L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 15 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 14

 

Mais un soir, le téléphone sonna. C’était pour Navarre.

— Ouais, Dana ? Un problème ?

Dana, son surgeon que je ne connaissais pas encore. Je dressai l’oreille, le ton était inquiet.

— Pourquoi tu ne m’as pas prévenu tout de suite ? dit-il encore.

On dut lui répondre quelque chose d’un ton sec qui impliquait une responsabilité quelconque du côté de Navarre.

— OK, OK je passerai une nuit avec toi dès que je pourrai, promit-il. J’arrive dans cinq minutes !

Zalia et moi échangeâmes un regard sidéré, puis on replongea dans nos papiers en feignant de ne pas nous intéresser à la conversation. De fait, nous écoutions de toutes nos forces comme deux commères complices en échangeant des regards peu discrets. Navarre nous jeta un coup d’œil agacé.

— Je sors, nous informa-t-il sèchement.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Zalia.

— Oh, vous avez raté quelque chose, les filles ?

Le ton était acerbe, notre curiosité à peine voilée l’avait énervé autant que le coup de fil.

— On n’a pu entendre que toi, répondit-elle sans la moindre honte.

Il fourragea dans ses cheveux, l’air à la fois furieux et inquiet.

— Dieter a encore fugué. Je le récupère, je le ramène à Dana et je reviens.

Il disparut sur ces mots. Zalia se pencha sur moi et me souffla en confidence :

— Cette histoire de nuit, ça doit avoir un rapport avec leur télépathie, aux vamps… supputa-t-elle.

— Pardon ?

Je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir. Tout ce que je savais, c’était qu’il fallait tuer dans l’œuf la noire jalousie qui m’avait saisie à l’idée que Navarre dorme avec son surgeon. Je grimaçai intérieurement tandis qu’elle m’expliquait :

— Pour qu’elle puisse le contacter la petite, je crois qu’il doit coucher avec elle de temps en temps, sinon ça s’estompe…

Puis, le sujet étant épuisé de son point de vue, elle fouilla dans ses tiroirs. Elle en tira une série de rouges à lèvres et d’ombres à paupières qu’elle s’efforça d’assortir.

— Qu’est-ce que tu penserais de vert et rose avec une pointe d’argent ? demanda-t-elle en fixant trois produits d’un air dubitatif.

— Ça n’irait qu’à toi, je crois, gloussai-je tandis qu’elle approuvait avec un sourire.

Elle prit mes doigts entre les siens et les examina.

— Tu ne prends pas assez soin de ces choses-là, Agnès. Ma mère m’a toujours dit qu’on reconnaissait une dame à ses mains et à ses chaussures. Toi, les chaussures, ça va, mais le reste !

Elle désignait d’un air faussement scandalisé mes ongles courts coupés à la va-vite.

— La mienne aussi disait ça, dis-je en riant. Mais je ne suis pas sûre qu’elle aurait apprécié tes expériences dans ce domaine.

— Attends, je vais te concocter quelque chose d’adorable, tu vas voir.

Avec prudence, je lui tendis la gauche, me disant que c’était celle qui me servirait le moins. En un clin d’œil, Zalia y posa des ongles américains pointus comme des aiguilles mais d’une piquante couleur nacrée. Je les contemplai peu convaincue.

— Je ne vais jamais pouvoir me servir mon clavier avec ça ! m’écriai-je.

— C’est un coup à prendre, concéda-t-elle. Donne l’autre !

— Je crois qu’on va s’en tenir là, dis-je avec une moue d’excuse. Je vais déjà essayer de vivre avec ceux-là, d’accord ?

Elle fit oui de la tête, sans rancune.

— Si tu veux. Mais je te fais la droite dès que tu as envie, OK ?

— Ça marche !

On replongea dans le travail. Et je constatai très vite que ma main gauche était celle dont je me servais le plus sur mon ordinateur. Merveilleux !

Herfauges m’appela à ce moment-là.

Je me glissai dans la chambre avec mauvaise humeur et appréhension. Par précaution, je ne refermai pas derrière moi. Il m’accueillit avec son sourire ravageur habituel.

— Où en sommes-nous de nos recherches, petite sorcière ? demanda-t-il, charmeur.

Il se leva de son lit et s’étira langoureusement, torse nu. Le geste fit rouler des muscles superbes le long de son échine. Il était beau, le salopard, et il le savait.

— Pareil qu’hier. Je ne reste pas, dis-je prête à tourner les talons, j’ai du travail.

Il me fit un clin d’œil complice.

