L'Héritière
Chapitre 1
Pénétrer sans autorisation et en escarpins dans le cimetière du Père-Lachaise une petite heure avant la minuit du Grand Sabbat n’est pas vraiment une façon classique de commencer son samedi soir.
Suspendue à la grille ornementale, les pieds battant dans le vide, ma jupe prise dans la pointe d’acier d’une fleur de lys, je devais avoir l’air fin. Surtout quand mon sac à main déversa son contenu dans les ténèbres avec de joyeux tintements de clés et d’objets divers.
Heureusement qu’il faisait doux en ce début de printemps.
J’étais beurrée comme un petit Lu, en plus, mais les raisons de l’expédition ne devaient rien à mon état d’alcoolémie. Au contraire, c’était la condition essentielle de sa réussite, ainsi que la nuit très particulière que j’avais choisie.
Le 30 avril, c’est le Grand Sabbat ; les étoiles s’alignent dans une position unique. Alors les fantômes filent en vadrouille loin, très loin de leur point d’attache habituel et quittent la planète pour danser en haute atmosphère. Ils ont rendez-vous avec le Père éternel, ou les signes du Zodiaque, je n’ai jamais très bien su ; surtout que ça dépend de leur provenance, aux fantômes. Le 30 avril, c’est tout bonnement un aimant à spectres. Certains n’en reviennent jamais et personne ne s’en plaindra. Et moi, les revenants, j’aime autant ne pas les croiser, si je peux l’éviter.
C’est pourquoi, cette nuit-là entre toutes, quand mes consœurs sorcières de pure lignée dansaient nues dans les forêts en invoquant quelqu’un dont les réponses leur parvenaient deux minutes plus tard à cause du décalage de distance – même la magie n’est pas plus rapide que la lumière –, je faisais des efforts désespérés pour ne pas me fouler une cheville en dégringolant les grilles ouvragées du cimetière le plus célèbre de Paris.
Les escarpins avaient été une très mauvaise idée. À ma décharge, je n’avais déjà plus les pensées très claires quand j’avais choisi cette paire. J’avais besoin de chaussures noires, cirées ; je n’avais réfléchi qu’à ça. Après tout, j’allais me recueillir sur la tombe de ma mère, de mon père et de mon frère. Et Maman, de son vivant, avait toujours été très rigide en ce qui concernait la tenue. Je n’imaginais pas une seconde que la mort avait pu infléchir cet état d’esprit.
D’où la jupe qui n’avait rien de l’inspiration du siècle, elle non plus.
Je décidai de me débarrasser de mes talons. Ils disparurent dans l’obscurité pendant que je tentais de libérer le tissu. Pendue par un bras, j’essayai fébrilement de le remonter le long du pétale d’acier. Peine perdue : un bruit de tweed déchiré m’en informa. Je glissai d’un bon mètre contre la hampe de fer forgé avant de réussir à ralentir ma chute. Elle s’arrêta net à cause d’une seconde fleur de lys encore plus teigne que la première qui choisit de s’attaquer à mon chemisier de soie, juste au niveau du nombril. Je perdis deux boutons ainsi qu’un bon centimètre de peau. Mon soutien-gorge tint le choc de justesse au prix d’une élongation définitive ; mais je remerciai quand même le ciel : quelques centimètres de plus et j’y empalais ma jugulaire.
Puisque c’était comme ça, je n’allais pas m’obstiner. Mon regard fouilla les ténèbres, le sol ne devait pas se trouver à plus d’un mètre cinquante. Je pris une large inspiration, mon élan et lâchai tout. La réception sur les gros pavés gris fut brutale. Une fine ligne tiède courut le long de mes mollets, tachant mes bas. Je ne m’étais pas écorché les genoux comme cela depuis mes huit ans.
Je cherchai mes chaussures. La gauche gisait à un mètre à peine. La droite pendouillait à l’armature rouillée émergeant d’une aile d’ange de plâtre décrépit. Je la récupérai en marmonnant de vagues excuses, au cas où. Dénicher mon sac à main et mes affaires me prit plus de temps. Mes clés et ma pharmacie de secours s’éparpillaient au pied de l’ange délabré, le reste s’était égayé à proximité. Je remis la main sur presque tout, à l’exception de mon miroir de poche qui avait dû se briser à l’atterrissage.
— Merde ! fis-je d’un ton concentré.
Puis je jetai un regard navré, alentour. Ce n’était pas l’endroit pour proférer des grossièretés. Ça non plus, ma mère n’aurait pas approuvé.
Il me sembla entendre un léger ricanement parmi les tombes. Je haussai les épaules avec défi : avec ce que j’avais avalé, les fantômes qui auraient décidé de ne pas honorer leur rendez-vous cosmique annuel pouvaient venir. Ils se heurteraient à une barrière de single malt 18 ans d’âge vieilli en fût plus épaisse qu’un blindage NBC.
