L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 21 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 20

 

 

Je m’entendis gémir. Un son rocailleux plus proche du croassement du crapaud-buffle que du soupir angélique de la Belle au bois dormant sous le baiser du Prince.

— Ah, ça y est ? Tu reviens à toi ? Je me demandais combien de temps je devrais résister tout seul à la tentation, fit une voix connue et railleuse.

Ah, merde, le Prince Charmant était assorti au crapaud-buffle !

— Herfauges ? marmonnai-je d’une voix rauque, les yeux encore fermés.

Je ne sais pas pourquoi mais je n’avais pas envie de me rendre compte de l’étendue du désastre. On poussa un rebord en verre contre mes dents :

— Bois, fit la même voix.

J’avalai avec la sensation que du feu descendait dans ma trachée au lieu d’un trait d’eau fraîche. On avait sans doute tapissé ma gorge de toile émeri ou de paille de fer. Je toussai. Ça m’obligea à ouvrir les yeux, ce que je regrettai aussitôt. Oh Grande Mère, j’étais dans la cage avec le tigre ! On m’avait enfermée avec lui !

Il m’aida à m’adosser contre les parois d’argent.

— Ils nous sont tombés dessus juste avant notre réveil. Je ne sais pas où nous sommes, dit-il.

J’examinai l’endroit éclairé par des torches. Des torches, grands dieux, pourquoi pas des bougies ?! Nous étions dans une pièce ronde aux murs de pierre brute sans fenêtres, sans porte non plus.

Ça devenait vraiment ridicule : comment avions-nous atterri ici, alors ? Je levai la tête avec précaution parce qu’une douleur pulsante s’y insinuait : le plafond, trois ou quatre mètres plus haut, cerclé d’un rebord en pierre taillée qui entourait la pièce, était en bois clouté. Les clous auraient eu bonne place dans une scène de crucifixion. Je frémis en me remémorant celui qui avait transpercé la paume de Navarre juste avant mon évanouissement.

Une énorme trappe était fixée sur la coursive ; les gonds épais comme des conduites d’eau luisaient doucement dans un angle entre le bois et le minuscule chemin de ronde de la largeur d’un pied à peine. La cage y avait peut-être été descendue telle quelle, sans doute avec un palan, Herfauges couché sur son matelas. Sauf qu’en prime, on lui avait offert de la compagnie et qu’on y avait rajouté une cruche d’eau.

Et donc, ça lui fait deux cruches ! me dis-je en regrettant amèrement de ne pas avoir Zalia sous la main pour la lui raconter, celle-là.

Se mettre au diapason des collègues, ça allège les relations dans un bureau, j’avais lu ça sur le Net, une fois. Du coup, je constatai que l’ordinateur que nous avions prêté au prisonnier avait disparu. Je fouillai mes poches à tout hasard. Non, on ne m’avait pas laissé mon cellulaire, même pas un stylo. Il ne fallait pas rêver non plus. Cela dit, si nous étions aussi profondément enfoncés sous terre que le suggérait le genre de la pièce, il y aurait eu de grandes chances que les ondes ne traversent pas, de toute façon.

Je me lançai dans un gros effort de verbalisation :

— Ça a dû leur prendre un moment, tout ça : découper les grillages, me glisser dedans et ressouder le tout, non ?

J’avais à peine appuyé sur le point d’interrogation final, qu’une quinte de toux me plia en deux et ma gorge s’embrasa à nouveau. Pourvu que ce ne soit pas une nouvelle crise d’allergie, on ne m’avait pas laissé ma pharmacie de secours non plus.

— Je ne pense pas ! Dix minutes tout au plus, en vitesse vampire… objecta mon compagnon. Et puis, ils ont dû remonter l’ensemble sur place.

Je fis signe que non :

— Des féaux, seulement des féaux…

C’était tout ce que j’étais en état d’articuler. Je m’emparai à nouveau du verre d’eau pour éteindre l’incendie qui manifestait l’intention de s’étendre à ma poitrine ; quant à mon crâne, la sensation douloureuse du départ virait à la migraine en bonne et due forme. Herfauges me contredit à nouveau :

— Un féal bien nourri par son maître peut devenir très rapide…

Je me resservis une rasade, déglutis avec précaution. Ça allait mieux, mais je ne pris pas de risques et me contentai d’un :

— Navarre ?

