L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 31 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 30

 

— Mais alors qui… ? souffla Zalia en se ruant dans la salle de bains.

On entendit la douche s’arrêter et elle revint en traînant les pieds.

— Ça surprend quelqu’un, si je dis qu’il n’y a personne là-dedans ? (Et à moi :) Quand je te disais qu’elle en mettait du temps à se laver !

Elle n’avait pas pu se retenir du « je te l’avais bien dit ». Il faut une terrible grandeur d’âme pour résister à l’envie de souligner qu’on a eu raison et les autres tort. Surtout à posteriori quand on ne peut plus rien rattraper. Zalia revendiquait rarement la grandeur d’âme, il est vrai.

Herfauges avait dû disparaître en vitesse vampire dès qu’on l’avait laissé seul, enveloppé dans sa toilette ridicule devant les lavabos. La salle de bains donnait sur l’entrée et même si nous avions laissé la porte du bureau ouverte, nous n’avions aucune chance de le voir filer.

On secoua la tête sans commentaires. Herfauges et sa Dauphine nous avaient joués d’un bout à l’autre, que dire de plus ? Sinon que le numéro de charmante idiote d’Anne était quand même poussé et qu’on aurait dû se méfier ? Je rougis. J’y avais cru à fond ! Cette robe théâtrale était destinée à nous en mettre plein la vue. Et ça avait marché !

Les deux complices nous avaient servi une des plus anciennes ruses de prisonnier du monde assaisonnée à la sauce « prestige », le vieux truc des magiciens de pacotille : attirer l’attention juste à côté de ce que le spectateur ne doit surtout pas regarder. 

Merde, on avait même marché comme un seul homme. Navarre ne put s’empêcher d’éclater de rire, un rire jaune. Dame Bathilde se tourna vers lui comme un serpent et siffla :

— Tu ris, vipère ? Tu riras moins quand mon Cénacle exigera des réparations de ce cabinet ! Vous n’avez pas rempli votre mission ! Vous avez laissé échapper… mon fils.

Géraud retourna s’asseoir et déclara avec calme :

— Je ne vois pas sur quelle base vous demandez compensation, ma Dame Bathilde…

Elle passa à vitesse vampire et se matérialisa littéralement sous son nez. Il ne sursauta pas.

— Ah oui ? Et laisser fuir Herfauges, ça n’est pas une faute, peut-être ?

— Vous nous avez engagés pour retrouver une descendante à qui il puisse transmettre son don, rappela-t-il, serein. Est-ce que la mission est accomplie, oui ou non ?

Dame Bathilde hocha la tête à regret.

— Mais vous l’aviez sous surveillance…

Cette fois, ce fut Navarre qui rétorqua :

— Ttt, ttt, on l’avait sous notre protection, nuance ! Pour que vos propres troupes ne lui fassent pas sa fête avant l’heure ! Et ça aussi, on a réussi, Majesté.

Géraud sourit.

— Vous pouvez nous engager pour le retrouver, Ma Dame, si vous voulez. Navarre se fera un plaisir…

— Hum… fit l’intéressé.

— Navarre, disons, se dévouera à cette tâche, si cela vous agrée…

Bathilde se tassa imperceptiblement sur son siège. Elle était fatiguée, cela se voyait. Le fond de ses yeux noirs de vamp était tout injecté de sang.

— Il a disparu il y a combien de temps environ ?

— Une bonne heure, maugréa Zalia à qui on n’avait rien demandé. Le ballon d’eau chaude est vide !

La rancune perçait dans sa voix. Le gaspillage d’eau chaude entrait clairement dans la liste des nombreux crimes de notre évadé.

— Vous ne le rattraperez jamais, il peut être n’importe où dans Paris, maintenant…

La Maîtresse de Cénacle s’efforçait de contenir le tremblement de sa voix. Je l’examinai avec attention pour constater que la colère avait déserté ses traits si étrangement vieux. Une certaine forme de soulagement perçait dans ses muscles détendus d’un coup et son attitude soudain apaisée.

— On peut toujours essayer, proposa Géraud sans y croire lui non plus.

