L'Héritière
Chapitre 21
Effectivement, c’était intéressant. Le ciel était carrément en train de s’effondrer sur nos têtes. Enfin, le plafond.
Le bruit de lointaines explosions parvenait jusqu’à nous. De la poussière vieille de plusieurs centaines d’années nous tombait dessus en pluie neigeuse. Je m’étonnais de ne pas être en train de gonfler comme une outre, ç’aurait été le moment d’une jolie petite crise d’allergie aux acariens. Mais il faut croire que je n’étais pas réactive aux bestioles séculaires, je devrais me contenter de la simple irritation due à la poudre d’os.
On entendait des détonations, des chocs sourds et des cris. Herfauges s’était relevé et scrutait le panneau au-dessus de nous avec attention, les yeux en alerte, vifs et mobiles comme s’il suivait les mouvements rien qu’à l’oreille.
Une explosion plus proche. Les gonds énormes grincèrent. Le plafond craqua. Quoi qu’il se passait là-haut, le poids supporté était trop lourd pour lui ou quelque chose lui cognait dessus. Très fort. L’énorme cercle de planches s’incurvait en sens inverse de son trajet normal comme s’il avait été constitué de métal et forçait sur ses glissières. Herfauges fronçait de plus en plus des sourcils.
Soudain, il y eut une secousse, nos oreilles se bouchèrent et un autre craquement plus menaçant encore que les autres retentit.
— Onde de choc, dit-il. D’accord ! Si on la joue comme ça…
Son regard fit le tour de notre cellule, il s’arrêta sur le matelas sur lequel j’étais étendue.
— Approche ! ordonna-t-il, diffusant son charme de vampire sous la forme la plus impérieuse.
Je ne me rendis même pas compte que je lui obéissais. J’étais déjà contre lui. Dans ses bras. Il pencha la tête vers moi et sa bouche s’ouvrit lentement. Je me mis à trembler comme une feuille, j’étais terrorisée. Une voix intérieure me hurlait de m’enfuir, mais j’en étais incapable et restai là, le cou offert… Et le soulagement complet de ma migraine au contact de la peau du vamp n’était pas la moindre de ses séductions.
— Ah non, tiens, c’est pas ça l’idée ! ricana-t-il contre ma peau en s’arrêtant juste à temps.
Puis il changea radicalement de ton :
— Il va falloir avoir confiance, petite sorcière…
Ça sonnait presque comme une prière.
— Plutôt crever, murmurai-je alors que je récupérais un semblant de maîtrise de moi.
— Remarque, c’est un peu ça l’enjeu…
Je n’eus même pas le temps de gémir, il me plaqua à plat ventre contre le parquet de la cage, se coucha sur mon dos et nous recouvrit tous les deux avec le matelas.
— J’espère que ça ne va pas leur prendre des heures, en haut, dit-il dans mes cheveux, parce que là, j’ai quand même du mal !
Je ne lui demandai pas à quoi, je sentais son souffle devenir brûlant contre ma joue, tandis qu’il haletait comme un poisson hors de l’eau. Son corps pesait de plus en plus lourd contre le mien et le matelas sur nous, s’il arrêtait l’avalanche de poussière, stoppait également l’oxygène. Moi aussi, j’avais du mal à respirer. Au-dessus de nos têtes, le plafond craqua pour la troisième fois dans un concert de ce qui devenait des rugissements. Je crus y reconnaître un loup, mais je n’en étais pas sûre à cause de l’exhalation sifflante d’Herfauges qui noyait tous les sons.
Les torches s’éteignirent d’un coup après un dernier crépitement.
— Raconte-moi quelque chose… supplia-t-il.
— Pardon ?
— J’ai dit, parle-moi, bordel ! De n’importe quoi, ce que tu veux ! Mais dépêche-toi !
Il en aurait presque pleuré. Je restai coite une seconde. Ses mains se raidirent contre mes épaules et son front toucha le haut de mon crâne. Un conte de fées, ça ne le ferait pas, j’en étais sûre. Mon cerveau moulinait dans le vide. Je ne trouvai rien d’intelligent à raconter à un type qui me viderait de mon sang si je n’arrivais pas à jouer les Shéhérazade souterraines.
— Vous connaissez l’expérience de la guimauve ? soufflai-je précipitamment.
— Hein ?
— Bon, je vois que non. (J’essayai de prendre la voix la plus professorale possible.) Alors l’expérience de la guimauve, c’est un truc qui a été tenté par des psys, il y a vingt ans.
— Putain, je hais les psys ! grogna-t-il en donnant un coup de poing sec à côté de mon crâne.
— Ah tiens, pourquoi ?
Je tentai de prendre un ton détaché, mais l’imitation était assez pâle : quand il parlait, je sentais ses lèvres sur ma peau et deux petites choses pointues en dépassaient bien trop à mon goût. Le pire était que la sensation n’était pas totalement déplaisante.
— Mère m’a obligé à en consulter un, une fois… Dans les années 80.
