L'Héritière
Chapitre 12
Navarre apparut une demi-heure plus tard, les cinq gardiens d’Herfauges sur les talons, Denis en tête. Mon vampire se jeta aussitôt dans son fauteuil et une bande dessinée relue mille fois surgit dans ses poings crispés. Je lui jetai un coup d’œil surpris, il n’aimait pas le Cénacle ni leurs gardes du corps, mais ça n’expliquait pas cette tête d’enterrement. Ni cette colère noire. Je scrutai le visage de mon oncle, il arborait la même expression glaciale, lui aussi. Il y eut dix minutes de silence pendant lesquelles personne ne croisa le regard de personne ni ne fit le moindre bruit. Si quelqu’un nous avait espionnés, il aurait pu croire le bureau désert.
Je compris tout lorsqu’un sixième vamp se matérialisa dans la pièce, une blondinette décolorée de dix-huit ans à peine, titubante contre lui. De pathétiques racines noires dénonçaient l’ancienneté de la teinture et sa mauvaise qualité. La gamine était vêtue d’une minijupe de laine rouge effrangée et d’un cardigan assorti sur un top de faux satin de même ton, griffé et taché. Une petite fugueuse sans doute, ou une SDF.
Le silence devint presque solide dans le bureau. Seulement rompu par Zalia qui se racla la gorge et fonça vers les toilettes sans aucun instrument de maquillage prétexte entre les mains. J’entendis l’eau couler et des hoquets qui avaient tout du sanglots. Je blêmis moi aussi, tandis que le vamp entraînait la jeune fille vers la chambre. Elle vacillait, l’œil fixe si totalement absent qu’on aurait dit une poupée. Navarre jaillit de son fauteuil et les suivit. Ils disparurent tous les trois derrière la porte.
On entendit un petit cri, très bref d’abord, puis qui reprit et se prolongea longuement. Presque un pépiement de moineau. Géraud serra les mâchoires et se plongea dans la lecture d’un contrat de mariage du e XVII siècle qui reposait sur un monceau d’autres documents. Moi, je restai là, immobile, les mains inertes sur mon plan de travail. Je tentai de comprimer la boule qui se formait dans mon estomac. Machinalement, j’enlevai mes chaussures.
L’odeur âcre du sang répandu s’insinua dans la pièce et je dus m’accrocher à mes accoudoirs pour ne pas trembler. C’est une chose de savoir superficiellement qu’il existe des prédateurs et des proies, c’en est une autre d’assister au repas des fauves. Surtout quand les fauves en question se trouvent être les mâles les plus séduisants qu’on ait jamais rencontrés et qu’on est folle de l’un d’entre eux.
Le pépiement se fit gémissement doux, il décrut lentement avant de s’arrêter net. Un juron formidable retentit. Le ton, la voix, la formulation, tout dénonçait Navarre. La porte claqua avec violence et le sbire qui avait amené la victime fut éjecté quasiment sur les pieds de Géraud. Le vamp n’essaya pas de se relever, reculant sur les fesses, massant son crâne enfoncé et sa mâchoire déboîtée qui se remettaient déjà en place tous seuls. Le processus de guérison paraissait aussi douloureux que le coup qui l’avait rendu nécessaire.
Navarre surgit. Son visage portait imprimé comme au fer rouge le dessin du grillage de la cage et la peau craquelée bouillait littéralement dans un mélange de sang noir et de sanies jaunâtres. Il avait dû être projeté contre la cage. Les marques se réduisaient très vite.
Il portait la blondinette dans ses bras. Les mèches décolorées pendouillaient jusqu’au sol, et sa respiration sifflante faiblissait. Navarre s’assit sur son Chesterfield, la gamine sur les genoux. Du sang brillant coula sur le cuir terni de l’accoudoir, trop rapidement. Herfauges ne s’était pas contenté de percer la jugulaire, il avait déchiqueté la gorge à travers le judas.