Bathilde s’avachit dans son fauteuil, les yeux clos.

— Tu me connais depuis longtemps, Géraud, murmura-t-elle. Mais sais-tu pourquoi je suis si vieille ? Seule de mon espèce à arborer les traces de la décrépitude ?

Mon oncle haussa un sourcil, attendant la raison de ce changement soudain de sujet et de ton.

— Non, répondit-il.

— J’ai refusé l’Offrande, expliqua-t-elle. Quand mon mari Avar, il y a treize siècles, m’a accueillie enceinte dans son château perdu des montagnes, il a attendu que j’accouche puis il a essayé de me transformer. Mais j’ai refusé l’Offrande…

— Je ne comprends pas, fit doucement mon oncle.

— C’est possible, tu sais, même quand l’Offrande a été accomplie…

Ici, elle jeta un coup d’œil à sa nouvelle Dauphine qui venait d’entrer dans la pièce enveloppée dans un drap. Anne était royale dans son fourreau de coton taché du sang des autres victimes d’Herfauges. Et je grimaçai. Comment avions-nous pu manquer cette arrogance, cette sûreté de soi ?

— Oui, je l’ai refusée, jour après jour, nuit après nuit, reprit Bathilde. J’ai combattu la mort dans mon sang, j’ai combattu le Sommeil, j’ai combattu la Soif… Et j’ai tenu. J’ai souffert mille tortures chaque jour, le soleil devenait mon ennemi et mon ami à la fois. Il me brûlait mais il me maintenait vivante. Mon mari me suppliait d’accepter, de le rejoindre. J’étais son Élue. Il m’aimait, je crois… Je ne m’en souviens pas, je me souviens seulement que j’ai tenu. Vingt-cinq ans.

— Pourquoi tant de souffrances, Bathilde ?

— Herfauges.

Géraud hocha la tête.

— Ce n’était qu’un bébé. Il avait besoin de moi. Les enfants mourraient facilement en ces temps-là. Si j’avais rallié mon mari dans sa nuit, je n’aurais pas pu m’en occuper, l’élever. J’aimais mon fils, c’était tout ce qui me restait de mon ancienne vie, de Charles. Tu comprends ?

— Vous vous êtes sacrifiée…

Bathilde fit un signe de dénégation violente.

— Non ! Absolument pas ! Ça, c’est ce qu’Herfauges croit… C’est ce qu’il m’a reproché des siècles durant… Mais je ne me suis pas sacrifiée, Géraud, jamais ! J’ai choisi, c’est tout. Choisi d’être humaine. Et mère. Tu comprends ?

Personne n’osait bouger dans le bureau. Zalia avait feint de filer à son poste favori, embarquant une série de vernis à ongles, mais elle restait paralysée à la porte de la salle d’attente.

Géraud opina en silence.

— Je ne sais pas si c’est cela qui l’a rendu comme il est, continua Bathilde. Herfauges a toujours été ombrageux. Je crois surtout qu’il ne supporte pas l’idée de me devoir tant. Il veut être libre. Il a toujours voulu cela. Sauf que c’est une dette qui n’existe que dans sa tête… Bref, j’ai résisté au Don et j’ai vieilli comme tous les humains. J’avais décidé de mourir en même temps que mon fils…

— Mais vous l’avez transformé, au bout du compte ?

— Pas moi, soupira-t-elle. Mon mari. Il ne supportait pas l’idée que je meure. Je l’ai tué pour ça. Et finalement, j’ai accepté l’Offrande pour ça. Pour pouvoir le tuer. Parce que sans l’Offrande, je ne pouvais pas.

— Je vois, dit Géraud lentement.

