L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 19 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 18

 

 

Jacques avait tenu à me raccompagner jusqu’à ma porte puisque Denis était parti. Géraud nous déposa devant chez moi sans commentaires pour repartir aussitôt. Il avait du travail au bureau, me dit-il. Le jeune garou me suivit sur les quelques mètres du trottoir qui me séparaient de la sécurité.

— Vous avez eu assez d’émotions comme ça, affirma-t-il.

— Et vous ?

— J’habite tout près, une course de dix minutes à peine.

Il arborait un air extrêmement réjoui de savoir que nous étions voisins. J’avoue que ça ne me déplaisait pas non plus.

J’enclenchai la clé dans la serrure, déverrouillai, quand il me saisit doucement par le bras et me tourna vers lui. Il m’embrassa dans le même mouvement. Son parfum enchanteur m’enveloppa une fois de plus ; répondre au baiser me parut la meilleure idée du monde sur le moment.

Lorsqu’on reprit notre respiration, il murmura :

— J’en ai eu envie depuis que je vous ai vue derrière votre bureau à vous battre avec cet arbre impossible.

Je déglutis et essayai de dire d’un ton détaché :

— Je croyais que j’avais eu assez d’émotions comme ça ?

— Pas les bonnes, fit-il dans un sourire de dérision pour cette affirmation présomptueuse.

Il m’embrassa à nouveau.

Je promets que j’ignore de quelle façon nous en sommes arrivés à nous retrouver nus l’un contre. Déjà, je ne parviens pas à me rappeler quand nous sommes entrés chez moi et avons fini par trouver le chemin ma chambre.

Il y avait eu un passage brûlant sur le canapé, ça, j’en suis sûre. Et des moments où j’avais eu peur, quand les fantômes de Jacques s’étaient dressés contre moi. Un reste d’amour mort très agressif, l’horreur de la première transformation, une phobie enfantine jamais vraiment oubliée. Je les avais combattus comme pour les spectres du cimetière en me concentrant sur celui naissant mais vigoureux de son désir pour moi. Au final, pour la première fois de ma vie, la seconde première fois de la soirée, je ne me retrouvai pas glacée de ses terreurs dans les bras d’un garçon. Je pouvais le toucher et le laisser me toucher sans me forcer. Je n’étais plus obligée de maîtriser la douleur du contact avec ses fantômes tandis que ses mains se promenaient sur moi ou que les miennes le caressaient.

 Aussi ardente que lui, je ne savais pas à qui appartenait réellement le désir qui me fouaillait le ventre, et à cet instant, c’était le cadet de mes soucis. Parce que c’était délicieux, et que je n’avais surtout pas envie que ça s’arrête.

Ça ne s’était pas arrêté.

Jacques était tout ce qu’il me fallait : ouvert à son propre besoin comme au mien ; il ne se laissait rien imposer, il n’imposait rien non plus. Il prenait ce qu’on lui offrait avec la tranquille assurance de celui à qui cela appartient de toute éternité. Il ne demandait rien, mais annonçait sans ambiguïté aucune ce qui lui plaisait ou pas et il n’exigeait pas moins de moi. Son corps longiligne à la peau lisse et douce glissait contre le mien sans aucun effort ni retenue.

— Je m’attendais à ce que tu sois plus… velu, dis-je en gloussant contre sa bouche, vers la fin.

— Reviens à la prochaine lune, ma belle, tu auras toute la fourrure que tu voudras.

Il riait mais je vis qu’il était sérieux, aussi, et je rougis, d’autant plus que l’idée n’était pas totalement… inacceptable ?

Je m’étais endormie, assouvie et apaisée.

Quand Zalia sonna, je me réveillai en sursaut, seule. Il était parti pendant mon sommeil mais une rose magnifique trônait sur l’oreiller à côté de moi. Et le vrai miracle résidait en ceci, que quatre heures plus tard, l’idée d’être embrassée par lui semblait toujours aussi géniale.

Depuis, un sourire stupide s’efforçait de camper sur mes lèvres jusqu’à pétrification.

