tranchante et je ne m’y étais pas encore résignée. Selon moi, Géraud nous avait abandonnées toutes les deux au pire moment.

Ma nuit avait donc été pénible. Je passai mon dimanche dans un état comateux dont je n’émergeais que pour une tasse de thé. J’eus le courage d’une brève expédition à la cave pour vérifier les serres de maman en fin d’après-midi. L’arrosage automatique semblait avoir rempli son office, la petite jungle souterraine pétait de santé. Je soupirai en songeant qu’il faudrait bientôt en arracher une bonne partie : je ne tenais pas du tout à donner des explications si par hasard il prenait aux flics d’opérer une véritable fouille de la maison. Ils avaient négligé les serres lors de mon arrestation parce que ma mère avait joué à habiller la porte de la cave en fausse bibliothèque. Elle avait donc résisté sans mal à un coup d’œil distrait. On ne pouvait même pas parler de cachette pourtant, puisque la poignée était bien visible dans son cadre au centre d’une étagère entre deux éditions reliées de L’Homme qui rit et Notre-Dame de Paris.

J’étais dans un tel état de fatigue – mon corps me présentait en bloc l’addition de trois semaines de chagrin, de stress et d’angoisse, sans compter mes exploits de la veille – que je sombrai comme une masse, la nuit à peine tombée.

Le lundi matin, lorsque la cloche de la porte d’entrée résonna à l’heure pile indiquée par Géraud, je n’eus que le temps de dégringoler de mon lit pour ouvrir à mon visiteur. À ma grande déception – mêlée de soulagement parce que je devais arborer une tête épouvantable –, ce n’était pas Navarre.

La lilliputienne rousse en python vert de la boîte s’encadrait dans le chambranle, un petit sac plastique à la main. Elle interpréta correctement ma déconvenue et éclata de rire. En un français très pur mais teinté d’une pointe d’accent rauque de “r” roulés comme des tambours elle s’exclama :

— À cette heure, vous ne risquez pas de le voir ! Navarre dort jusqu’à vingt heures en cette saison. Alors que moi, je suis du matin, de l’aube même ! Quand on s’est vues chez Corben, je prenais mon petit déjeuner. Vous n’êtes pas prête ? Allez vite vous débarbouiller, monsieur Géraud n’aime pas attendre. Je vais faire le café, filez !

Noyée sous ce flot de paroles joyeuses, j’obtempérai en silence tandis qu’elle se dirigeait droit vers la cuisine sans cesser de parler à toute vitesse. Je n’avais pas une chance de lui répliquer, elle posait les questions et se répondait toute seule.

— C’est vraiment une délicieuse petite maison de sorcière ! J’adore les briques rouges vernissées sur la façade et les deux clochetons mauresques sur le toit ! Il y a un grenier bien sûr ? Avec de grandes malles ? Une folie 1930, n’est-ce pas ? Un héritage de ta mère, sans doute. Plus personne ne peut s’acheter ça de nos jours. Et les rosiers devant sont une merveille. Mais vous, dans vos lignées, vous avez la main verte ! Moi, je n’arrive à rien, sauf avec les nénuphars et les iris. Même les lotus, c’est une catastrophe, ils sont trop exotiques pour moi, tu vois ? Où est le café ? Ah, le voilà ! Du Blue Mountain, rien que ça ! Oh, une cafetière italienne, c’est du goût, ça aussi ! Ça donne un bien meilleur café que toutes ces horreurs à capsules ! Tu mettras un tailleur, ou un ensemble jupe, d’accord ? Pour l’Étude, c’est mieux…

Elle était passée au tutoiement sans s’en apercevoir et je n’essayai même pas de lui demander de quelle Étude elle parlait. Je ne fis pas remarquer non plus que sa combinaison était loin du sérieux professionnel qu’elle voulait me voir afficher, quelle que soit la profession en question. Je ne tentai pas de dénicher le tailleur prescrit au fond de mon placard, pas question d’arborer mes rotules bleues et couvertes de plaies. Un ensemble pantalon noir avec une veste cintrée conviendrait très bien. L’arôme du café chaud emplit la maison. J’étais dans la salle de bains à l’étage quand je l’entendis brailler :

— C’est prêt ! À propos, je suis Zalia !