— Oh non, tu ne vois pas ! rétorqua amèrement Bathilde, les yeux toujours fermés. Tu sais le plus ironique ? Ces années de résistance à l’Offrande… Elles m’ont rendue puissante à un point que tu ne peux même pas imaginer. Je suis devenue Maîtresse de Cénacle à cause de cela, dès la mort de mon époux… Ils ont voulu me punir, je les ai balayés ! Je peux même voler. Comme lui…

Elle désigna Navarre qui ne bougeait pas. Il restait là, mains croisées dans le dos, comme un soldat, comme la première fois que je l’avais rencontré au Père-Lachaise. Mon cœur rata un battement tant il était beau dans cette attitude. Avec remords, j’étouffai ces palpitations. Merde, Jacques était encore tiède ! Je n’avais aucune tenue…

Constatant une fois de plus que l’un ne pouvait pas me guérir de l’autre, je me mordis les lèvres pour ne pas pleurer.

Comme Bathilde au même instant.

— Ça non plus, il ne me l’a pas pardonné. La puissance… Tellement plus puissante que lui…

— Mamie ? intervint Anne.

— Toi, je te préviens, hoqueta Bathilde. Si ça te reprend de m’appeler comme ça, je te crucifie moi-même au soleil, c’est clair ?

Anne sourit.

— Je ne crois pas.

Cette fois, Bathilde ouvrit les yeux et transperça sa descendante du regard :

— Ah non ?

— Non, et vous venez de nous dire pourquoi, Mamie. Parce que dans mon cas, c’est vous qui êtes endettée auprès de moi, n’est-ce pas ?

Bien sûr ! Bathilde n’avait jamais voulu la mort d’Herfauges ! Anne avait sauvé la vie de son fils et, ça, jamais la Maîtresse de Cénacle ne pourrait l’oublier. J’avais toute confiance en la jeune vamp pour le lui rappeler de temps en temps, d’ailleurs.

OK, elle s’était vraiment fichue de nous, cette fille et avec un naturel qui laissait pantois. Je me demandais comment Herfauges avait su laquelle choisir, comme ça rien qu’en leur parlant.

Anne me sourit gentiment.

— Tu sais, blonde et sexy, c’est plutôt une malédiction, surtout quand tu as un cerveau planqué sous ta permanente. Tu t’aperçois vite que les gens te préfèrent sans, je crois que ça les rassure. Quand on était petites avec Ève, on savait par cœur les répliques de Certains l’aiment chaud, le film de Marilyn.

— J’avoue que tu campes une Sugar très convaincante ! concédai-je sans trop de rancune.

Anne accueillit le compliment comme il convenait.

— Ève est trop… réglo pour ça, elle savait qu’elle se couperait toute seule. On est tombés d’accord tous les trois avec Herfauges, ce soir-là…

Bathilde, jusque-là perdue dans ses songes, intervint :

— Nous rentrons au Cénacle, petite. Tu as encore beaucoup à apprendre. Et il faudra laisser tomber Marilyn, je pense.

— Oui, Mamie. Vous avez une actrice précise en tête ? répondit Anne docilement.

— Élizabeth Taylor dans Cléopâtre ? suggérai-je.

— Elle était pas brune, Taylor ?

C’était Zalia qui tenait à apporter son grain de sel à cette conversation surréaliste.

— À ce stade, si vous tenez à écumer les cinémathèques, c’est plutôt Marlène Dietrich dans L’Impératrice rouge, grogna Navarre.

Mais Bathilde négligea l’intervention et s’adressa à mon oncle :

— Géraud, reprit la vieille vamp avec effort. Je te charge de retrouver mon ancien Dauphin. Que ce soit consigné dans tes archives, nous vous verserons des notes de frais tant que ça durera.

— Vous préférez un mémo mensuel ou qu’on annualise ? demanda tranquillement Géraud.

— Je veux un papier mensuel qui atteste que vous êtes toujours sur le coup et que vos recherches sont au point mort. Je dois pouvoir justifier devant le Haut-Cénacle. Ce sont nos lois, Herfauges est condamné, n’est-ce pas ?

— Il l’est, je mettrai mes meilleurs hommes sur le coup… Enfin quand ils n’auront pas autre chose à faire…

— Il a longuement habité en Tchéquie, veux-tu l’adresse ?

— Non, ce ne sera pas nécessaire. Je vais envoyer des courriers. Évidemment, avec les aléas de la Poste, on ne peut pas s’attendre à des réponses rapides…

— Évidemment.

