L'Héritière
Chapitre 10
Je trouvai Zalia dans les toilettes comme de juste. Elle s’était perchée sur un tabouret et peignait ses ongles avec art, chacun d’une nuance différente dans une gamme en dégradé qui fondait du turquoise à l’émeraude. Pour l’heure, elle y incrustait de minuscules étoiles de mer, crabes et poissons. L’opération semblait très complexe, son joli front était barré d’un pli de sérieux que je ne lui avais jamais vu arborer. Elle me tendit son œuvre sous le nez et tandis que l’odeur acre et forte du vernis me mettait au bord de l’asphyxie, elle demanda :
— Qu’est-ce que tu en penses ? (Et sans attendre ma réponse, elle fit la moue.) Bien sûr, c’est très… maritime, mais et d’une, je n’ai rien trouvé qui fasse « eau douce », et de deux, ce connard n’est pas là pour le remarquer.
Je souris sans commenter : « ce connard » s’adressait à Thomas, encore et toujours en vacances, qu’elle n’appelait jamais autrement.
— Géraud te demande, dis-je.
— Ils sont partis ?
Je secouai la tête en signe de dénégation et elle se contenta de se dandiner sur son tabouret avec nervosité. Elle n’avait vraiment pas l’air pressé, elle qui fonçait au premier mot de mon oncle, d’habitude. J’en profitai pour lui demander :
— C’est quoi cette histoire de Navarre avec le Vatican ?
Zalia se leva. Elle se pencha sur le lavabo dont elle tourna distraitement le robinet. L’eau froide jaillit dans la haute vasque, un immense saladier en marbre blanc, posé sur une planche de teck presque noir. Elle obtura la vasque, souriant rêveusement.
— Il a travaillé des siècles pour eux. Le Vatican l’envoyait aux trousses d’autres vamps qui s’étaient rendus un peu trop célèbres. Il les éliminait en les buvant. C’est comme ça qu’il a découvert que le cannibalisme vampire est mille fois plus efficace que la jeune vierge de base, même quand elle fait du jogging en chemise de nuit…
L’eau montait.
— Comment ça ?
— À chaque nouvelle victime, il obtient cinquante ans de paix. La Faim Ténébreuse ne vient plus le tourmenter chaque nuit. Sans compter qu’il gagne en puissance. Navarre est peut-être le vampire le plus puissant de sa génération, tu sais…
— Et pourquoi il ne travaille plus pour le Pape, maintenant ?
Zalia agita la main sous le jet en signe d’ignorance et projeta des gouttes partout. Son regard sembla les suivre une par une tandis qu’elles retombaient ici et là.
— Une sombre histoire à Rome à la fin du siècle dernier, c’est tout ce que je sais. Mais il n’a jamais cessé de s’alimenter ainsi. Les vamps qui veulent sa peau sont très nombreux, du coup. Ce qui explique qu’aucun des Neutres, comme le cénacle de Dame Bathilde, ne l’ait accepté dans leurs rangs. Et son association avec Géraud.
Zalia s’interrompit pour passer son menton sous l’eau et boire à longs traits au robinet. Elle s’y colla aussi la moitié du visage en évitant ses yeux maquillés. Je jetai un coup d’œil au verre posé là auquel elle n’avait pas touché. La voix de ma collègue avait quelque chose de curieux. Une espèce d’angoisse, de halètement étrange. Je ne pus m’empêcher de demander encore :
— Les Neutres ?
— Géraud t’a infligé son topo sur la situation parisienne ?
Je hochai la tête, inexplicablement sur mes gardes. Je ne savais pas pourquoi, quelque chose dans le regard de Zalia, son manque d’empressement évident à se rendre de l’autre côté et plus que tout, cette expression indéfinissable si rare chez elle.
— Ben, chez les vamps français, les cénacles sont familiaux et régis par des lois proches de la féodalité médiévale. Ils sont très vieux, ils n’ont jamais vraiment changé. Chaque arrondissement, région ou ville est une pyramide de cénacles qui soutiennent le plus ancien d’entre eux, le Haut-Cénacle. Auquel sont inféodés les Cénacles Majeurs régnant sur les arrondissements, villes ou région, suivant la répartition de la population vamp. Le Cénacle Majeur de Dame Bathilde est le deuxième de France en importance et en ancienneté. Ça fonctionne assez bien…
Elle se tut brusquement et secoua la tête comme pour s’égoutter ou en chasser des pensées désagréables. Je lui tendis une serviette qu’elle ne refusa même pas car elle ne s’en aperçut pas. Son regard morne semblait passer à travers moi. Comme elle se taisait, je répétai :
— Les Neutres, donc ?