Navarre mordit son propre index d’un croc sec puis laissa les gouttes sombres tomber une à une sur la blessure écarlate, avant de l’en badigeonner. La peau fine fuma, comme brûlée à son tour, en se refermant avec lenteur et la jeune fille convulsa dans ses bras. Il la maintint sans effort, grimaçant à peine. Je suppose qu’il contenait surtout sa propre souffrance, car en même temps qu’il guérissait la fille, les cicatrices de ses joues avaient cessé de disparaître et grésillaient de plus belle dans un bruit de friture atroce.
Les cinq vamps qui n’avaient pas bougé s’entreregardèrent. Denis fit un pas en avant. Il s’arrêta net sous l’œil glacé de Géraud. Navarre leva la tête et grinça dans sa direction :
— Je la soigne, tas de sombres connards. Je ne lui fais pas l’Offrande, soyez tranquilles !
Géraud sourit d’une façon très bizarre. Ses lèvres minces se contentèrent de s’étirer, il laissa tomber à l’adresse de Denis :
— De fait, à cause de son régime particulier, Navarre est incapable d’Offrir les Ténèbres.
Il n’ajouta rien de plus mais les vamps resserrèrent les rangs. Comme un troupeau de moutons qu’un aigle survole. À cet instant, la gamine émit un geignement sourd et sa poitrine s’éleva, enfin débarrassée de ce son terrifiant de pneu crevé. Navarre la laissa glisser à terre où elle se tassa, les bras pendants, la tête ballotant contre l’accoudoir. Il se leva, son beau visage toujours marqué de façon horrible se tourna vers Géraud :
— Le petit con, là-bas, fit-il en désignant le vamp à terre, a essayé de m’empêcher d’arrêter Herfauges à temps.
— D’accord, répondit Géraud platement. Vous avez une explication à me fournir, Denis ?
L’autre se dandina sous le regard scrutateur de mon oncle mais ne répondit pas. Il s’ébranla en direction de son acolyte à terre et le souleva par le petit doigt au col de chemise. Le blessé n’eut pas un geste de défense, même si ses pieds ne touchaient plus le sol et si sa chemise l’étranglait à demi.
— J’ai… suivi les… ordres, Denis, articula-t-il avec peine.
La chemise gênait son élocution ou alors il crevait de terreur.
Denis se contenta d’approcher son front de celui de sa victime, jusqu’à le toucher. Les yeux du vamp suspendu roulèrent furieusement dans leurs orbites puis se fermèrent à demi. Il semblait avoir sombré dans l’inconscience. Denis le lâcha brusquement, le vamp s’effondra à ses pieds comme une serviette humide. Le grand roux se tourna vers Géraud :
— Tout ce que je puis dire, messire, c’est que Dame Bathilde n’est pour rien dans tout cela. Nous avions des consignes précises pour que la clause de Sauvegarde soit respectée à la lettre. Je n’ai rien pu tirer de son esprit, nous ne sommes pas assez… proches.
Il prit un air vague, les yeux perdus dans le vide quelques secondes, ses traits mollirent brièvement puis reprirent leur fermeté.
— Notre Dame est furieuse et ne comprend pas non plus ce qui est arrivé. Elle vous exprime ses… regrets
Le mot avait du mal à passer. Géraud fit semblant de rien et approuva du menton, réceptionnant les excuses. Pendant ce temps, je restai figée en me rappelant ce que Navarre avait dit de la télépathie chez les vampires. Je contemplai un instant le dos large de Denis, ses muscles fins qui roulaient sous le tissu du jean et dus me maîtriser pour ne pas laisser échapper un sourire envieux. Elle ne s’embêtait pas la Dame Bathilde, en dépit de son grand âge ! À ce stade, est-ce qu’on pouvait encore l’appeler couguar ? Voyons, une femme sexy, surpuissante mais vieille comme le monde, ça pourrait être quoi ? Un tigre à dents de sabre ? Un tyrannosaure ? Quoi qu’il en soit, cela expliquait d’autant plus la patience de Denis vis-à-vis d’Herfauges, de même que son mépris évident pour le fils de sa Maîtresse.
Bathilde a bien raison, soupirai-je dans mon for intérieur en pensant à mon propre célibat forcé.
— En rétribution, elle offre le sang du traître, ajouta Denis dans le silence retombé.