— Surtout, notre bon Navarre vient de s’absenter et tu ne tiens pas du tout à rester seule avec moi…

Je me gardai de commenter et m’exclamai :

— Pourquoi me harcelez-vous, Herfauges ? Vous savez très bien que je n’ai pas avancé d’un iota !

— Tu me plais bien, petite sorcière, et tu plais à mon vieil ami Navarre ! Et ça, c’est assez extraordinaire pour que je m’intéresse à toi. Il a toujours eu du goût.

Je haussai les épaules en espérant qu’il n’avait pas vu à quelle hauteur mon cœur avait bondi dans ma poitrine lorsqu’il avait évoqué Navarre et son soi-disant intérêt pour moi. Il avait manœuvré juste comme il fallait pour que je reste encore un instant dans la pièce. Herfauges ricana :

— Ne te monte pas la tête, Navarre est sexuellement intéressé par tout ce qui se baise, je peux t’en parler. Hommes, femmes, chevaux, guéridons ! Tout !

Je le fixai droit dans les yeux, impassible. Enfin, je l’espérais.

— Il faudrait accorder vos violons, Monsieur. Soit c’est extraordinaire, soit ça ne l’est pas.

Je mis la main sur la poignée mais Herfauges secoua la tête.

— Je ne parle pas de ça.

— Vous parlez de quoi, alors ? demandai-je sans pouvoir m’en empêcher.

Je me mordis les lèvres, carrai les épaules. Encore un pas et j’étais de retour dans le bureau. À l’abri, avec Zalia.

— Tu voudrais bien le savoir, hein ?

Il s’étendit à nouveau sur son lit, jouant de ses pectoraux fabuleux et s’assurant que je n’en perdais pas une miette. Je me traitai intérieurement de tous les noms. Il s’amusait avec moi et je le laissais faire, quelle idiote ! Je me composai un visage fermé et essayai à nouveau de sortir. Pourtant, je ne m’y résolvais pas.

Il leva les yeux au ciel, l’air de celui qui s’apprête à proclamer une évidence criante, dont moi seule ne me serais pas avisée. Je m’attendis à l’entendre affirmer la rotondité de la Terre ou l’humidité de l’eau.

Il soupira enfin, avant d’articuler avec soin, comme on s’adresse à une débile mentale :

— Il vole avec toi, n’est-ce pas ?

Je ne répondis pas, mouchée. Herfauges se rassit et me considéra avec amusement.

— Tu sais qu’il n’a jamais offert ça à personne d’autre ? Pas même à sa Seconde de cénacle, cette petite oie pathétique de Dana ?

Je fis la moue, j’allais vraiment quitter la chambre cette fois.

— Il me ramène chez moi, c’est tout. Il ferait ça pour n’importe qui.

— Mais bien sûr ! ricana-t-il. Et c’est tellement plus rapide qu’en voiture ! Sauf que voler exige une énergie dont tu n’as pas idée, petite idiote ! Je n’ai réussi qu’une fois et encore je ne portais personne, cette fameuse nuit… Ma mère y parvient à peine, martela-t-il, pour finir.

Je rougis furieusement. Il ne mentait pas, là. J’en étais sûre.

— Oh, tu es exquise avec tes pommettes roses, ma chérie. Viens !

Sa voix claqua comme un fouet qui aurait atteint tous mes membres en même temps. Une attaque de charme ! Merde ! J’étais capable d’y résister normalement. Pourtant, mon pied s’avança, tremblant, en direction de la cage.

— Oui, ferme la porte et viens par ici, mon adorable petite sorcière…

Il ronronnait tel un gros chat à la vue de la souris. Un très gros chat. Et une souris totalement stupide. Sur le point de me noyer dans son brouillard de séduction, j’étais encore capable de m’insulter. C’était presque rassurant. J’obéis, pourtant. Le vantail de bois se referma en douceur dans mon dos. Zalia concentrée sur son maquillage ne s’en apercevrait même pas. Il n’y avait pas trois mètres entre la cage et moi, entre le tigre et moi. Je franchis le premier comme dans un rêve, le second comme dans un cauchemar.

Je parvins à m’arrêter enfin et levai ma main gauche avec difficulté. Oui, ils étaient vraiment acérés, ces fichus ongles. Surtout celui du pouce.

— Qu’est-ce qui te prend ? fit Herfauges surpris de ma résistance.

Je ne l’écoutai pas et de la pointe traçai un sillon sanglant dans ma paume droite. Un cercle, d’abord. Je m’efforçai de ne pas penser du tout, seulement au dessin que je réalisais. Dès que j’autoriserais mon cerveau à reprendre les commandes, il m’attirerait inexorablement vers la cage.

— Viens !