— L’ennui, enchaîna-t-elle d’une voix pâteuse comme si elle se réveillait d’un rêve vaseux, c’est qu’ils ont également des groupes politiques et même une forme bizarre de démocratie parlementaire. Donc en gros, tu as trois partis, les Conservateurs, les Expos et les Neutres. Le Cénacle Majeur feint le non-interventionnisme et arbitre les querelles entre les différentes factions. En sous-main, ils épaulent Bathilde qui est le leader des Neutres. Cependant, comme elle est vraiment très puissante et représente une menace potentielle, ils lui rappellent de temps en temps qui commande en vrai…
Je hochai la tête pour montrer que je suivais mais je n’en étais pas tellement sûre. Elle m’avait larguée à la série de feintes du Cénacle Majeur. Ils soutenaient qui finalement ? Je me mordis les lèvres. Je hais la politique : ça m’a toujours agacée de constater qu’en matière de gestion, honnêteté et rationalité représentent plus des handicaps que des outils, tandis que dissimulation, corruption et menaces sont mille fois plus efficaces. Zalia se redressa et s’approcha de moi et tendit la main vers mon visage.
— Je suppose donc, continua-t-elle, qu’ils lui ont plus ou moins imposé l’exécution de son fils. Herfauges le mérite c’est clair, mais dans les siècles des siècles, crois-moi qu’il a eu largement le temps de se montrer encore plus désagréable que ces derniers temps…
Je me gendarmai pour ne pas reculer pendant qu’elle aplatissait un épi rebelle sur mon crâne.
— Leur problème à tous en ce moment, c’est ça : les surnaturels doivent-ils ou non prendre le pouvoir aux humains malgré les Instances ? (Elle appuya sur le nom.) Et s’ils le font, vont-ils continuer à œuvrer dans l’ombre ? (Sa voix traîna aussi sur ce dernier mot, tandis qu’elle semblait s’acharner sur mon épi.) Ou au contraire se montrer au grand jour ? Tu devines qui tient plutôt pour une position que l’autre ?
J’acquiesçai à nouveau en déglutissant alors qu’elle me prenait par la taille.
— Zalia…
— Tu ne vois pas le rapport avec Navarre ? Oh c’est très simple… (Sa main pressa insensiblement mes côtes, me poussant en avant.) Pourchasser les vamps qui dépassent les bornes est une des obsessions des Conservateurs, le Maître du Haut-Cénacle s’efforce de leur donner satisfaction. Au fond, Navarre leur a toujours rendu service. Mais d’avoir été commandité par les catholiques, c’est de la trahison à leurs yeux. En plus, il a fondé un cénacle non aligné avec deux jeunes vampires dont personne d’autre ne voulait. Une autre provocation aux yeux des Conservateurs. Navarre comme d’habitude n’a respecté aucune des règles. Il ressemble à cet Herfauges, au fond…
Navarre avait effectivement l’esprit de contradiction chevillé au corps et Géraud mis à part il ne semblait pas respecter grand-chose. Il s’en fallait d’un cheveu pour qu’il soit aussi ingérable que notre nouvel invité. Pourtant, l’un était un monstre épouvantable et l’autre… Je secouai la tête en souriant.
— Tu es très jolie quand tu souris, tu sais, susurra Zalia, tout près de mon oreille.
Je sursautai. Son souffle court me chatouillait à la base du cou. De petits frissons, pas tous nés de l’angoisse, parcoururent mon échine. Je voulus m’écarter en douceur. Mais elle me retint, se serrant un peu plus contre moi, avant de murmurer à nouveau :
— Tu devrais le faire plus souvent…
— Zalia ? répétai-je bêtement.
— Et puis, tu sens bon…
Son petit nez pointu effleura mon cou. Elle s’écarta avec une moue désolée adorable et son regard vira au vert foncé.
— Quel dommage… dit-elle encore.
Je n’eus pas le temps de répondre. Elle me saisit les cheveux à poignée, la main sur ma bouche. Interloquée, je me débattis d’abord faiblement, puis plus fort. Mais elle me tenait dans sa prise de fer et malgré sa taille minuscule, elle était très forte. Elle me traîna vers le lavabo toujours plein.