Il secoua la tête :

— Tu n’es pas encore dans ton assiette, hein ? Je t’ai dit qu’on dormait à ce moment-là. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé. J’ai repris conscience ici comme toi.

Sans réfléchir, il donna un violent coup de poing dans le grillage. En jurant, il retira sa main fumante aussitôt.

— Ce n’était pas très malin, ça, remarquai-je sans pouvoir m’en empêcher.

Ce n’est pas parce qu’on recouvre peu à peu l’usage de la parole qu’il est intelligent de s’en servir. Il se tourna vers moi avec un sourire mauvais :

— Et tu n’imagines pas à quel point, petite idiote ! Je crève de Soif !

Je regardai sa main, la cicatrisation se déclenchait mais elle était lente, très lente. Je blêmis.

— C’est ça ! grinça-t-il. Tu penses que je vais tenir combien de temps avant de te vider comme tu viens de lamper ce verre ?

Je lui fis face :

— Et qu’est-ce qui vous retient exactement ? La dernière fois, ça ne vous a pas gêné énormément !

Il haussa les épaules :

— Je jouais, c’est tout. On va pas remettre ça sur le tapis, hein ? Tu t’es bien vengée aussi, petite garce ! J’en ai eu mal pendant deux jours, le temps que mon œil redevienne normal.

Je hochai la tête avec précaution, le monde n’était pas encore stable à mes yeux. Les parois de la cage tanguaient, le plancher aussi comme s’il avait flotté sur les eaux d’une rivière en crue. La douleur sous mes cheveux ne cessait de croître. Je retins un haut-le-cœur et Herfauges s’avisa de mon teint verdâtre.

— Ah, non, ne vomis pas ! dit-il d’un ton dégoûté. Bon, sinon, même si ce que Géraud et Navarre me feraient ensuite n’entrait pas dans l’équation, je déteste agir comme on l’attend !!! Ça me crispe. Je ne sais pas si tu as remarqué ?

Vu le résultat désastreux de mon hochement de tête précédent, je me contentai de ciller. Il reprit :

— Eh bien, j’ai l’impression que ceux qui nous ont enlevés ne demandent que ça. Que je te boive ! Ou alors, ils t’auraient collée ailleurs. À ces chaînes, par exemple…

Il désigna un anneau fixé dans le mur en face de nous. Des entraves y pendaient.

— Quel intérêt ?

Je voulais dire : pourquoi le pousser à me tuer ? Ils auraient pu s’en charger au départ, tout aurait été réglé et au moins je n’aurais pas aussi mal à la tête.

— Pas la moindre idée. Ou alors : vouloir vraiment énerver ton oncle. Mais c’est stupide, même Mère hésiterait ; et elle le connaît depuis des siècles. Ou le placer en conflit d’intérêts par rapport à elle, justement, ou…

Je levai la main, chassant la dernière hypothèse :

— Ça aussi, c’est idiot. Votre mère ne s’opposerait pas à ce qu’il vous tue, elle lui demanderait seulement d’attendre un peu…

Ce qu’il ferait sereinement, trompant son impatience en cherchant des options douloureuses et lentes à l’exécution. Mon oncle n’avait jamais totalement quitté le e XIII siècle, sur certains points, dont la loi du Talion. Œil pour œil, dent pour dent, ça lui parlait.

— Ou alors, continua Herfauges en ignorant ma réponse, c’est une commande par un vamp qui veut me shunter pour la succession de mère, ou bien une initiative de féal, pour son propre compte… voilà ce que c’est de leur montrer nos petits trucs ! Personnellement, c’est pour ça que je n’en ai jamais eu, ou presque.

Il feula presque les derniers mots.

J’évitai de penser à ce qui avait dû arriver aux féaux en question si la première idée d’Herfauges était la bonne ; quant à la seconde, j’avoue que je ne parvenais pas à désapprouver le féal qui aurait pu s’en rendre coupable. Même s’il avait trouvé malin de m’offrir en pâture à un de ses anciens maîtres dans la foulée.

J’évitai de la sortir, celle-là.