Le Lagavullin du Nicolas à côté de la maison de mes parents est une tuerie, le préféré de Papa qui s’en était découvert la passion peu avant sa mort. J’ignore si les bienheureux boivent au Paradis, mais j’espérais pour mon père qu’il avait eu le temps de se constituer une bonne réserve de souvenirs tourbés.
J’avais vidé sa dernière bouteille, avec méthode, en moins d’une demi-heure, verre après verre, en respirant le moins possible entre chacun. Un vrai sacrilège, même si je l’avais commis dans le cristal de baccarat à cet effet. Je ne pouvais tout de même pas boire au goulot : ma mère ne m’aurait jamais pardonné un laisser-aller pareil. Elle aurait été fichue de revenir me hanter rien que pour ça.
J’espérais seulement que des tréfonds de sa dernière demeure, elle ne se rendrait pas compte que, sur la fin, j’avais été assez maladroite et m’en étais versé sur le chemisier. Ivre, contusionnée, écorchée jusqu’à l’os, empestant le whisky, j’étais parfaite.
Je tentai de déchiffrer un plan qui recensait exclusivement les morts célèbres avec une avidité suspecte. Colette, l’ancien emplacement de Voltaire, et Sartre, il n’y en avait que pour eux : leurs photos de la taille d’un ongle empiétaient sur tout le reste. On ne pouvait même pas distinguer le numéro des différentes sections.
En revanche, le mur des Fédérés n’était qu’une simple ligne séparant la terre consacrée du reste de la Cité. Je grimaçai en constatant que ce mur était très proche de ma destination, il faudrait prendre garde quand je passerais auprès de lui. Les cent quarante-sept fusillés pendant la Commune représentaient sûrement une bonne partie des fantômes les plus énervés du cimetière. Des types du genre à ne pas se rendre au Grand Sabbat juste par esprit de contradiction… et à déchirer mon ivresse protectrice comme un voile de soie.
Je m’orientai, ça devait être plutôt vers le nord. J’avais escaladé la partie la plus accessible du Père-Lachaise, évitant ainsi les murailles e XVIII plus larges que des remparts et la porte monumentale du boulevard de Ménilmontant. Les pavés et mes talons hauts engagèrent un duo sonore. Le sang qui s’écoulait de mes genoux s’insinuait sous la plante de mes pieds et rendait la semelle glissante et poisseuse. L’entorse s’annonçait, je me résignai à marcher pieds nus. Je rangeai mes escarpins dans mon sac à main. Ce fut sans doute ma décision la plus sage, cette nuit-là.
J’enfilai l’une des allées, entre les mausolées baroques, couverts de gargouilles, d’encorbellements et d’angelots. Il y avait de tout, de la chapelle rococo sculptée de fleurs ou de fruits à la pyramide flanquée de dames sphinx aux poitrines pointues et à l’œil perçant. Tout cela, fort beau, ressemblait quand même énormément à un HLM de luxe, la largeur d’un pied à peine séparant chaque sépulture de ses voisines.
Il régnait partout une odeur lourde, tourbe et feuilles putréfiées, à laquelle mon imagination enfiévrée par l’alcool et le chagrin rajoutait sans doute ce relent de chair décomposée. La terre collait désagréablement sous mes pas et je trébuchais parfois sur de petits cailloux. Cela dit, moi qui ne sortais pas souvent, j’avoue que j’appréciais la promenade plus que je l’aurais cru, étant donné les circonstances.
Soudain, des murmures et des gémissements m’alertèrent. Prudente, je quittai le chemin et me coulai dans l’ombre des mausolées. Je jetai un coup d’œil et haussai les épaules. Un petit groupe de gothiques célébrait une messe de son cru sous les arcs ouvragés de la chapelle protégeant les gisants d’Héloïse et Abélard.
Les gothiques bredouillaient de vagues paroles en latin autour d’un couple qui s’était carrément couché nu sur les statues des deux amants légendaires. Je mis quelques minutes à reconnaître la liturgie du mariage qu’ils récitaient à l’envers. Et encore, j’y parvins seulement parce que les nouveaux mariés consommèrent leur union avec enthousiasme sous les yeux attendris et les encouragements de leurs amis.
Les applaudissements ne cessaient pas. À l’exception d’une toute jeune fille maigrichonne vêtue de dentelles lacérées et retenues par des épingles à nourrice qui s’éloigna à ce moment-là. Elle se rapprocha de moi sans le savoir, je me reculai précipitamment entre deux stèles, avant de l’entendre siffler avec hargne :
— Putain, baiser sur le dos d’un castré, les cons !
