L'Héritière
Chapitre 16
Retour à la case départ : le Père-Lachaise en pleine nuit.
Je goûtais pleinement l’ironie de la situation, même si la présence de Denis me garantissait de toutes les infestations possibles. Navarre, de garde avec Zalia auprès d’Herfauges, n’avait pu nous accompagner.
Et puis cette fois, j’entrais par une porte, même si ce n’était toujours pas le machin monumental qui donnait sur le boulevard mais une petite poterne sur les rues adjacentes à l’église Saint-Blaise, le territoire de la Meute de Jacques. Il nous ouvrit. Géraud, Denis et moi pénétrâmes dans le cimetière encore éclairé par de jolis lampadaires e XIX.
Jacques était accompagné lui aussi, un homme immense aux yeux vairons, l’alpha de sa Meute, sans doute. Un autre type, deux fois moins grand que les garous, dont les vêtements me firent hésiter à le situer entre le croque-mort et l’employé de sous-préfecture, se dandinait derrière eux. L’alpha ne se présenta pas mais nous fit un signe de tête :
— Je suis là pour que personne ne se méprenne, Géraud. Ne le prenez pas mal. Que tout le monde soit bien certain que vous avez l’autorisation de la Meute. C’est notre territoire ici, vous comprenez ? Je n’aimerais pas susciter des actes regrettables chez les idéalistes d’Artus… (Il fixa Denis d’un air sombre.) Ni chez les vôtres, monsieur.
Géraud acquiesça mais jeta un coup d’œil perçant au troisième personnage. Le petit homme s’agita indécis, puis s’inclina très bas devant lui. Tandis qu’il se penchait, je vis sa glotte proéminente monter et redescendre : il crevait de trouille devant mon oncle.
— Permettez-moi de vous assister, Maître Trismégiste, balbutia-t-il, ils ne sont plus nombreux les Grands Initiés comme vous. Je vous supplie de bien vouloir souffrir ma présence tandis que vous officierez !
L’accent de supplication n’était pas feint, l’homme tremblait de terreur mais encore plus d’être repoussé. Trismégiste, avait-il appelé Géraud. « Trois Fois Grand », le surnom d’Hermès, patron des sorciers et des alchimistes. Mon oncle secoua la tête avec indulgence, non sans lancer un coup d’œil sévère aux deux garous.
— Vous ne lui avez pas dit que je n’invoquerai pas ?
Le petit homme sembla se liquéfier un peu plus et lança un regard de chiot battu à Jacques.
— Tu m’avais promis !
Le jeune homme haussa les épaules avec embarras :
— Je n’avais pas compris, Fred. C’est donc vous, mademoiselle ?
Je déglutis péniblement et acquiesçai. Denis me tapota l’épaule avec compassion. Depuis des semaines qu’on se croisait, il avait fini par appréhender mon problème. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’il nous accompagnait. Sa présence m’épargnerait tout le reste mais pas ce que nous venions chercher.
Fred se reprit avec difficulté, il demanda d’un ton presque crâne :
— Mais vous permettez, alors, mademoiselle ? Je vous en prie, je n’ai jamais réussi une invocation.
Je soupirai. Selon toute probabilité, il n’y parviendrait jamais. Il n’était qu’humain. Il avait des aptitudes que j’ignorais sans doute, sinon la Meute ne se le serait pas attaché, mais il aurait dû s’en tenir à la magie mécanique. Cependant, je connaissais cet air-là, j’arborais le même les jours où je suppliais ma mère de ne pas renoncer, de continuer à m’enseigner, malgré mes échecs répétés.
— Si vous voulez, répondis-je avec douceur. Mais vous ne verrez probablement rien, vous savez.
Il carra ses épaules maigrelettes.
— Ce n’est pas grave, mademoiselle. Je ne suis pas un grand mage en puissance, seulement un peu médium, je sais. Je veux tenter tout ce qui est possible de tenter !
— Alors, c’est dit ! fit Jacques avec une feinte bonhomie.
Le brave garçon était très ennuyé d’avoir commis cet impair.