Je la rejoignis à la cuisine et me retrouvai devant un bol énorme cerné de tartines beurrées et couvertes de miel. Elle avait dû apporter le pain et le beurre avec elle, moi je n’avais pas pu faire de courses depuis… Je soupirai discrètement dans mon café.

— Géraud m’a prévenue que tu risquais de ne rien avoir dans ton frige pour le petit dej’, alors je me suis permis… ces 8 à 8 sont l’invention du siècle ! On y trouve même des préservatifs ! Pas mal, l’ensemble. C’est un peu sévère en noir mais pas mal ! Surtout avec ton chemisier anthracite. Le satin, c’est toujours magnifique. Les escarpins, c’est peut-être trop, mais ce n’est pas grave. N’empêche, tu aurais été mieux en jupe ! T’as l’air d’avoir de très jolies jambes, faut que le monde en profite. Ça va être très sympa de bosser ensemble, tu vas voir…

Je cessai de l’écouter, elle me paraissait gentille dans son genre volubile mais elle me tournait la tête. J’avais à peine terminé mon bol et mes tartines qu’elle s’en empara en m’envoyant chercher mon sac pendant qu’elle lavait la vaisselle :

— Je suis secrétaire de direction, alors l’orgeat, ça me connaît, continua-t-elle.

Je la rejoignis et elle me cornaqua jusqu’à la sortie après un coup d’œil appréciateur sur mes talons hauts.

— N’oublie pas de fermer… Ah non, je vois le charme de protection ! N’empêche, c’est plus sûr ! Viens, je suis garée devant le portail, tu n’auras pas à aller loin.

Je marquai un temps d’arrêt avant de franchir le seuil du jardinet, à partir de là, je pouvais croiser n’importe quoi. La limousine de Géraud était en double file devant la maison au mépris de toutes les signalisations en vigueur dans le quartier. Je déboulai dans la rue comme un apnéiste avale sa dernière goulée d’air avant une très longue plongée. Je n’avais que deux mètres à parcourir jusqu’à la portière, je les traversai en zigzaguant entre les divers endroits que j’avais repérés depuis longtemps pour leurs infestations. Comme au Père-Lachaise, mes souliers ne furent pas mes meilleurs alliés mais je m’en tirai sans me fouler une cheville, une première victoire.

Lorsque je connais très bien le terrain, c’est ainsi que je procède, je m’économise. Si je peux éviter de traverser un révolutionnaire au crâne ouvert par une balle, une grand-mère écrasée sous un autobus ou seulement l’angoisse dévorante déposée au fil des ans sourdant de l’atelier clandestin voisin, je ne me prive pas.

Tout acte, tout sentiment, toute vie donnent naissance à un fantôme. Ils s’accrochent surtout aux gens, mais certains, les plus anciens ou les plus forts d’entre eux, élisent domicile où ils veulent. Ma vie à l’extérieur est un slalom spécial où j’essaie de me glisser subrepticement entre les diverses sources spectrales.

Un petit papillon bleu ornait le pare-brise de la voiture, les fliquettes du vingtième arrondissement sont d’une efficacité redoutable. Zalia s’en empara et le fourra dans sa pochette de poitrine avec cette énergie affolante qu’elle semblait déployer pour tout.

Elle me fit asseoir à l’arrière et me demanda d’un ton ferme de mettre ma ceinture :

— Le prends pas mal, mais je conduis plutôt sport et je n’aime pas avoir quelqu’un qui devient vert à côté. C’est une couleur qui ne va qu’à moi en général et ça me déconcentre…

Elle démarra en trombe pour dévaler la rue des Orteaux puis l’avenue suivante à quatre-vingts à l’heure. Je m’agrippai aux accoudoirs. Elle se faufila dans le boulevard de Charonne à la même allure et prit encore de la vitesse. Parvenue à un feu qui virait à l’orange, elle stoppa contre toute attente, le type derrière nous faillit nous emboutir. À ma grande stupéfaction, elle sortit de la voiture et, sans prêter la moindre attention aux insultes dont l’abreuvait le chauffeur dans notre dos, elle colla quelque chose sur le toit de la limousine.