Sans doute, ce rictus imbécile attira l’attention de Zalia, en plus de l’énergie que je déployais pour me lever et m’habiller en vitesse malgré mes yeux plus cernés que des preneurs d’otages en plein Champs-Élysées. Je choisis une petite robe de laine moulante noire au col qui découvrait largement mes épaules sur un body de dentelles gris fer. Une cape de laine anthracite et mes chaussures fétiches complétaient l’ensemble.

Je ne protestai même pas quand j’appris en chemin qu’on posait la voiture au bureau mais qu’ensuite, on ferait une petite promenade.

Zalia me complimenta sur ma tenue, toujours trop classique selon elle, mais me fit remarquer que mes talons ne seraient sans doute pas appropriés à la balade. Je lui tirai la langue, puis lui fis la démonstration d’un assez joli coup de pied retourné sur lequel je m’entraînais depuis que Navarre m’avait offert ces merveilles.

— Pfff, fit Zalia, envoyer ses jambes en l’air avec ces trucs, c’est ce qu’il y a de plus facile. C’est pour danser, ces choses-là ! Ou pour… (Elle s’interrompit.) Le problème, c’est marcher.

Elle n’avait que trop raison, je me tus mais m’obstinai dans mon choix.

— Je suis sûre que c’est par là, fis-je à l’adresse de Zalia.

Un timide soleil de fin d’automne brillait sur la rue Saint-Denis et les grands édifices anciens, gris de pollution, se patinaient d’or pâle en ce tout début de matinée où tout me semblait lumineux. Nous n’étions qu’à quinze, vingt minutes du bureau. On se dirigeait plus ou moins vers le boulevard Bonne nouvelle.

De la rue Montmartre, nous avions remonté les passages couverts qui truffaient le quartier. Des verrières construites au e XIX siècle en même temps que les immeubles protégeaient les ruelles minuscules aux noms évocateurs. Une lumière a giorno tamisée par les verres église descendait en douceur sur nous. Du passage des Panoramas, nous avions rejoint celui du Caire, en nous autorisant deux détours inutiles par celui du Grand-Cerf puis du Ponceau. Du coup, on s’était perdues par rapport à notre but initial.

On avait longuement pouffé devant les robes hallucinantes. Paillettes et pierres précieuses multicolores envahissaient les vitrines des petits magasins de confection en gros, blottis les uns contre les autres dans ces allées couvertes. Zalia à mes côtés, je découvrais dans le quartier du Sentier cette joie très féminine de la critique couturière, version vipère.

Il n’y avait presque personne dans les rues à cette heure et les infestations semblaient au repos. Je n’avais aucun mal à éviter les fantômes jaillis des ateliers de couture encore déserts, comme si l’absence temporaire des quasi-esclaves qui y travaillaient jusque tard dans la nuit les amoindrissaient. En pleine journée, je pense que l’endroit aurait été infréquentable pour moi. Là, avec les rues encore toutes propres, l’air vif et frais, comme neuf, qui me fouettait le visage, je me sentais bien. La marche avait achevé de m’épuiser mais j’étais presque alerte.

Zalia me jeta un coup d’œil intrigué :

— Tu es bizarre, depuis hier ; les promenades nocturnes dans les cimetières te font toujours cet effet-là ?

Je secouai la tête sans me compromettre. J’étais toujours aussi fière d’avoir affronté ma plus grande terreur et trouvé une piste, même si ce qui me rendait si légère n’avait strictement rien à voir. Je contins mon sourire mais Zalia me surprit. J’essayai de détourner son attention vers une superbe petite robe rouge dans une devanture. Elle y jeta à peine un coup d’œil et fixa sur moi, son regard vert émeraude aussi acéré qu’un poignard :

— OK, je crois que je vais te noyer dans cette flaque là-bas, si tu ne me racontes pas, espèce de garce !

Elle n’était pas sérieuse, pourtant je fis semblant de céder à la menace : j’avais trop envie d’en parler à quelqu’un. Géraud ne me semblait pas un interlocuteur valable sur ce coup-là, et c’était bien la première fois.

Encore une.

— Je crois que je suis amoureuse, soufflai-je émerveillée.