On entendit un grand éclat de rire surgir de la pièce à côté. Et la voix d’Herfauges retentit au milieu du bureau :
— Eh bien, Navarre, c’est Noël en ce moment pour toi, mon vieux !
Géraud se leva et ferma la porte de la chambre, en forçant car le chambranle avait été faussé. Il retourna posément à son bureau, tandis que Navarre se postait à la fenêtre, les yeux fixés sur les pigeons en face. Personne ne me prêtait attention, j’en profitai pour quitter ma place et m’approcher de la fille. Navarre l’avait abandonnée contre son fauteuil mais au vu de son expression de moins en moins vague, la petite ne tarderait pas à reprendre conscience. Un visage, disons ami, auprès d’elle me semblait la moindre des choses. Je me penchai sur elle, pris son pouls comme ma mère m’avait appris, filant, rapide, mais rien d’inquiétant.
Je la hissai comme je pus dans le fauteuil en m’émerveillant de ne RIEN ressentir en la touchant. Les humains émettent parfois des spectres qui leur échappent, mais les pires sont ceux qu’ils transportent sur eux. La présence d’autant de buveurs de vie dans la pièce me garantissait de cela. Tout en écartant les mèches grasses de ses joues et en refermant son corsage déchiré, mon esprit bouillonnait.
Notamment celui-là qui était particulièrement hors de propos : voyons, la prochaine fois que j’aurai un petit ami, enfin si j’avais un petit ami, comment me débrouiller pour que Navarre soit dans la maison ? Parce que les charmes protecteurs qui empêchaient les fantômes externes d’y pénétrer ne pouvaient rien contre ceux qui passaient accrochés aux garçons que j’invitais autrefois. Ça me simplifierait tant les choses de ne pas sursauter au contact de la peau de mon partenaire…
Je renonçai aussitôt à ce plan débile : déjà, pourrais-je envisager quoi que ce soit avec un autre si Navarre se trouvait à quelques mètres ? À part jouer aux cartes, peut-être ? Ou aux dés ?
Je me repris avec difficulté tandis que la fille se mettait à trembler contre moi. Je jonglai un instant avec l’idée de lui rapporter un verre d’eau mais renonçai. Ce n’était pas le moment de me retrouver seule avec Zalia dans la salle de bains. Je me contentai donc de rester là, à serrer la menotte fragile aux ongles en deuil d’une gamine qui ne m’avait jamais vue de sa vie.
Navarre ouvrit la fenêtre, laissant pénétrer l’air frais dans la pièce silencieuse. Il nous contourna, la gosse et moi, pour saisir le corps inerte du vamp assommé avant de s’envoler direct du milieu de la pièce.
Denis se dandina à nouveau et dit à Géraud d’un ton nerveux :
— Il va en avoir pour longtemps, vous croyez ? Je dois rentrer au cénacle et je n’aime pas l’idée de vous laisser seuls sans gardes…
Géraud sourit presque.
— Je ne suis pas sans défense, Denis.
Le grand vamp cilla, ce n’était pas ce qu’il avait voulu dire.
— Quelqu’un cherche à éliminer la lignée de Dame Bathilde avant qu’elle soit transmise. On s’en doutait, mais là c’est évident. Si Herfauges avait brisé la Sauvegarde avant que votre… (Il fit la grimace.) … garde du corps s’interpose, vous auriez été obligé de le tuer vous-même pour reconsacrer les lieux.
Il n’y avait aucune rancune dans la voix de Denis, seulement une constatation. Géraud sourit presque avec méchanceté :
— Le sang d’Herfauges m’appartient déjà. Je n’ai qu’à attendre d’avoir rempli mes obligations envers votre Dame avant de le tuer. Je n’aurais pas pu moins pour Dame Bathilde, nous nous connaissons depuis trop longtemps. C’était une tentative stupide autant qu’inutile.
Denis hocha la tête, dubitatif.
— Vous ne voulez vraiment pas que je vous laisse un de ceux-là ? En attendant ?