Sur le fond, j’étais assez d’accord avec elle : ce n’était pas très gentil de rappeler à ce pauvre Abélard ce qui lui avait été arraché pour l’amour de sa dame. J’espérai brièvement que le brave homme avait emmené Héloïse danser dans les étoiles avec les autres, ce soir-là.
Mais une jalousie dévorante perçait sous chaque mot de la gamine. De petits spectres de haine en naquirent, assez puissants et concentrés pour traverser mes défenses alcoolisées. Je vacillai sous l’impact mais ils disparurent très vite. Les esprits des sentiments ne sont pas assez forts pour résister à un appel comme celui du Grand Sabbat. À peine nés, ils seraient confrontés à l’Infinie Froideur du Cosmos.
Je contournai la petite réunion aussi discrètement que possible en tentant de maîtriser ma nausée soudaine et me réengageai sur le chemin un peu plus loin. Je n’avais pas parcouru cent mètres que je fus encore stoppée. Par de la musique, cette fois. Quelqu’un écoutait une version crachotante de Riders On The Storm à très bas volume dans la moiteur de la nuit toute piquetée d’étoiles.
Jim Morrisson dormait là pour l’éternité et il recevait une bonne cinquantaine de visiteurs nocturnes, de son côté. Beaucoup moins pittoresques que les goths. Encore que, ça se discutait pour le gars avec la crête orange et violet fluo qui luisait dans l’obscurité et la donzelle si couverte de piercings qu’elle tintait à chaque respiration. J’entendis quelqu’un l’appeler Clochette.
Des seringues vides craquaient sous leurs pieds. Je scrutai le sol autour de moi et remis mes chaussures, pas question de prendre le risque de me piquer sur l’une d’entre elles. Je frissonnai. Une chape de néant pesait sur ces gosses. Ils ne créeraient pas de spectres, ceux-là, leur âme était en train de mourir. S’ils continuaient, ils ne laisseraient aucune trace de leur passage sur cette Terre. Sauf peut-être dans le cœur désespéré de leurs parents.
Je me secouai et malgré mon malaise croissant, je les doublai furtivement pour m’engager dans une contre-allée bornée de hauts cyprès dont la cime se perdait dans la nuit. Il n’y avait pas un souffle de vent. Je slalomai entre deux cénotaphes et trois urnes grandioses avant de dépasser les discrets tombeaux de Molière et La Fontaine.
Je souris à ces deux vieux amis qui me rappelaient mes brefs passages à l’école primaire puis je filai droit devant moi en tentant de laisser le mur des Fédérés, désormais tout proche, le plus loin possible sur ma droite. J’entendis tout de même des salves de fusils et des hurlements de douleur. Apparemment, les Communards profitaient du Grand Sabbat pour se rappeler pourquoi ils étaient là. Les fantômes font ça tout le temps, figurez-vous. Se souvenir qu’ils sont morts, je veux dire. Moi, ça m’a toujours paru un truc assez difficile à oublier ; mais évidemment, je ne suis pas morte donc je ne suis pas spécialiste.
Comme la fusillade s’intensifiait et que montaient des cris de plus en plus douloureux, je leur sifflotai le Temps des Cerises, à tout hasard. Ça les calmerait peut-être.
Enfin, je bifurquai pour m’engager sur un chemin minuscule serpentant entre les pierres et les statues. Le silence retomba quand j’arrivai enfin devant une dalle toute simple, blanche, et très récente.
La dernière demeure de mes parents était creusée là. Je m’assis sur le marbre clair. Une feuille humide s’était collée sur la plaque de bronze, je la grattai machinalement du bout des doigts.
« Ici reposent Louis et Jehan Cleyre aux côtés de leur épouse et mère bien-aimée. Ils sont passés comme ils ont vécu : ensemble. 13 avril 2029. »
Aucune mention du prénom de ma mère : les sorcières sont discrètes jusqu’au tombeau. Surtout quand elles se marient en dehors de leur lignée.
Ils me manquaient tant tous les trois. J’étais venue pour ça, pour leur dire adieu, puisque je n’avais pas pu venir à leur enterrement, environ deux semaines auparavant. Mais la brume lourde de l’alcool retenait les sanglots dans ma gorge comme un gros tampon d’ouate qui m’empêchait de respirer.
Alors, je décidai de nettoyer : en plus de quinze jours, tout avait eu le temps de faner. Il restait bien des chrysanthèmes un peu vifs dans leurs cache-pots de plastique rose, mais Maman avait toujours détesté ces fleurs. Sans doute un mauvais coup de notre voisine. La gerbe de roses thé que j’avais envoyée du fond de ma prison, elle, tenait encore bien le choc. J’avais compté là-dessus, les roses sont des fleurs qui atteignent au sublime en mourant.