— De Navarre ? Tu parles d’un scoop ! rétorqua Zalia, déçue.

Je rougis violemment.

— Non pas de Navarre ! Enfin, si ! Enfin, non, pas de lui !

Je bafouillai. Zalia qui s’était finalement intéressée à la petite robe rouge et dont le regard glissait vers une impossible combinaison de python, jumelle de la sienne mais dans un jaune pétant et avec bottes hautes assorties, grogna de dos :

— Tu vas te décider, oui ?

— De l’archiviste… avouai-je à voix basse.

Zalia se retourna vers moi, l’œil vert encore sévère :

— Le petit garou à lunettes ? Jacquou le Croquant ?

Elle n’avait pu s’interdire le bon mot. Je grimaçai. Celui-ci ne manquait pas de saveur entre les prétentions humanistes des garous et leur dentition phénoménale.

— Avoue que tu l’avais préparé, celui-là ! Tu t’es douté de quelque chose tout de suite ! grognai-je, boudeuse.

Elle se contenta de hausser un sourcil amusé. Je protestai encore :

— Jacques n’est pas si petit que ça !

Évidemment, pour les lunettes, je ne pouvais rien dire.

— Ça doit être un don, grommela mon amie sans se soucier d’être explicite. Et tu t’en es rendu compte quand ?

Je jure que je ne répondis pas : « Sans doute au moment où j’ai couché avec… »

Mais elle leva les yeux au ciel exactement comme si je l’avais dit à voix haute.

On était sorties de la rue pour déboucher sur le boulevard Bonne Nouvelle, droit sur l’Arc de triomphe de la porte Saint-Denis. Construit à la gloire de Louis XIV, il détonnait avec son architecture baroque parmi les immeubles haussmanniens, très austères, dans ce coin-là. Si proches des anciens faubourgs populaires de Paris, ils n’avaient pas été destinés à une clientèle aussi bourgeoise et aussi riche qu’à côté de l’Étude. En revanche, l’arc s’accordait totalement avec la décoration du café dans lequel on pénétra cinq minutes plus tard au numéro 34.

Le De la Cité ne cachait pas ses origines sulfureuses, il les assumait triomphalement, c’était le moins que l’on puisse dire. Les mosaïques dorées, les carrelages bicolores et le parquet ciré ouvrant sur un escalier monumental encadré de colonnes rouges, tout dénonçait l’ancienne maison close. C’était désormais un bar-restaurant hype. Géraud l’avait reconnu immédiatement la nuit précédente, pour y avoir dîné de nombreuses fois avec des clients. Les horaires tardifs et le petit salon privé à l’étage convenaient aux affaires de mon oncle.

Tout en commandant mon granité d’oranges et de fraises pressées, ainsi que l’eau minérale plus chère que l’or de Zalia, je sondai le garçon l’air de rien. Il nous confia aussitôt avec une vivacité rigolarde qu’en effet l’endroit avait été un bordel dans l’ancien temps. Le jeune homme n’avait pas vingt-quatre ans, je suppose que, pour lui, plus de cent ans de distance équivalaient à la plus haute antiquité. Il me dit aussi qu’on avait tenté de le transformer en établissement de bains assortis de massages spéciaux. Puis on s’était résigné à y installer un énième magasin de couture et enfin, le restaurant. Tandis qu’il parlait, il ne pouvait cacher sa fascination pour Zalia qui jouait sans remords de ses longs cils pour lui en tirer le maximum.

Je le libérai sans insister et il nous quitta à regret. L’avantage du notariat, même aussi spécial que celui de mon oncle, est qu’on a accès au cadastre qui nous renseignerait sans doute mieux que ce gentil employé. Nous étions seulement venues nous assurer qu’il s’agissait bien de l’immeuble que Fränkel nous avait montré et lever nos doutes sur la profession de Thaïs à l’époque. Je terminai mon granité en vitesse, les gens affluaient, leurs fantômes avec eux. J’étais de moins en moins à l’aise et toute la joie de vivre instillée par la nuit précédente semblait s’écouler de moi au fur et à mesure que la salle se remplissait. Déjà, nous avions eu du mal à trouver une table qui ne transporte aucune trace spectrale. Zalia nota mon malaise, termina son verre d’un trait et dit d’un ton sec :

— Bon, je vais payer, on rentre.