— On a peut-être seulement voulu vous garder en état plus longtemps, au cas où, et ils m’ont prise parce qu’ils m’avaient sous la main. C’est un genre de puits, continuai-je, désignant l’étrange structure de la pièce. Vous croyez qu’il débouche où ?

Mais Herfauges ne m’écoutait plus, il reniflait l’air alentour avec concentration.

— On est sous terre, très profond, à mon avis. Mais toujours à Paris.

— Qu’est-ce que vous en savez ?

Je ne me résignais pas à le tutoyer, je réservais ça aux amis et lui l’utilisait pour les inférieurs. Herfauges haussa les épaules :

— Même en vitesse vampire et en disposant d’un avion supersonique, ils n’avaient pas énormément de temps avant mon réveil et celui de Navarre. Donc, ils n’ont pas pu nous traîner très loin. Et je fréquente les dessous de la capitale depuis très longtemps. J’ai vu la construction ces souterrains.

Ce fut mon tour de hausser les épaules à cette vantardise évidente :

— Allons, Herfauges, elles datent d’avant les Romains ! Même vous n’êtes pas aussi vieux.

Si je n’avais pas eu aussi mal, je lui aurais ri au nez et ça se voyait. Il ne s’offusqua pas.

— Les catacombes ne datent pas de l’antiquité, figure-toi, dit-il avec une certaine condescendance. On les a fondées pour délester les cimetières de Paris au e XVIII siècle… Mais tu n’as pas idée du nombre de gens qui ont creusé sous cette ville, à toutes les époques. Pour en tirer des matériaux de construction en général, se cacher, ou chercher des minerais précieux. Ou s’amuser. (Il prit un ton rêveur.) J’en ai fait partie. L’odeur des trous parisiens : la tourbe, la glaise, les carrières, les égouts, les vieilles champignonnières, tout ça, c’est comme une « signature ». Et cette signature-là, je la reconnaîtrais entre MILLE, justement…

Eh bien, vu son ton nostalgique, il avait dû s’en passer d’aussi belles dans les carrières qu’au Père-Lachaise ! Remarquez, je ne tenais pas à savoir ce qui était capable d’inspirer de la mélancolie à ce type.

— Ça sent aussi l’humain, reprit-il. Ça, ça doit être toi et les féaux qui nous ont traînés ici… Mais il y a autre chose vraiment… je n’arrive pas à mettre le doigt dessus.

Il recommença à renifler profondément, avançant à l’autre bout de la cage. Ma migraine explosa soudain. J’eus l’impression que mon crâne suivait le mouvement. Les murs ondulèrent comme des draperies parcourues par un typhon. Un instant, je pris cela pour un effet du coup que j’avais reçu sur la tête, de ma nausée grandissante ou de la lumière dansante des torches. Mais je changeai d’avis quand un sang pourpre et dense comme un sirop se mit à sourdre entre les pierres à la base du mur. Une odeur de mer putride emplit mes narines.

— Herfauges ? dis-je d’un ton mal assuré.

C’était maintenant de grosses flaques lourdes qui s’évasaient du pied des parois et convergeaient toutes vers moi. Leur surface bombée avançait en longues traînées de mélasse fureteuse qui semblait me chercher.

— Quoi ? demanda-t-il agacé, le nez toujours en alerte.

La pièce entière se remplissait d’un flot lent et continu d’hémoglobine en décomposition, cernant la cage où il s’insinuait peu à peu. Je me réfugiai affolée sur le matelas mais Herfauges ne s’en aperçut pas, il était trop occupé à scruter les moindres recoins de notre geôle. Bientôt, la vague monta par-dessus le rebord du matelas, se refermant autour mes chevilles avec un bruit de succion répugnant, puis baignant mes fesses d’une humidité tiédasse. Les relents de poisson pourri devinrent insoutenables. Je me levai précipitamment et gémis :

— Rapprochez-vous de moi, s’il vous plaît !

Il se tourna vers moi, sidéré.

— Non, mais ça ne va pas la tête ? Je sens déjà d’ici l’odeur de ton sang, bordel de merde, je le vois courir là. (Il désigna ma jugulaire d’un doigt presque tremblant.) Tu sais ce que je ressens ? Je ne tiens pas à te tuer, petite conne ! Pas aujourd’hui, en tout cas !

Je hochai la tête :

— Ma tête n’est pas au mieux de sa forme, c’est vrai.