L’alpha grogna quelque chose, on se mit en route à sa suite. Les deux garous avançaient dans l’ombre des arbres sous les lampadaires avec une assurance pleine de vitalité qui tranchait douloureusement avec la létale fluidité de Denis. Ils étaient l’incarnation d’une vie sauvage, voire de la vie tout court, quand Denis n’était que celle de la mort. Je pensai brièvement à Navarre, puis à Herfauges, et je frémis sans trop savoir pourquoi.
Nous les suivions en silence. Enfin dans mon cas, le silence était très relatif : mes talons de métal résonnaient avec des bruits argentins sur les pavés. Je n’avais pas pu me résoudre à les abandonner pour l’expédition, comme si Navarre m’accompagnait avec eux. J’avais besoin de tout le réconfort possible.
Je songeai à la nuit des mois plus tôt, quand je m’étais glissée dans ce cimetière. Depuis, les arbres s’étaient dénudés, la fraîcheur de la nuit était plus vive et le seul parfum qui régnait était celui de la terre mouillée et des feuilles mortes pourrissantes.
— Géraud ? Si nous avons le temps…
Je ne précisai pas mais il comprit tout de suite.
— Nous irons rendre visite aux tiens, approuva-t-il. Si nous avons le temps…
Il n’ajouta pas : « et si tu es en état à ce moment-là », mais la phrase resta suspendue entre nous tandis que nous nous glissions entre les tombes.
Jacques se dirigeait sans hésiter entre les sections qu’il semblait connaître comme sa poche.
— Beaucoup d’entre nous reposent ici, dit-il lorsque Géraud l’interrogea sur son étonnante connaissance des lieux. Et je suis l’archiviste tout de même ! termina-t-il sur une pointe d’orgueil qui amena un sourire aux lèvres de son alpha toujours silencieux.
Après un silence, Jacques désigna une tombe plus loin :
— Regardez celle-ci ! C’est celle de mon arrière-grand-oncle Victor !
— Le gisant est vraiment très beau, dis-je poliment.
C’était un homme allongé, en costume de dandy du dix-neuvième siècle ; on l’avait représenté couché comme s’il venait de tomber, la cravate défaite et le haut de forme ayant roulé un peu plus loin. Des mains anonymes avaient rempli le chapeau de camélias hâtifs et une orchidée toute fraîche ornait sa boutonnière de métal. Puis je remarquai un détail et détournai les yeux immédiatement. Pas assez vite cependant pour que Jacques ne me surprenne pas. Il éclata de rire.
— C’était un journaliste révolutionnaire comme celui que nous… visitons. Il a été assassiné à vingt-et-un ans et le sculpteur l’a représenté juste après sa mort. Vous avez noté l’état intéressant de sa braguette ?
J’avais noté. Le dessous de la ceinture de l’homme de bronze étendu était rendu avec un luxe de détails. Le « tissu » collait à une anatomie intéressante, oui. Et apparemment, elle intéressait beaucoup de monde car à cet endroit le bronze était luisant et doré, comme si on le polissait tous les jours.
— C’est le cas, pouffa Jacques en réponse à mes pensées trop lisibles. Figurez-vous que cette virilité triomphante lui a attiré la réputation d’être souverain contre la stérilité. D’aguichantes jeunes femmes viennent s’y asseoir tous les jours. Et quand je dis « s’y asseoir »…
Il ne continua pas car il venait de rencontrer le regard froid de son alpha.
Mais je visualisai la scène et gloussai à mon tour.
— Il s’en passe des choses au Père-Lachaise ! commenta Denis, réprobateur.
— Vous n’avez pas idée, monsieur ! répliqua l’alpha d’un ton sec qui signifiait à la fois la fin de la conversation et son agacement à l’idée de voir un vamp s’en mêler.
La Meute Saint-Blaise protégeait son territoire avec un soin jaloux, c’était clair. L’alpha sembla regretter son mouvement d’humeur et se tourna vers Denis.
— Ce n’est pas contre vous, monsieur, croyez-le bien. Ici c’est chez nous, c’est tout. Vous avez vos petits arrangements avec la mort, vous autres. Mais nous, les garous on meurt comme les humains ; seule la Meute est éternelle. J’entends ici des choses que seul un garou peut entendre ; l’esprit immortel de la Meute, vous comprenez ?