De retour dans l’habitacle, Zalia alluma une espèce de compteur que je n’avais pas remarqué sur le tableau de bord.

— J’avais oublié de mettre le capot de taxi. Géraud m’a envoyée passer les exams, je suis inscrite à leurs rôles, expliqua-t-elle. Ça me permet d’utiliser leurs voies réservées et parfois ça sert…

Sa voix mourut tandis qu’elle jetait un coup d’œil – le premier – dans le rétroviseur. Elle se rembrunit. Le feu passa au vert, Zalia démarra comme une fusée, tout en saisissant son cellulaire. Elle composa un numéro d’un doigt à une vitesse improbable.

— Monsieur ? dit-elle dans l’appareil. J’ai le colis.

Elle hocha la tête à une phrase inaudible et reprit :

— Ça va nous prendre quelques minutes de plus, je pense que nous sommes suivies. Non, je ne sais pas quel clan, ça m’a tout l’air d’être une bagnole volée. Sûr que ce sont pas des vamps à cette heure, mais ils peuvent envoyer des féaux. Vu le coin, je pencherais plutôt pour un clan de garous du vingtième : ils doivent se demander ce que je fiche là, on vient jamais par ici d’habitude.

Elle raccrocha et se concentra à nouveau sur la route. Elle avait ralenti durant l’échange. Entretemps, j’avais réuni assez de courage pour examiner la voiture. Pendant la nuit, quelqu’un l’avait arrangée pour moi : on avait collé des pentacles partout, des amulettes pendaient à chaque saillie et le tout tintait comme des clochettes à chaque mouvement.

Zalia sourit entre ses dents serrées :

— Ouais ça fait pampilles, mais c’est provisoire. On trouvera une solution élégante plus tard.

Je réussis enfin à placer un mot :

— Zalia ? Qui nous suit, là ? Et pourquoi ?

Elle se tourna vers moi et quitta la route des yeux à ma profonde terreur… Mes jointures blanchirent sur les accoudoirs, une fine ligne de sueur glacée se distilla dans mon dos.

— Tu m’as entendue ? Je ne sais pas. Cela dit, ça doit pas être bien grave. Juste une patrouille de reconnaissance. Et puis, ne t’inquiète pas, je vais les semer bientôt.

Son sourire s’épanouit en un rictus mauvais tandis qu’elle fourrageait dans la boîte à gants de la main droite. Elle en tira une télécommande qu’elle glissa entre ses dents, puis saisit le volant des deux mains afin d’opérer un demi-tour complet en dirigeant la voiture sur le terre-plein central du boulevard. La façon dont elle avait manœuvré pour ne pas broyer le châssis de la limousine restait un mystère pour moi : les marches étaient hautes, il y en avait trois et l’ensemble avait été étudié pour empêcher les voitures de passer, justement. Nos poursuivants n’y échappèrent pas, eux, et pourtant, ils conduisaient un engin beaucoup plus petit, léger et maniable que le nôtre. Leur véhicule s’arrêta net en biais dans un bruit crissant de tôle en souffrance, une roue tournant follement dans le vide.

Zalia remonta ainsi la route sur une centaine de mètres en zigzaguant entre les piétons furibards. Puis elle descendit à nouveau en face d’une porte cochère dont le rideau de fer s’ouvrit dès qu’elle appuya sur la télécommande qu’elle avait lâchée dans son giron. Le vantail d’acier se referma derrière nous tandis que nous descendions le long de la rampe d’un parking souterrain. Lorsqu’on parvint au dernier niveau, Zalia appuya sur le champignon et les piliers de bétons défilèrent, avant que la voiture remonte une nouvelle rampe qui nous ramena en surface dans une petite rue adjacente.