Avant qu’on sorte, elle se retourna vers moi sur le pas de la porte :

— À propos, j’ai bien remarqué que, à part son nom, tu ne m’as rien dit sur ce Jacques. Ne compte pas t’en tirer longtemps comme ça ! Tu as l’air bien trop content, une vraie copine sert à vous ramener les pieds sur terre.

Quand elle ne tente pas de vous noyer dans le lavabo, me dis-je dans mon for intérieur. Mais je ris avec elle et nous sortîmes bras dessus bras dessous. C’était un vrai bonheur, ça aussi. De se sentir presque normale, dans la rue ensoleillée, au bras d’une amie, même si de temps en temps, nous opérions un crochet pour éviter quelque chose qu’elle ne voyait pas.

 

***

 

Lorsque l’on pénétra dans le bureau, une obscurité totale et un silence étrange nous accueillirent. Les rideaux avaient été tirés. Mon oncle était absent mais un mot nous avertissait de ne pas y toucher. Je jetai un coup d’œil inquiet à l’intérieur de la chambre à côté et me retirai très vite. Navarre et Herfauges suivaient avec passion un match de rugby sur l’écran virtuel de la cage. Ils avaient poussé la résolution au maximum, l’application prenait tout l’espace de la pièce. Des joueurs presque aussi grands que moi traversaient les murs avant de taper sur un ballon gros comme ma tête. Les deux spectateurs avaient éteint le son. Ils suivaient l’action la bouche ouverte. On en était sans doute à un moment crucial du jeu, et s’ils avaient eu besoin de respirer pour vivre, je pense qu’au moins l’un d’entre eux se serait évanoui faute d’oxygène. Je refermai la porte comme si je les avais surpris en pleine intimité.

J’avais à peine poussé le battant que deux hurlements de rage jaillirent à travers le panneau de bois. Je rentrai les épaules. Quelqu’un avait marqué un essai et ce quelqu’un n’était pas celui que les deux vampires espéraient.

Je me tournais vers Zalia, incrédule :

— Ils résistent au Sommeil pour ça ?

Il était presque neuf heures, ils auraient dû dormir depuis trois au moins. Zalia qui s’apprêtait à se passer une couche de blush inutile vu son teint frais leva son nez ravissant vers moi :

— « Ça », je suppose que c’est un match ? Navarre a toujours adoré le rugby, même s’il trouve le jeu un peu mou… y avait un truc de ce type dans sa jeunesse, mais les têtes volaient en même temps que les ballons, si j’ai bien compris. Ça ne devrait pas durer t’inquiète, il doit s’agir d’une retransmission Kanak ou autre, genre aux antipodes. Ils vont bientôt dormir et on pourra rouvrir les rideaux.

Elle leva un petit miroir devant ses yeux examinant ses joues d’un air critique.

— D’ailleurs, ce serait aussi bien parce qu’avec le néon, je n’y vois rien ; je suis sûre que je suis en train de me rater les pommettes. On se remet au boulot ?

Elle voulait surtout parler de moi, je pense, car elle se repencha sur son fond de teint, mais j’acquiesçai, abasourdie. Je me connectai au Centre Informatique du Cadastre parisien cherchant les propriétaires du restaurant. Je grognai en constatant que les murs appartenaient à quelqu’un et le fond commercial à quelqu’un d’autre. J’ignorais par lequel commencer et m’en ouvris à Zalia.

— Prends le propriétaire des murs, dit-elle sur le ton de l’évidence, absorbée par ses ongles.

Un autre rugissement de colère monta de la chambre. Elle leva à nouveau le nez.

— Bon, là, ils doivent avoir perdu. Extinction des feux dans cinq minutes, tu paries ?

Effectivement, la fermeture de l’ordinateur voisin s’annonça sur une volée de cloches argentines. Je grinçai des dents en me demandant pourquoi, quels que fussent le système d’exploitation, la marque ou les manipulations de l’utilisateur, ces bruits-là étaient toujours immanquablement agaçants.