Je frissonnai soudain quand je me rendis compte à quel point je m’étais mise en danger quelques mois auparavant en pénétrant dans ces lieux, la nuit, sans autorisation. Les Meutes auraient pu très mal le prendre. Je me raclai la gorge avec embarras. Géraud comprit mon malaise, passant brièvement la main sur mon épaule.
Jacques se rapprocha de nous et murmura hors de portée, croyait-il, des oreilles de son alpha :
— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle. Quand vous êtes venue nous rendre visite, il y a quelques mois, nous avons très bien compris votre démarche. Votre famille était honorablement connue et certains d’entre nous vous ont suivie de loin afin de veiller sur vous.
L’alpha surprit tout le monde en éclatant de rire. Jacques se renfrogna aussitôt.
— « Certains d’entre nous », hein ? ricana encore l’alpha.
Jacques ouvrit la bouche, puis la referma résolument. Il prit la tête de notre petit groupe mais à la lueur des réverbères, je vis combien ses joues avaient pris de couleurs. Sous la lumière dorée, il en semblait presque bronzé, notre pâle intellectuel.
Une petite chaleur timide combattit un instant ma panique montante. Puis elle céda.
Je traînais les pieds en approchant de la section qui nous intéressait. Je me rapprochais de plus en plus de Denis, de la bulle de silence ouaté qu’il transportait avec lui. Il me prit le bras sans y penser, machinalement, et je le remerciai d’un sourire vacillant. Il comprit alors ce qui m’agitait et répondit à mon sourire par une grimace de compassion :
— N’ayez pas peur. Je resterai à distance mais dès que vous en aurez besoin, je sauterai jusqu’à vous. Ça ne me prendra même pas une seconde.
Géraud se racla la gorge :
— Vous attendrez mon signal, Denis, dit-il d’un ton ferme.
— Oui, Sire Géraud, fit humblement le vamp qui me tapota la main en signe d’encouragement.
On parvint devant une tombe très simple. L’obélisque en marbre gris clair d’un petit mètre cinquante tranchait au milieu de la profusion de mausolées rococo. Une stèle laconique s’y adossait. La lune choisit cet instant pour se voiler et un vent froid perça les mailles de mon manteau de laine.
L’alpha de Jacques leva les yeux au ciel, approuvant la disparition de l’astre :
— C’est bien, dit-il. J’aime autant que les Meutes ne traînent pas trop ici ce soir.
— Vous craignez des ennuis ? demanda Denis, mal à l’aise.
— Non, je n’aime pas donner d’explications.
Une fin de non-recevoir, Denis se le tint pour dit. Les garous toléraient tout juste sa présence. Jacques et son alpha s’installèrent à croupetons sur les gros pavés à une dizaine de pas de la tombe sous un grand cyprès.
Fred se rapprocha de moi, mais demeura à distance respectueuse. Je pris la main de Géraud tandis que je lâchais celle de Denis. Après une hésitation, ce dernier recula jusqu’aux garous. Il s’assit non loin d’eux d’un air emprunté. La bulle de silence et de paix s’éloigna avec lui.
Je pris une profonde inspiration en me préparant au choc.
Il ne se passa rien tout d’abord. Le vent s’intensifia juste un peu.
Puis cela vint.
D’un coup.
Les environs se couvrirent de vapeurs puantes qui montaient des tombeaux ou sourdaient des pavés ; des spectres de toutes les époques : esprits de morts enterrés ici, émotions violentes qui avaient explosé là, au fil des siècles, noirs chagrins ayant accompagné les cortèges, haines triomphantes dans le sillage d’un cadavre détesté, ou jalousies mortelles naissant après lui. Une rumeur ronflante, bourdonnante de voix, de sanglots et de gémissements, parfois tranchée par des bribes de chansons sans queue ni tête, emplissait mes oreilles.
En temps normal, j’aurais déjà pris la fuite et me serais terrée sous un lit en geignant. En admettant d’avoir survécu.
Mais cette fois, j’évitai de les regarder tous en me focalisant, tremblante, sur la tombe devant moi.
Une brume rouge, surmontée d’un visage hâve et mangé de barbe noire jaillit de la dalle de marbre. Géraud resserra sa prise sur ma main.
— Partage, si tu peux, me souffla-t-il.