Zalia réitéra la manœuvre deux rues plus loin dans un autre parking dont la deuxième sortie nous ramena sur le boulevard à la hauteur de Ménilmontant. Elle ralentit enfin, après un dernier coup d’œil dans le rétroviseur.

— C’est bon, on les a eus ! annonça-t-elle, triomphale.

J’eus la force de lui répondre par un soupir trémulant.

— Bon, ce n’était pas très utile, vu qu’on les a laissés sur place mais j’adore le coup des parkings ! me confia-t-elle. C’est une idée de Navarre ; il est bon dès que ça devient souterrain…

Le reste du voyage se déroula sans incident, jusqu’à l’immeuble 1920 toujours gardé par son Athéna carrossée. Zalia dut m’aider à me débarrasser de ma ceinture, tant mes doigts tremblaient. Avant de quitter l’habitacle, elle appuya sur ses clés, la limousine cligna des phares une fois et redescendit sur ses pneus. Jusque-là, elle avait été suspendue en hauteur, plus haut qu’un 4x4. Je compris mieux l’exploit des marches du boulevard, vingt minutes auparavant.

— Navarre et moi, on est fous de ce genre de gadgets ! expliqua Zalia en descendant. La plupart du temps, on parvient à convaincre Monsieur Géraud.

Elle s’efforça de ne pas montrer son amusement tout en me soutenant jusqu’à l’ascenseur. À l’arrivée de la cabine en fer forgé redoré au bronze fin, elle poussa les portes de bois ouvragé. Je fis un pas à sa suite et reculai aussitôt, l’avant-bras collé devant mes paupières.

Là, en surimpression avec le visage ahuri de Zalia, une bouche suintante de liquides décomposés s’ouvrait devant moi.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Cette fois, ce ne fut pas son débit qui m’empêcha de répondre mais la déferlante qui jaillissait de la cabine. Ils étaient des centaines, là-dedans. Esprits d’angoisse ou de haine, chargés d’une impatience létale ou d’un violent désir de fuite, tous ceux qui avaient pris cet ascenseur, la mort dans l’âme et la terreur aux tripes. Hélas, la joie ou la tendresse laissent moins de marques…

Leurs images grimaçantes, leurs relents de mort et leurs gémissements parvenaient jusqu’à moi, même à travers le rempart de mon bras. Je reculai encore en suppliant Zalia :

— Referme ça, par pitié !

Il y avait un vrai mort, là-dedans, aussi. Un type qu’on avait égorgé entre deux étages, pendant l’Occupation selon toute vraisemblance, au vu du costume porté par le fantôme. Zalia obéit sans poser de question. Elle rabattit les portes d’un coup sec et considéra attentivement les marches de l’escalier.

— Tu penses que ce sera moins pire par là ? dit-elle d’un ton rêveur.

— Au moins, je pourrai les contourner, c’est large. Les voir, ça n’est rien, mais les toucher… Ils sont sales… Et c’est comme s’ils laissaient quelque chose en moi…

Je m’efforçais de lui répondre avec fermeté mais ma voix grelottait autant que mes genoux. L’attaque que je venais de subir n’était pas la seule raison de mon état, je trouvais aussi très étrange de parler de mon problème à cette quasi-inconnue.

Zalia hocha la tête et m’offrit à nouveau son bras. Je le pris avec reconnaissance. Elle était vraiment gentille, cette bavarde invétérée. On grimpa de conserve, en évitant les deux ou trois infestations à peine qui pourrissaient l’endroit. Je m’étais attendue à ce résultat : les gens sont fainéants, ils prennent surtout les ascenseurs.

À l’instant même où nous parvînmes au troisième étage, Géraud nous ouvrit la porte et je n’eus pas le temps de déchiffrer la plaque de cuivre vissée dessus. Une ride de contrariété barrait son front large. Zalia leva les mains en l’air :

— Tirez pas, Patron ! Entre les loups et les fantômes, ça s’est bousculé au portillon, c’était pas du nougat roux, là dehors !

Géraud grimaça à peine devant l’horrible calembour et s’effaça pour nous laisser entrer.

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