***
Je repris conscience tandis que les poings de Navarre tentaient de briser ma cage thoracique. Crachant mes poumons, et au moins un litre d’eau, je fis un signe de supplication. Il me lâcha et se redressa en jurant :
— Mais tu es folle, ma parole ! On t’avait prévenue pourtant !
Je tentai de m’asseoir en toussant sans retenue. Personne ne s’occupait plus de moi, maintenant que Navarre avait renoncé à me casser les côtes. Par la porte, j’aperçus le petit groupe de vamps morts de rire sous cape qui commentaient la situation à voix basse. En tête, Herfauges riait franchement. Géraud tapotait les omoplates d’une Zalia en sanglots sur son épaule. Elle arborait un œil au beurre noir énorme. Navarre suivit mon regard.
— J’ai été obligé de la frapper pour qu’elle lâche prise, qu’est-ce que tu crois ? C’est plus fort qu’elle !
Il avait décidé de me tutoyer pour l’occasion, mais cette décision qui m’aurait ravie en d’autres circonstances n’était que l’expression de sa colère. Donc, j’étais la coupable. Je retins un mouvement de révolte. Zalia avait tenté de me noyer mais Navarre me collait l’entière responsabilité de l’incident sur le dos. J’avais trop mal à la gorge pour protester, mon oncle intervint :
— Je n’aurais pas dû l’y envoyer pour commencer, et ensuite on aurait pu s’inquiéter plus tôt.
Il n’y avait aucune colère dans sa voix, il se contentait d’énoncer un fait. Il fit lever Zalia en la tenant par les épaules et la guida vers le bureau avec gentillesse. Au passage, il me jeta un coup d’œil serein.
— Rentrez chez vous, ma chère, me dit-il avec la politesse cérémonieuse qu’il avait l’air décidé d’employer devant les vamps. Et prenez un bain chaud. Couvrez-vous bien, on a les poumons fragiles lorsqu’ils ont pris l’eau. Navarre, tu veux ramener Agnès ? Zalia et moi, nous nous chargerons des dernières formalités…
Navarre se rembrunit mais finit par me tendre la main. Nous nous approchâmes de la fenêtre et il me prit dans ses bras. Je frissonnais encore tandis que je posais ma tête encore trempée sur son épaule sans oser m’y appuyer vraiment. Son visage fermé n’incitait pas à l’abandon. J’étais blottie contre une statue de pierre brute qui m’en voulait terriblement. Zalia était une amie très chère et je venais d’apprendre qu’il n’en avait pas beaucoup. Être obligé de la frapper pour l’empêcher de me noyer avait dû le mettre aussi mal que possible.
Il s’envola. Paris prit à nouveau sa forme d’étoile de lumière, mais cette fois je n’avais pas le cœur à admirer sa beauté, ni à profiter de la sensation grisante du vol. J’ignorais ce qui m’agaçait le plus, être tombée dans un piège annoncé si bêtement ou qu’on m’en accuse. Surtout, ce qui m’angoissait, c’était que Navarre me le reproche, parce que ce n’était pas le cas de mon oncle. Géraud le prenait à l’évidence comme un événement regrettable mais inévitable et accidentel, comme une averse de grêle.
Une nuit claire caressait la ville. Pour une fois, nous croisâmes pas mal de choses en vol, dont un truc emplumé au loin qui s’il n’était pas un rapace nocturne avait tous les dehors d’un ange. D’ailleurs, Navarre se crispa à son approche.
Il n’y eut pas d’acrobaties enivrantes, ce soir-là. Je gardai le silence pendant tout le voyage et mon compagnon ne fit rien pour le rompre non plus. Lorsqu’il me déposa à ma porte toutefois, je ne pus m’empêcher de l’apostropher :
— Et lorsqu’une fille est violée, vous l’engueulez parce qu’elle portait une minijupe ?
— Il y a des risques qu’on ne prend pas si on ne cherche pas les ennuis.
Je bouillis littéralement sur place. J’en devins inutilement grossière.
— Non, bordel, c’est pas aux victimes de se cacher, c’est aux salopards de se contrôler !
— Ça vaut pour les humains, ça, et Zalia n’est pas une sal…
— Je n’ai pas dit ça ! l’interrompis-je, toujours furieuse. Zalia ne peut pas se contrôler, d’accord, mais vous… vous n’avez pas le droit de me culpabiliser avec ça. C’est… c’est injuste !
J’en bredouillais de rage.
Son front se plissa de colère, il tourna les talons et s’envola aussitôt sans répondre.