Bathilde se redressa et tendit la main vers son second qui lui offrit son bras. Les vamps la suivirent. Anne resta en arrière.

— Je suis désolée… dit-elle à Géraud.

— Non, vous ne l’êtes pas, feula Navarre, furieux. Vous avez pris votre pied d’un bout à l’autre !

— Je crains que Navarre n’ait raison : nous sommes appelés à nous revoir, jeune fille, renchérit Géraud. Vous avez très mal commencé. Arrêtez de mentir, ce sera déjà pas mal.

— Et Ève ?

— Comme si vous en aviez quelque chose à battre ! explosa Navarre à nouveau.

— Ne vous inquiétez pas : la Meute Saint-Blaise prendra soin d’elle si votre Cénacle tient ses promesses.

Anne pinça les lèvres, puis nous gratifia de son adorable sourire de ravissante idiote avant de filer à la suite de Dame Bathilde. Zalia revint illico et je demandai :

— Bon, je suppose que c’était pas pédagogique de déclarer qu’on est assez contents de la tournure des événements ?

— En effet, dit Géraud, quoique je n’aurais pas dormi plus mal si Herfauges ne s’en était pas tiré. En outre, selon moi, la petite Ève a de la visite ce soir. Navarre, tu raccompagnes Agnès chez elle et tu t’en assures ensuite.

— Tu penses qu’Herfie se sera réfugié chez la deuxième ?

— Compte tenu de ce qu’a laissé échapper notre Marilyn de banlieue, je le crains, oui. Ce « on s’est mis d’accord, tous les trois » résonne désagréablement, je trouve. Va voir.

— Et si je tombe dessus ?

— Si Ève ne court aucun danger, laisse tomber. Bathilde ne tient pas plus que ça à ce qu’on le rattrape, c’est évident.

Navarre jura épouvantablement :

— Elle ne vient pas de nous engager pour le buter ?

— Navarre, tu es toujours aussi premier degré après six cents ans, ou tu fais semblant ? Tu as écouté ?

Zalia contemplait notre garde du corps avec agacement, son pied menu battant la mesure.

Géraud leva la main en signe d’apaisement.

— Tu t’assures seulement qu’il ne fasse pas de mal à la petite, d’accord ? Richard et la Meute le prendraient très mal. Ça m’étonnerait quand même, mais Herfauges n’a pas beaucoup d’inhibition. S’il a Soif, il risque d’oublier ce qu’il doit aux jumelles.

— Ou même trouver ça encore plus amusant, dans les circonstances… ajoutai-je à mi-voix.

Navarre se rembrunit, il était vexé.

— J’aime les choses simples, gronda-t-il.

— Eh bien, tu ne dois pas aimer grand-chose.

Ce fut la conclusion de Zalia.

Navarre s’ébroua et tendit les doigts vers moi :

— Agnès ?

Je lui saisis la main tandis qu’il nous perchait sur l’appui de la fenêtre. On s’envola aussitôt.

Il faisait encore nuit même si une trace grisâtre annonçait l’aube prochaine. Navarre raffermit sa prise autour de moi et je me blottis contre lui avec un soupir d’aise que je ne cherchai même pas à dissimuler. J’étais trop fatiguée. Il s’était passé trop de choses. Blottie dans ses bras, je me sentais provisoirement à l’abri de tout ce qui pouvait me blesser. Même le chagrin.

— C’était un loup brave, souffla mon compagnon dans mes cheveux.

— Oui.

Je ne pouvais pas en dire plus, sinon je me remettrais à pleurer sans fin, comme en début de soirée. Et là, je préférais cette parenthèse qui me permettait de profiter de la vue de la ville, ses lumières encore hésitantes qui ne dessinaient que les avenues. Le ciel était lourd de nuages mais il ne pleuvait pas encore et les néons se reflétaient sur la voûte céleste dans un halo aussi doré que la robe d’Anne. Il me tendit mon écouteur de MP3.

— Je suis désolé, Agnès, une chanson seulement. Le jour n’est pas loin.

J’acquiesçai tandis que le chanteur susurrait :

Dream brother, my killer, my lover…

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