Je fermai les yeux, pour éviter de voir les visages torturés qui se dessinaient en irisations clapotantes autour de moi. Ce n’étaient même pas des visages, plutôt des amalgames de faces torturées, comme si on les avait atrocement pressées ensemble et qu’elles s’étaient fondues les unes dans les autres en une parodie de figure unique. Ça montait presque à ma taille à présent et une bouche aux lèvres mollasses, à la langue indiscrète se glissait dans mon jean et mon chemisier. Je retins un autre haut-le-cœur.

— Herfauges… repris-je dans un effort surhumain, je suis sorcière, vous le savez ?

Je n’avais pas la moindre intention de lui dire que je ne l’étais qu’à moitié. S’il me croyait en possession de la magie de ma lignée, il pourrait hésiter encore quelques secondes avant de me mordre au moment où il craquerait. Parce que quelle que soit sa résolution de ne pas donner satisfaction à nos ravisseurs, il craquerait forcément. Il n’était pas non plus le genre à résister très longtemps à la tentation. Le flot putréfié avait presque atteint nos poitrines à présent, un voile nauséabond passa devant mes yeux. Le plus terrifiant était sans doute l’inconscience d’Herfauges qui baignait là-dedans, serein, sans s’apercevoir de rien.

Il renifla de mépris :

— La nièce de Géraud, tu pourrais être quoi d’autre ? À part une emmerdeuse, bien sûr, mais désolé, ça n’est pas incompatible…

— Je vois les fantômes, tous, expliquai-je avec une lassitude contrôlée. Je ne peux pas les arrêter ici, ils sont trop forts. (Bon d’accord, c’était un mensonge éhonté : je n’aurais pas pu les arrêter non plus ailleurs ; mais il n’avait pas besoin de le savoir, n’est-ce pas ?) On dirait qu’on y a laissé mourir un nombre incalculable de gens. Et ils sont toujours là.

J’espérai que la note d’hystérie dans ma voix en fin de phrase était passée inaperçue.

— Qu’est-ce que ça à voir avec moi ? gronda-t-il.

— Normalement, votre présence seule dans la pièce devrait les arrêter, l’aura des vampires éteint celle des fantômes. (Vu sa mine, je le lui apprenais.) Mais ceux-là sont si puissants, si… désespérés, que l’effet s’atténue dès que vous vous éloignez de moi. Rapprochez-vous, s’il vous plaît.

J’aurais voulu avoir l’air seulement poli, et que la note de supplication dans ma voix se fasse moins aiguë. Il n’avait pas la moindre idée de ce que je percevais, aussi tranquille que dans le salon de Géraud. Il me considéra avec attention, puis avança d’un pas vers moi.

— Ça suffit ?

La marée reflua d’un bloc vers les murs, elle n’arrivait plus qu’à la hauteur de mes genoux.

— Non, soufflai-je.

Encore un pas, puis il stoppa net ; il était à moins d’un mètre.

— Je ne peux pas plus, navré. À moins que tu tiennes à ce qu’on soit vraiment très proches, très vite, fit-il avec un rictus des plus déplaisants.

Les murs ondulaient toujours de l’autre côté des parois d’argent, mais bien plus lentement et il n’y avait plus la moindre trace de l’inondation cramoisie, seul un remugle pourrissant me chatouillait parfois les narines. Je le remerciai du menton, en forçant pour rendre ma voix aussi assurée que possible :

— Ça ira… là.

— N’empêche, il y a une odeur…

Je ne pouvais m’empêcher de lui donner raison, mais je doutais que nous parlions de la même. Je le fixai d’un regard interrogateur.

Brusquement, il fut sur moi, je n’eus même pas le temps de me tasser contre le grillage. Je me sentis blêmir plus encore. Merde, il craquait déjà ! Son souffle froid chatouillait mon cou. Je me mis à trembler. Mais il se retira aussitôt, reprenant sa place aussi vite qu’il l’avait quittée.

— OK, c’est toi qui pues ! cracha-t-il.

— Pardon ?

— Tu empestes le garou ! Tu t’es fait tringler par un cabot, il a laissé sa marque sur toi !