Inutile de dire que je dormis très mal la nuit suivante, mes poumons enflammés furent le cadet de mes soucis.
Le lendemain matin, Géraud m’appela pour avoir de mes nouvelles et me conseiller de rester au lit. Je demeurai muette quelques secondes au téléphone, ne sachant que lui répondre. Puis, je m’imaginai seule à tousser toute la journée entre la télévision et un plateau-repas, ce fut donc d’un ton suppliant que je lui demandai l’autorisation de venir travailler. Mon oncle hésita :
— Oui, mais tu comprendras que je ne suis pas chaud pour envoyer Zalia te chercher ce matin…
Ah, merde. Je n’y avais pas pensé ! Mais je m’obstinai et dis crânement :
— Je vais me débrouiller.
Je raccrochai en refusant de m’interroger sur la façon dont je réaliserais ça. Je filai comme une bombe à la salle de bains pour ne pas penser à la suite tout en me préparant. Je crois n’avoir jamais été aussi concentrée sur la pose de mon rimmel, pourtant léger, que ce jour-là. Je mis une demi-heure pour me décider entre une robe d’été pastel en voile de soie au-dessus du genou mais rendue convenable par une petite veste assortie qui lui donnait des airs sérieux et un ensemble débardeur-minijupe noir agrémenté de mi-bottes couvertes de clous d’acier. J’étais de mauvaise humeur : je choisis la seconde option.
Puis je saisis mon sac, j’approchai de la porte, ma main se posa mécaniquement sur la poignée. J’ouvris et je me retrouvai dehors dans le jardin de maman encore tout embaumé de roses tardives.
Il ne faisait pas très chaud pour la saison. Je regrettai d’avoir renoncé à la veste de cuir qui aurait très bien convenu avec mon ensemble un peu rock. Pourtant, je n’osai pas revenir sur mes pas, de peur de voir tout mon courage s’enfuir à tire-d’aile, une fois de retour dans la maison. L’automne s’annonçait. Je tremblais et ça n’avait rien à voir avec la température. Bien sûr, depuis mon arrivée au bureau, j’avais affronté les rues plusieurs fois en solo, mais jamais sur un aussi long trajet. Seulement pour une commande chez Corben, ou un magasin pas trop loin de chez moi ou de l’Étude. C’était notamment pour cette raison que Géraud m’incitait à déménager, puisqu’il était obligé de m’envoyer Zalia ou Navarre tous les jours.
Pourtant, je n’épargnais pas mes efforts pour gagner mon indépendance. Je poussais mes explorations de plus en plus loin et j’avais établi une carte précise des infestations diverses dans un rayon d’un kilomètre autour de la maison, puis du bureau. Tous les spectres « fixes » y étaient répertoriés. Quant aux mouvants, j’avais aussi noté quels endroits ils avaient tendance à hanter le plus souvent.
Je pris une profonde inspiration, franchissant le portillon à pas comptés. Je me focalisai sur mes muscles, sur l’air qui entrait dans ma poitrine, sur le soleil joyeux qui passait à travers les branches de marronniers encore fournies. Un grand garou me croisa, ôta sa casquette avec une mine de petit garçon pris en faute et changea de trottoir. Enfin, je supposai que c’en était un, je ne le connaissais pas. Mais c’étaient les seuls adultes du quartier qui semblaient savoir qui j’étais et qui s’efforçaient aussi de m’éviter.
J’avais constaté également que les discussions nocturnes bruyantes et parfois les bagarres à la sortie du petit bistrot tout proche de chez moi étaient devenues rarissimes ces derniers temps. Jusqu’à la mort de mes parents, cette nuisance avait été quotidienne pourtant. La raclée qu’avait prise Artus, le chef de l’arrondissement, dans le bureau de mon oncle était encore présente dans les mémoires apparemment.
Je descendis vers le boulevard en zigzaguant entre diverses formes d’esprits. Ceux que je déteste le plus dans le coin ce sont les enfants morts de faim au e XIX siècle. Le vingtième était une banlieue ouvrière. Leurs corps décharnés, leurs grands yeux hâves cernés de bleu noir, et cette espèce d’incompréhension totale qu’ils arborent en permanence me glacent. Il y a aussi ceux que les gens promènent avec eux, ou diffusent pris d’une émotion soudaine. Ils sont plus agressifs sur le coup, je m’y attends moins, alors il leur arrive de me surprendre. Mais ils sont informes, laissent moins de traces en moi, et surtout il suffit d’opérer un détour et me faufiler à trois ou quatre mètres au large pour les esquiver. Évidemment, dans une foule, je n’ai aucune chance.