J’en étais capable. Nous le savions tous les deux. C’était l’une des choses qu’il m’avait apprises, lorsqu’il redescendait des appartements de ma mère autrefois. Il me prenait dans ses bras, pour m’emmener dans le jardin, loin des charmes protecteurs, presque dans la rue. On s’asseyait sur un banc, il posait ma tête sur son épaule et nous affrontions l’horreur ensemble. Mon oncle se livrait alors à des exégèses acerbes à propos de l’infestation en présence. Tout y passait, de l’aspect général de la chose aux détails les plus ridicules ; son humour caustique n’épargnait rien. Et parfois, parfois, alors même que le monstrueux spectre en face de nous me glaçait jusqu’aux os, il parvenait à me faire rire.
Géraud était incapable de réconforter les gens autrement. Il ne pouvait partager ni son chagrin ni sa souffrance personnelle, encore moins celle des autres, qui l’atteignait presque autant que si cela avait été la sienne – peut-être même plus, car il mesurait là son impuissance à la soigner. Mais il savait nous obliger à exécuter un pas de côté et contempler les situations les plus tragiques sous un angle grotesque qui les désamorçait aussitôt. Cela ne guérissait pas mais on pouvait oublier, quelques instants au moins.
Je n’ignorais pas ce que cela lui coûterait, exactement le même prix que sa magie de d’habitude. Cela lui serait compté de la même façon. Je résistai, mais il insista. Une vague vint puis reflua entre nous. Fred ouvrait des yeux ronds et ne percevait rien de l’horreur écarlate qui se dressait devant nos yeux, ni des brouillards menaçants qui nous cernaient, de plus en plus proches.
— On l’a enterré dans le drapeau rouge, celui-là, comme c’est original, marmonna Géraud.
Sa voix était lourde de sarcasmes.
Mon oncle était un homme de clan, pas d’idéaux, et surtout pas politiques. Il était sans doute né trop tôt, ou trop tard. Il défendait les siens. Une sorte d’éthique tordue le poussait aussi à s’occuper des faibles ou des laissés pour compte de la vie, lui qui détestait la faiblesse, la sienne en premier, mais c’était tout.
Lorsque j’étais adolescente, cet aspect de sa personnalité m’avait révoltée. Ma mère avait souvent dû intervenir car je devenais insolente, et je remontais dans ma chambre en claquant la porte. Elle me disait alors que les gens qui dépassaient l’égoïsme individuel pour parvenir à celui de « famille d’élection », sans parler de celle de collectivité nationale ou même d’espèce, étaient très peu nombreux. Que Géraud soit passé à la notion de tribu était déjà un miracle pour un homme de son époque. Elle ajoutait que certains n’atteindraient jamais le premier stade, même parmi nos contemporains, et elle concluait en me démontrant que j’avais la chance d’être membre du clan.
Je ne pus m’empêcher de sourire, autant à mes souvenirs qu’à l’ironie de mon oncle.
La brume rouge grossit, s’amplifia et couvrit toute la dalle. Plus je la fixais, plus je me concentrais sur elle, plus elle s’intensifiait. Je n’avais jamais tenté ça. D’habitude, je me contentais d’observer les spectres avec la fascination du moineau pour la couleuvre avant de filer le plus loin possible. Ça ne les empêchait pas hélas de me susurrer des choses, voire de me les hurler, me rendant folle et sourde à tout ce qui n’était pas leurs cris.
Le résultat me surprit tant que j’en oubliai une seconde d’être terrorisée. Brutalement, je n’eus plus conscience que de Léo.
Les détails les plus répugnants apparurent. Les yeux creux qui me scrutaient étaient des puits de noirceur traversés d’étincelles rubis. Le mort n’était guère qu’un squelette décharné où des chairs momifiées s’accrochaient encore à travers l’espèce de sac grisâtre et éventré de l’épiderme, tandis que les haillons du drapeau devenaient plus nets sur les os saillants. Les phalanges avaient crevé la peau blafarde de ses mains comme des gants de cuir déchirés par des ongles trop pointus. Il se mit à tournoyer, projetant des lambeaux de lui-même autour de nous.
Une horrible odeur de charogne sèche me prit à la gorge et je toussai.
— Parle-lui, chuchota Géraud.
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