Il grinça quelque chose dans une langue que je ne reconnus pas tout d’abord. Puis, j’identifiai un ou deux mots pour les avoir lus dans la Chanson de Roland. De l’ancien français, du très ancien français, et très vulgaire aussi. Juste avant, j’étais au bord de l’évanouissement mais la grossièreté d’Herfauges me donna un coup de fouet.

— Connard, répondis-je avec calme.

Il me regarda abasourdi. Il devait s’être écoulé plusieurs siècles depuis la dernière fois où on l’avait insulté ainsi. Surtout aussi tranquillement, et si près d’être croqué comme un gâteau apéritif. Je repris avec une fougue dont j’aurais juré être incapable cinq secondes plus tôt :

— Je ne me fais pas tringler ! Je couche avec qui je veux, Herfauges ! Et les miens sont majeurs, consentants, savent lire et ne se teignent pas les cheveux, vu ?

Je couchais avec qui je pouvais surtout, mais ça, je serais morte plutôt que l’avouer. Le vamp me jeta un regard noir, juste avant d’éclater de rire :

— D’accord, d’accord ! fit-il les mains levées en signe de reddition. Pourtant, ça nous aurait arrangés qu’il y ait un garou dans le coup ! J’aurais pu déduire à peu près où nous sommes, leur territoire souterrain n’est pas très grand. C’est pas leur genre, les tunnels aux cabots !

La lassitude tomba sur mes épaules comme un rideau de velours, je soupirai, à peine audible :

— Ça nous aurait avancés à quoi de savoir où nous sommes ? Vous avez une solution pour sortir de ce piège ?

Je désignai les parois de la cage.

— Crois-moi que si j’en avais trouvé une, je m’en serais servi chez ton oncle !

Ignorant résolument la fatigue qui m’envahissait, je me levai en me tenant au grillage pour étirer mes membres endoloris. J’avais toujours aussi mal et le vertige s’en mêlait à présent. Je sentais les yeux de mon voisin suivre chacun de mes gestes, le moindre mouvement de mes muscles sous mes habits, avec une avidité inquiétante.

L’espèce de chambre tout autour était vraiment très ancienne ; le sol se couvrait d’une poudre bizarre et blanchâtre. Je m’accroupis en passant deux doigts à travers les grilles ; j’en pris une pincée que je fis rouler sur ma paume : très fin, comme du talc. Certainement pas du sable, car si volatile que le moindre mouvement la répandait partout. Je toussai. Ça m’attaquait la gorge en plus.

— De l’os, soufflai-je horrifiée. De la poussière d’os !

À vue de nez la couche épouvantable était d’une belle épaisseur. La marée rouge à laquelle je venais d’échapper n’était plus un mystère à présent. Prise d’une terreur rétrospective, je repris ma place sur le matelas en inspirant avec précaution. Herfauges ne put s’empêcher d’esquisser un mouvement de recul.

— Vous connaissez un endroit où l’on aurait assassiné environ trois cents personnes et réduit leurs cadavres en bouillie ? articulai-je d’une voix si basse qu’il dut tendre l’oreille.

Il secoua la tête en signe de négation.

— Bon, alors je vais dormir, dis-je sur le même ton en m’étendant sur le matelas. Poussez-vous un peu.

Il me gênait pour les pieds.

— Tu veux dormir ? fit-il incrédule, en m’obéissant machinalement. Tu n’as pas peur que…

Il n’acheva pas.

— Ça changera quelque chose si je suis réveillée ? Non ? Donc je vais dormir parce qu’il n’y a rien de mieux à faire et que j’ai un mal de tête épouvantable. Réveillez-moi, s’il se passe un truc intéressant !

Je plastronnais, et j’usais de mes dernières forces, inutile de vous le dire. Mais il me semblait que c’était la seule façon de traiter avec ce type pour qu’il me considère autrement que comme un déjeuner à peine passable. Et l’idée de continuer cette conversation stérile au milieu d’un fantôme omniprésent et protéiforme ne me disait pas grand-chose non plus.

Le plus étonnant est que je parvins réellement à m’endormir malgré la douleur taraudante qui semblait vouloir percer mes tempes. Et d’un sommeil de plomb encore.

***

 

— Il se passe quelque chose d’intéressant, susurra la voix d’Herfauges à mon oreille.

Sa bouche était trop près de ma peau, de petits frissons parcoururent mon échine.

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