En passant devant le Nicolas de papa, j’hésitai quelques secondes puis me décidai. J’entrai dans le magasin merveilleusement préservé de toute contamination. Je ne sais pas si c’est l’alcool concentré à cet endroit qui suffit à les arrêter ou si l’état habituel des clients empêche qu’ils transportent leurs fantômes avec eux. En tout cas, on boit pour oublier paraît-il, l’alcoolisme est peut-être une forme mécanique d’exorcisme. Toujours est-il que cette boutique compte parmi les rares endroits du quartier où je me sente bien. Le patron me sourit gentiment et empaqueta la bouteille de Dalwinnie que je lui commandai.
Je sortis à nouveau, ouvris la bouteille sans la tirer du sac, comme dans les films américains, pour m’enfiler une large rasade. À travers la vitrine, je vis le patron du magasin froncer le sourcil de réprobation. J’en rougis de honte. Mais il me fallait bien ça, hélas, pour affronter le métro ; oncle Géraud ayant été très clair quelques semaines plus tôt en ce qui concernait les potions de maman :
— Si tu refais un séjour en prison, il n’est pas sûr du tout que nous puissions t’en tirer, même avec tout le charme de Thomas dans la balance, avait-il dit en me conseillant de m’en tenir au whisky lorsque je n’avais pas le choix.
Nous avions ignoré de concert le soupir dégoûté de Zalia dans notre dos, sa réaction automatique dès qu’on prononçait le nom de l’associé de mon oncle en sa présence.
Pourtant, Thomas ne nous gênait pas beaucoup : en trois mois je ne l’avais aperçu qu’une fois, et encore ce n’était qu’une silhouette minuscule tout en bas sur le trottoir. Zalia me l’avait désigné en râlant du haut de la fenêtre. Il était sur le point de s’engouffrer dans une splendide Aston Martin bleu gitane qui démarra en trombe.
Je descendis la rue en m’efforçant de garder le contrôle sur mes mains tremblantes et mes battements de cœur. La station ouvrait sa gueule béante à quelques dizaines de mètres. Les arcades de métal verdi et contourné dans le style Guimard m’apparurent soudain comme d’horribles tentacules prêts à me saisir. Furtivement, je m’envoyai une autre gorgée, et, tentant de réprimer mon hoquet, je fonçai dans l’escalier.
Acheter un ticket dans ces conditions est un exploit, sans parler de trouver le bon quai, s’insérer dans la foule puis monter dans la rame. Tout cela en dissimulant mon appréhension. Pour tout dire, j’en laissai passer deux avant de me décider. Heureusement que le trajet est direct jusqu’à la station Grands Boulevards. Je le passai blottie dans un angle, le regard tourné vers les tunnels sombres dans un premier temps. J’y renonçai quand je m’aperçus que la plupart étaient infestés de fantômes si puissants qu’ils traversaient mon écran de whisky comme une feuille de papier crépon. Le train passait sans doute dans des parties souterraines anciennes, hantées depuis des siècles, et seule sa vitesse me préservait des agressions.
Précisons que plus un esprit est ancien, plus il acquiert de mobilité et d’initiative. Les nouveaux ne sont que des images tremblotantes, ils ne me font mal que si je les traverse, mais ils ne peuvent pas me sauter dessus et en ont encore moins envie. Tout les indiffère, ils se contentent de geindre à l’endroit où ils sont fixés.
Quand enfin la rame s’arrêta à ma station, je me sentis dans la peau d’Indiana Jones émergeant de la fosse aux serpents. J’enfilai les escaliers quatre à quatre et me retrouvai à l’air libre, haletante et pourrie d’orgueil. Le bureau était tout près. Deux cents mètres à peine, et j’étais dans la cour de l’immeuble, face à la Diane de marbre à qui j’adressai un sourire triomphal sans me laisser démonter par son éternelle moue.
Géraud m’ouvrit.
— Très bien, je suis prodigieusement fier de toi, dit-il comme si j’avais traversé une jungle truffée de tigres.
Comme j’étais dans les mêmes dispositions, je l’embrassai avec fougue. Il me laissa le serrer contre moi, un peu raide mais plutôt content, finalement. Je le voyais dans le pétillement imperceptible des yeux habituellement si froids.
— N’empêche, continua-t-il, qu’il faudra que tu m’expliques pourquoi tu n’as pas pris un taxi ?
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