Je ne lui demandai pas de quel siècle, c’était forcément le e XX; avant, elle l’aurait adressé à un exorciste. Peut-être que cela aurait été plus efficace, cela dit.
— Et alors ?
— Il a dit que j’étais un sociopathe ! fit-il, encore vexé comme un pou quarante ans plus tard.
— C’est très étonnant.
La Grande Mère m’est témoin que, là, j’avais répondu à plat, et que celui qui aurait décelé une ombre d’ironie dans ma voix aurait été forcément télépathe. Mais Herfauges ne s’y trompa pas.
— C’est ça, fous-toi de ma gueule ! Bon, continue ton histoire de guimauve…
— Au vrai, c’étaient des chamallows.
— Je sens que la précision est d’importance…
— Bref, ils ont sélectionné des groupes d’enfants de maternelle, poursuivis-je sans me laisser démonter. Ils les ont collés devant une table couverte d’assiettes de chamallows… en leur disant de ne pas y toucher.
— Tiens ? Je croyais pourtant qu’on avait eu la mauvaise idée d’abandonner les châtiments corporels à l’école…
Étonnant, combien parfois les rebelles les plus énervés se montrent conservateurs à propos de la répression dont ils ont souffert eux-mêmes.
— Pas tout à fait. Mais les gosses se font ça entre eux maintenant, ça vous plairait… Donc, le deal, c’était ça : le psy quittait la pièce et les gamins restaient face à leur assiette de chamallows. Et quand le type revenait…
— Il ne restait plus un môme vivant parce qu’il avait tout saupoudré de cyanure ?
Je ne pus m’empêcher de glousser.
— Abruti ! Non, bien sûr ! Mais ceux qui avaient résisté à la tentation de boulotter leur assiette de guimauve s’en voyaient offrir deux.
— On le leur avait promis ?
— Oui.
— Et il y en a eu beaucoup à gagner la double ration ?
Le ton de mon compagnon était dubitatif, mais en même temps la pression sur mon cou s’était allégée. Au-dessus de nous, le cirque continuait et un morceau de roc se détacha des hauteurs pour s’écraser sur la cage avec un bruit métallique.
— Un petit vingt-cinq pour cent, environ… (Je forçai ma voix, car le vacarme devenait épouvantable.) Là où ça devient intéressant, c’est quand le psy leur a demandé de quelle manière ils avaient résisté au truc alors que la plupart de leurs copains avaient craqué…
— Et alors ?
Il hurlait pour qu’on l’entende. Mais juste après, grâces en soient rendues à la Grande Mère, il y eut quelques minutes d’un silence tout ce qu’il avait d’inquiétant, j’en profitai pour glisser :
— Ils ont tous répondu qu’ils avaient essayé de toutes leurs forces de penser à autre chose. Le psy a continué son étude et il a constaté que ces mômes qui avaient tenu bon étaient également ceux qui réussissaient le mieux tant en termes sociaux que scolaires, et sa conclusion…
— Ouais, je la vois d’ici sa conclusion : ne pensez pas à la guimauve et vous deviendrez de grands chefs honorés et respectés ! Je suppose qu’il y a un message subliminal pour moi, là-dessous ?
— Vous croyez ?
— Je crois surtout que tu sens de plus en plus la guimauve !
Le plafond s’écroula à cet instant. Il était moins une. Jamais je n’ai plus été ravie de ma vie de prendre quelques tonnes de pierres, de métal et de bois sur le dos. La dernière chose que je sentis fut le corps d’Herfauges s’arc-boutant au-dessus du mien pour me protéger des coups puis de la pression.
***
— J’y suis peut-être allé un peu fort avec la dynamite
C’était une petite voix de rat terrorisé.
Fred.
J’étais forcément à l’hôpital et je délirais.
— Je vous dis qu’elle est là-dessous, ajouta-t-il. Elle est vivante, monsieur Navarre ! C’est son aura, je la reconnaîtrais entre mille. Surtout ici !
Une voix douce qui me séduisait, même sous le poids d’Herfauges, même sans oxygène, intervint :
— Moi aussi, monsieur. Mes phéromones…
— Ne vous fatiguez pas, je la sens aussi, répondit Navarre.
On déplaça des planches et des moellons. La masse contre mon dos devint moins pressante. Je ne pouvais toujours pas respirer. Des étoiles dansèrent sous mes paupières. Quant à Herfauges, il gisait sur moi, inerte. Des liquides d’un froid glacial s’infiltraient de ses vêtements aux miens. Lui non plus ne respirait pas. Mais lui, c’était normal.
— Merde ! La volière s’est imprimée sur eux !
Navarre jura épouvantablement.
— Oui, fit Jacques calmement, c’est de l’argent. Ça va faire mal.
Ils ignorèrent Fred qui proposait de s’en charger.
La grille se désincarcéra d’un coup autour de nous. En même temps que l’air, des remugles de chairs calcinées parvinrent jusqu’à mes narines. Ils touchaient à l’argent sans protection ces deux ahuris ! Alors que n’importe quel bout de chiffon aurait pu suffire. Je gémis. Je ne savais pas si c’était de souffrance ou pour protester contre celle que nos sauveteurs s’infligeaient si stupidement. On souleva le matelas, puis Herfauges.