Tout en déblayant, le fatras de feuilles desséchées et de pétales flétris, je dégageai avec surprise un magnifique vase de cristal, une coupe antique profonde avec un pied à cinq griffes, comme une patte de dragon. Elle contenait un ballot de tiges déjà noires.
Je me penchai pour la récupérer, pas question qu’elle reste à la merci des voleurs et du gel. De son vivant, Maman adorait cette coupe, cadeau de l’oncle Géraud ramené de Venise des années auparavant. Mais j’eus beau m’efforcer de la soulever, je n’y parvins pas. Je frottai la boue accumulée autour et finis par comprendre qu’elle était scellée dans le marbre. Pour l’emporter, il faudrait également s’encombrer d’une demi-tonne de carrare, ça limitait les risques de vol.
Le gel restait un problème, je me demandais qui avait pris cette initiative sans m’en parler. Certes, j’avais été peu joignable ces derniers temps ; mais enfin, le type des pompes funèbres avait quand même réussi à me dénicher dans ma cellule pour que je signe son chèque. Il s’agissait sans doute d’une des dernières volontés de ma mère, et comme j’avais été absente aussi à la lecture du testament…
Bizarrement, les flics n’avaient pas songé à me laisser sortir ce jour-là, ni celui de l’enterrement lui-même.
C’était de ma faute. Depuis toute petite, je revendiquais un profond désintérêt pour le monde extérieur à la maison familiale. Je n’avais pas le choix : ledit monde extérieur m’était presque inaccessible à cause des revenants en tout genre. Mais j’avais toujours préféré affirmer que ma claustration était une question de goût plutôt que de survie. L’orgueil nous pousse souvent à émettre d’insondables conneries.
Ça avait fini par me jouer un tour inattendu. Tout se paye. J’ignorais que la potion que Maman m’administrait tous les matins pour me rendre aveugle aux fantômes contenait un ingrédient absolument illégal dans la plupart des pays européens.
Cannabis sativa est l’une une des plantes préférées des sorcières depuis la nuit des temps. Souveraine contre la fièvre et les douleurs chroniques, ses qualités médicales ne sont plus à démontrer. Toutes les civilisations préchrétiennes s’en sont servies et pour toutes sortes d’utilisations pas uniquement médicales. On prétend que la Bible de Gutenberg fut imprimée sur un papier pressé à partir de ses fibres. Mais l’ingrate Église catholique et romaine, afin d’éliminer toute trace des religions précédentes, a posé un interdit très fort sur le chanvre. Le Code pénal s’en est institué le relais à sa façon subtile.
Moi qui ne quittais jamais de la maison familiale qu’un pistolet sur la tempe et en compagnie de mes parents ou de mon frère, je n’avais pas noté ce détail.
Alors, deux semaines plus tôt, trois policiers s’étaient avisés de ma démarche titubante à la sortie de la morgue où je venais de reconnaître les restes de ma famille. Puis, au vu de mes pupilles plus dilatées qu’un puits aux âmes, ils avaient exigé un examen toxicologique. Il paraît que j’avais assez de tétrahydrocannabinol dans le sang pour concurrencer un champ aux alentours d’Amsterdam. Les agents n’avaient pas apprécié ; sans compter qu’ils étaient inquiets pour ma survie : la dose aurait été mortelle pour plusieurs êtres humains normaux. J’avais évité de leur signaler que j’en prenais depuis le berceau et que, du coup, je ne risquais rien de plus que m’endormir dans le bus et rater ma station.
Sur le moment, j’avais eu le sentiment que ça n’arrangerait rien à la situation.
Un vent léger folâtra soudain dans mes cheveux, des doigts de brise tendre, qui me firent frémir. Je levai les yeux vers la cime des grands arbres, rien ne bougeait. Mauvais signe. Cela voulait dire que mon taux d’alcoolémie n’était plus assez élevé pour monter un barrage suffisant contre les spectres. Bientôt, tout ce qui grouillait encore de revenants danserait la sarabande devant moi. À la concentration qui devait régner dans cet endroit, même cette nuit-là, je n’étais pas persuadée d’y survivre. Je devais partir. Je soupirai. J’avais eu dix minutes à peine. L’alcool n’était pas aussi efficace que je l’avais espéré.
Je tentai de dessiner un pentacle protecteur dans la poussière, l’un des rares sorts de ma mère à ma portée, un sort mécanique que même un humain pouvait lancer. Ça les arrêterait temporairement. À condition que je sois prête à quitter les lieux en vitesse ensuite. Mais la terre battue était trop dure et je n’avais rien de plus pointu sous la main que les tiges molles et putréfiées des fleurs mortes.
Il fallait partir maintenant.
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