L’étoile ensuite. Et les premiers symboles…

Je crus réussir. Le pentacle protecteur était presque complet. Une marque de plus et j’aurais refermé le cercle, je serai hors d’atteinte de sa séduction. La fausse corne s’enfonçait dans ma peau sans trop de difficulté mais la douleur était intense et des gouttes écarlates coulèrent sur le parquet, attirant l’attention de mon interlocuteur.

— Pas de ça, arrête !

L’ordre tomba comme une masse qui aurait broyé mes phalanges et je m’y soumis en gémissant.

— Non !

Mon esprit subjugué s’emplissait de visions écarlates, soyeuses et liquides. Chaudes. Délicieusement chaudes. Et j’y plongeai.

— Viens, susurra-t-il encore. J’ai Soif, tu ne veux pas que j’aie Soif, hein, ma chérie ?

— Un peu que tu vas avoir soif, ordure ! tonna une voix rageuse derrière moi.

Navarre s’était matérialisé dans l’entrebâillement. La porte frappa le mur avec une violence inouïe. Dans mon lac de songes rouges, je m’étonnai qu’elle ne se dégonde pas sous le choc tout en faisant le dernier pas, tout contre la cage.

— Tss, tss… Trop tard, Navarre ! triompha Herfauges en me saisissant le cou à travers le judas sans précaution.

Il ouvrit la bouche sans se soucier de l’argent fumant contre son poignet et son front. Mais Navarre avait détourné son attention juste assez. Je ne pouvais pas me dégager. Je n’avais aucune envie de me dégager. Pourtant, l’intervention de Navarre avait libéré une part minuscule de mon esprit hypnotisé. Je ne tentai pas d’échapper à la poigne du vampire, je m’inclinai de côté. Je déchaussai mon escarpin. Il n’y fit pas attention, se pourléchant d’avance et scrutant férocement Navarre paralysé d’horreur.

J’avais une chance sur cent de réussir. Je titubai sur mon pied encore chaussé. L’angle n’était pas le bon. Les mailles étaient très étroites. Ma prise sur la pointe de la chaussure était pour le moins faiblarde. Mais je lui balançai le talon en pleine figure à travers le grillage.

Et je fis mouche.

L’œil violet sombre éclata comme un raisin trop mûr.

Herfauges me relâcha aussitôt.

— Salope ! rugit-il en plaquant la main contre son orbite sanglante.

Il s’effondra à genoux en hurlant des injures. Épouvantables.

Aussitôt, Navarre fut sur moi, il me saisit dans ses bras et me transporta dans le bureau en vitesse vampire. Zalia sidérée nous vit apparaître sans prévenir tandis que je m’effondrai en larmes contre la vaste poitrine. Je sanglotai à perdre haleine de longues minutes. Sans savoir si c’était de soulagement, de terreur, ou tout bonnement pour rester où j’étais. Contre Navarre. Il me tapotait le dos, terriblement embarrassé.

— Vous avez un sacré coup de talon, Agnès ! Je dois le reconnaître !

Je pouffai à travers mes larmes. Il avait raison, c’était la deuxième fois que je devais ma survie à mes escarpins. Dire que j’avais horreur de ça et ne les mettais que pour éviter d’avoir l’air naine à ses côtés !

— Je suis navré, murmura-t-il en s’écartant de moi. Si je n’étais pas parti…

— Déjà, je n’avais pas à entrer dans cette chambre sans vous, murmurai-je désemparée loin de ses bras.

— Pas faux, mais je croyais que la victime avait toujours raison ? sourit-il. Vous avez aussi un don pour aller où il ne faut pas, quand il ne faut pas, hein ? Par pitié, Agnès, évitez les chambres… et les salles de bains !

Zalia poussa un cri de protestation surjouée. Mais tous les trois, nous éclatâmes de rire.

 

***

 

Deux jours plus tard, je trouvai un paquet-cadeau sur mon bureau. Je jetai un coup d’œil interrogateur à Zalia qui me répondit :

— Un cadeau de Navarre, grinça-t-elle. Z’ont intérêt à te plaire, parce qu’il m’a obligée à écumer la ville pour les dénicher.

Interloquée, je déchirai le papier doré et tombai sur une boîte à chaussures. J’en tirai une paire d’escarpins noirs, cirés, luisants, magnifiques, aux talons de métal étincelant effilés comme des poignards.

— Ils sont plaqués argent, m’informa mon amie. Tu peux me croire, c’est super rare !

— Je les mettrai tous les jours, soufflai-je émerveillée.

Enfin, tous ceux où je n’aurai pas une cheville dans le plâtre parce que je me serais étalée avec, vu qu’ils montaient à plus de dix centimètres.

Tant pis, je m’entraînerai !

Mais ça, je ne le dis pas à voix haute.

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