— Ce ne sera pas nécessaire, Denis, je vous assure, rétorqua mon oncle. D’ailleurs…
Il jeta un coup d’œil vers la fenêtre toujours ouverte, Navarre s’y encadrait à nouveau, impassible. Sa chemise noire portait des traces luisantes. Il irradiait une énergie formidable qui me fit vaciller sous le choc. Ses joues étaient d’un rose maladif et les brûlures avaient totalement disparu. Il était encore plus beau que d’habitude, d’une beauté terrible, celle d’une éruption volcanique. Je serrai si fort la main de la blondinette qu’elle en gémit. Je la lâchai et reculai vers mon fauteuil à pas comptés, incapable de tourner le dos à notre ami.
Les vamps s’agitèrent avec nervosité tandis que Navarre sautait dans la pièce. Son corps musculeux se réceptionna avec une légèreté incroyablement puissante sur le parquet ciré, sans même faire craquer une latte.
— Je l’ai sondé en profondeur… avant… Il ignorait qui lui avait donné l’ordre de laisser Herfauges aller jusqu’au bout. On lui a imposé une injonction mentale qu’il n’a pas pu identifier, pas plus qu’y résister. Ça venait forcément d’un ponte du cénacle mais c’était tout ce qu’il savait, dit-il d’une voix mesurée.
S’il ne s’était pas contrôlé, ses mots auraient tonné dans tout le quartier.
— Calme-toi, Navarre, ça va passer, dit Géraud d’un ton neutre. Il t’a dit où il avait trouvé la fille ?
— Le seul point intéressant, peut-être, c’est qu’un garou des Charonne la lui a refilée. Une putain à cabots qui leur tapait sur les nerfs.
Géraud secoua la tête en signe de dénégation :
— Non, ce n’est pas significatif. La Meute Charonne se fourre juste dans tous les trafics qui se présentent. Elle a assez mal tourné, ces dernières années…
Navarre haussa les épaules et fit face aux autres vamps. À sa décharge, Denis soutint son regard intense et trop brillant avec un panache notable.
— Partez, maintenant ! gronda Navarre.
Denis fit signe aux autres de prendre le chemin de la sortie. Il fit deux pas en direction de la fille dans l’intention évidente de l’embarquer elle aussi.
Géraud se racla la gorge :
— La clause de Sauvegarde est valide même à l’extérieur, Denis, prévint-il. Cette fille peut mourir de la façon qui lui chantera mais pas un seul d’entre nous ne doit en être responsable. Suis-je bien clair ?
Denis soupira et la prit dans ses bras :
— Nous sommes des Neutres, Messire Géraud. Nous prélevons, nous ne tuons pas dans la mesure du possible.
Mon oncle tiqua ; visiblement, il l’ignorait et en parut scandalisé. Géraud aimait à tout savoir, il n’avait pas l’habitude de tomber sur des points qui lui avaient échappé. Denis continua :
— Vous frappez pas, c’est assez récent : une Résolution de Cénacles, il y a deux ans. Vous aviez quitté le pays, je crois. Les Expos ont voté pareil, d’ailleurs. Inutile de vous dire que notre Dauphin s’était violemment opposé à la décision, de même que les Conservateurs. Bonne fin de nuit, Messire, termina-t-il avec respect.
Géraud le salua à son tour et on les regarda partir en silence. Zalia surgit des toilettes à ce moment-là, arborant une teinture rousse semée de mèches vertes hérissées de tous les côtés. Elle jeta un coup d’œil prudent à Navarre au passage, et tiqua quand l’aura d’énergie qu’il dégageait la frôla. Mais elle se reprit avec effort pour se diriger vers son bureau où elle fit semblant de classer les trois feuilles format A4 qui y traînaient.
Géraud ne la regardait pas, plongé dans une profonde réflexion, le regard fixé vers le mur.
Navarre soupira bruyamment pour rompre le silence :
— Je camperai dans la chambre à partir de cette nuit, Géraud. Plus question de laisser ce fauve tout seul dans sa cage, il est capable de mordre même à travers les barreaux.
Zalia trifouillait ses papiers d’un air faussement concentré puis n’y tenant plus :
— Je n’ai rien raté, j’espère ? dit-elle avec un sourire fragile.
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