— Ne bouge pas, princesse, murmura Jacques à mon oreille.
Je secouai la tête et tendis la main au hasard, je n’y voyais rien. Jacques glissa son bras sous mes doigts puis m’aida à me redresser. J’étais indemne même si mon corps entier geignait, une bonne commotion mise à part sans aucun doute. Un pur miracle. Une fois debout, je me pliai en deux.
— Herfauges ? crachai-je en même temps qu’un bon kilo de poussière.
— Il est encore… en vie, m’informa Navarre d’un ton sec.
Il était clair qu’il le regrettait.
— Il m’a sauvée ! protestai-je.
Jacques se contenta de remarquer :
— Ça ne devait pas être pour tes beaux yeux, tu sais. Ce type ne donne rien sans contrepartie.
Puis il me fixa avec une tendresse amusée que je perçus malgré la brume épaisse dans laquelle il me semblait nager. J’avais du mal à accommoder, tout paraissait flou. Pourtant ils avaient amené de vraies lampes destinées sans doute à un terrain d’atterrissage pour Boeing 947. Jacques tenait dans sa main une maglite capable d’assommer un bœuf et Fred arborait un casque de chantier auquel il avait tenté d’accrocher un phare. La lumière était aveuglante. Je compris tout à coup que ce brouillard était réel : la chute du plafond avait projeté partout la poudre dont le sol était tapissé. Nous étions plongés dans un nuage d’ossements humains ! Je frissonnai. Sans la présence de Navarre et d’Herfauges, nul doute que les fantômes m’auraient tuée sur ce coup-là. En plus du reste.
— C’est Herfauges qui a eu l’idée du matelas ? demanda Jacques.
J’acquiesçai.
— Ça, c’était un coup fumant, non seulement ça vous a protégés des pires chocs, mais en plus ça lui sans doute sauvé la vie quand la cage s’est imprimée sur vous. Tant d’argent à la fois…
Il ne termina pas sa phrase, et agita sa main calcinée jusqu’aux phalanges. Elles se reformaient. Puis il jeta un coup d’œil sur Herfauges étendu non loin de mes pieds. Je suivis son regard et réprimai un cri. Il était inconscient. Ça valait mieux car la douleur aurait été atroce. Son corps avait absorbé l’essentiel de l’impact, il ne devait plus avoir un os en un seul morceau. Du sang noir suintait de tous ses orifices et même de sa peau, par endroits, comme si on l’avait collé dans un pressoir. Je passai la main dans mon dos et mes fesses. Je la ramenai devant mes yeux. Elle était entièrement couverte de ce liquide cinabre et gluant. Mes cheveux en étaient tout poissés aussi, je me retins de peu d’en rajouter en vomissant. De toute façon, je ne pouvais même pas me pencher, mes lombaires me lançaient atrocement, Herfauges m’avait protégée mais il n’avait pu que m’éviter le pire.
Navarre se pencha sur le blessé et le poussa légèrement. Herfauges ne réagit pas, son corps ballotta ; ses membres torturés avaient la mollesse et la consistance d’une éponge.
— Il va avoir besoin de beaucoup de sang… dit Jacques à regret.
Navarre hocha la tête.
— Je serais assez pour qu’on le ramène comme ça à l’Étude ! Ce serait plus sûr. Mais ça ferait désordre, si les flics s’intéressaient à nous au retour. Jacques, courez prévenir votre alpha qu’on les a retrouvés et que tout le monde est en vie pour l’instant…
— Il faut remonter d’abord, fit remarquer le garou.
Navarre se gratta la tête. Il sortait d’un combat. Des contusions sur son visage et des écorchures sur ses bras nus disparaissaient lentement. Son débardeur noir était couvert de poussière et de traces humides. Il semblait désorienté et surtout rongé par une angoisse inexprimable.
— Je me charge du reste, dit-il avec effort. Avertissez votre alpha que nous les avons récupérés et remerciez-le. Je ramène ces deux-là, au bureau.
— Non, répondit Jacques.
— Quoi, non ?
— C’est Fred qui préviendra mon alpha, il est de notre bord, même si ce n’est pas un garou. Moi, je m’occupe d’Agnès et nous remontons tous les cinq ensemble. On a pas mal nettoyé le coin mais rien ne dit qu’il ne reste pas un ou deux kamikazes cachés dans les environs.
Navarre fronça les sourcils et se redressa de toute sa hauteur, toisant l’archiviste qui lui rendit son regard sans ciller.
— Votre cinéma est inutile, dit tranquillement Jacques. Je sais que vous pouvez m’écraser comme une punaise, mais je ne changerai pas d’avis. Faites-en ce que vous voulez.
Et sur ces mots, il lui tourna le dos pour me prendre dans ses bras avant que j’aie pu émettre la moindre protestation. La tête contre l’épaule de Jacques, je surpris la grimace étrange de Navarre qui nous regardait avancer vers le panneau détruit.
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