La lumière s’éteignit en même temps que les cloches sous le pas de la porte. Nos deux vamps étaient hors d’atteinte jusqu’à la nuit tombée.

Géraud débarqua deux heures plus tard tandis que je me battais avec la succession des propriétaires du 34. Il se contenta de poser un post-it entre mes mains.

— C’est celui-là qui nous intéresse.

Je lus le nom, Laurent Vallès, comparai avec ma propre liste qui s’affichait, il ne s’y trouvait pas. J’interrogeai mon oncle du regard.

— Ce n’est pas un des propriétaires du café, mais un docteur, un spécialiste, dit-il. En 1900, il officiait rue Blondel à deux pas de l’établissement.

— Oh, je vois : un expert dans son genre, fit Zalia.

— Je vous en prie, ma chère, je suis fatigué, fit mon oncle en se laissant tomber dans son fauteuil. Évitez-moi vos saillies, pour une fois.

Mais elle ne put résister :

— « Saillies » est le terme qui convient, j’imagine !

Géraud ne releva pas et s’adressa à moi :

— J’ai envoyé Thomas fouiller les registres d’état civil, nous aurons bientôt de ses nouvelles.

Zalia grogna de mépris.

— J’aurais pu m’y rendre, vous savez ? Ça aurait été plus rapide.

Mon oncle l’ignora résolument et m’ordonna :

— En attendant, essaie de voir sur le web si tu trouves quelque chose sur ce Vallès.

Je m’absorbai dans ma bécane. Zalia fila noyer son énervement aux toilettes, à défaut de mieux. J’espérais qu’elle n’en sortirait pas teinte en violet avec des yeux charbonneux et gothiques comme la dernière fois qu’on avait prononcé le nom de l’avocat devant elle.

Il me fallut une vingtaine de minutes, le temps de trouver les bons mots clés parce que Vallès avait un oncle célèbre, Jules, qui semblait truster tous les tags du moteur de recherche. Encore un Communard, d’ailleurs, soupirai-je. Enfin, ce n’était sans doute pas un hasard.

Ce Vallès n’avait pas été que médecin mais aussi auteur d’un certain nombre d’études détaillées sur des maladies d’un genre particulier. À la pointe du progrès, le brave homme était allé jusqu’à photographier les dégâts provoqués par ces maladies. Et de facétieux successeurs s’étaient amusés à les stocker sur le Net.

Un homme engagé comme son oncle célèbre que celui-là ! Mais dans un genre différent : il avait libéralement pratiqué des avortements jusqu’à un âge vénérable malgré le bagne, peine encourue à l’époque quand on se livrait à ce genre de chirurgie émancipatrice. Il avait persisté durant la Seconde Guerre mondiale, mais à ce moment-là, c’était l’échafaud qu’il risquait ; la famille Vallès était opiniâtre. Il mourut de sa belle mort en 1970 à presque cent ans. Je transmis le résultat de mes recherches sur la bécane de Géraud qui les parcourut rapidement en hochant la tête.

— Géraud ?

— Oui ?

— Qu’est-ce que ce type a à voir avec nous ?

— Lui, pas grand-chose, mais il a sûrement rencontré Thaïs. À cette époque-là, les établissements de luxe avaient un docteur attitré qui examinait les filles. Et pour ce que j’en ai vu hier soir, Thaïs était au moins une demi-mondaine.

— D’où la déception du père : avoir une gamine d’une des grandes figures féministes de l’époque et la voir devenir prostituée, ça doit être limite, intervint Zalia de retour avec une paire de couettes retenues par des rubans roses. Herfauges va adorer ça ! acheva-t-elle d’un ton gourmand.

— Je préviens tout le monde, je ne retourne pas au Père-Lachaise questionner le bon docteur ! dis-je d’un ton froid.

Géraud me sourit tendrement.

— Certainement pas.

— Pourquoi, si ce n’est pas indiscret ? demandai-je, méfiante.

— Parce qu’il a été enterré à Argenteuil ? dit-il d’un air innocent.

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