L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 4 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 3

 

 

— Exorcistes temporaires, précisa Géraud. Un sous-produit de leur talent pour la séduction forcée, je pense, ou alors l’aura négative des buveurs de vie…

Dans le rétroviseur, je vis Navarre tiquer à l’analyse sans indulgence. Mais il se rasséréna vite et me sourit à nouveau dans le miroir. Le salaud.

— Sûr qu’échanger un fantôme contre un vamp, ce n’est pas forcément un marché win-win, rigola-t-il.

Après le boulevard de Bonne Nouvelle, la voiture tourna dans la rue Montmartre. Deux ou trois cents mètres plus loin, Navarre stoppa devant un porche grandiose avant d’actionner une télécommande. Les portes de métal entourées de colonnes néoclassiques et surmontées d’une Athéna en char s’ouvrirent lentement sur une cour pavée de marbre rouge. Le vampire se gara au pied d’une autre statue, une Artémis verdie assise sur un cerf consterné. Je n’eus pas le temps d’actionner la poignée de la portière, qu’il me l’ouvrait déjà avec respect. Je ne l’avais même pas vu quitter sa place, la rapidité légendaire des vampires n’était donc pas un vain mot.

Percevant mon trouble, Géraud sourit :

— Et encore, il a été sage en conduisant.

Navarre renchérit :

— Ah, j’adore ça ! Plein gaz en laissant les flics sur le carreau ! Dommage que les autres clans ne se soient pas foulés pour avoir le permis ! Zalia mise à part, je n’ai jamais personne pour s’aligner !

— À qui le dis-tu ? soupira Géraud avec une lassitude à moitié feinte. Le nombre de contraventions que nous faisons sauter, Thomas et moi, pour les éternels est proprement indécent…

— Oui, rien de pire que ceux qui aiment ça et qui savent pas…

Nous avions quitté la cour de l’immeuble et marchions le long du trottoir. Je les écoutai plaisanter sans rien dire, me contentant de les suivre. Les éternels ? Leurs contraventions ? Je décidai de ne pas chercher à comprendre. Je respirai l’odeur de la nuit à pleins poumons, jouissant de cet instant unique à ce jour dans ma vie : me promener en toute conscience, même pas saoule, dans une rue, sans risquer de me trouver nez à nez avec un spectre. Il était à peine trois heures du matin, les rues luisaient de cette lumière dorée si particulière à Paris que j’adorais contempler des fenêtres de ma chambre sans jamais pouvoir en profiter directement.

On traversa la rue en direction d’une longue vitrine opaque, en trois parties. Le design était délirant. Sur le verre, on avait peint un rideau pourpre à glands dorés en trompe-l’œil. Les trois baies portaient une inscription centrale en caractères gothiques noirs rehaussés d’argent pailleté de la taille d’un être humain : « Goth Goth Bar ». Les deux vitres arborant le mot « Goth » coulissaient. Deux silhouettes féminines en bas résilles et robes moulantes, aux longs cheveux noirs et aux yeux charbonneux, flanquaient les deux côtés de la vitrine.

— Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’un café-concert, murmura Géraud.

Je le regardai sans comprendre où il voulait en venir.

— Ce que Géraud veut dire, mademoiselle, c’est qu’il n’y a pas de putains dans ce bar, traduisit Navarre, pince-sans-rire.

Je rougis aussitôt bien sûr, et me maudis intérieurement. Je n’étais pourtant pas vraiment innocente non plus. D’accord, je ne sortais pas souvent avant la mort de ma famille, mais le monde venait à moi par Internet. De plus, nous avions la télévision malgré les réticences de Maman. Et les quelques copains de Jehan ne venaient pas toujours à la maison seulement pour voir mon frère… Une fois, ça avait même été une de ses amies. Je devins pourpre à la pensée de Malika…

La porte coulissante s’ouvrit devant nous dans un accord de grandes orgues digne de figurer au répertoire du Capitaine Nemo ou de Dracula. Quelqu’un ici montrait un mauvais goût très sûr. À l’entrée, une bouffée d’huiles essentielles me sauta au visage. Affolée, je voulus sortir mais Géraud me retint par le bras.

— Pas de risques de crise, ce sont des parfums « cuits » si j’ose dire. Il n’y a pas de pollen dedans. Corben est précautionneux.

Les murs étincelaient de panoplies, masses d’armes, étoiles du matin, écus ouvragés et épées à deux mains. Des appliques en forme de dragon surmontées d’ampoules rouges dispensaient une lumière douce quoique sanglante. Il y avait de la musique, mais au volume si bas que j’eus toutes les peines du monde à reconnaître les paroles d’Enter Sandman dans le brouhaha des convives.

Géraud me guida parmi les tables en fer forgé au format bizarre, presque toutes occupées malgré l’heure tardive. La clientèle s’harmonisait avec la déco intérieure : cuir et dentelles, perles de jais et rouge à lèvres sombres pour la plupart. Une fille minuscule mais magnifiquement proportionnée, à la longue chevelure de feu qui lui tombait jusqu’aux hanches, corsetée dans une combinaison très moulante en python vert bouteille, nous fit signe de loin, avant de retourner à sa conversation avec le barman, une espèce de colosse velu très impressionnant. Un autre serveur à la silhouette longiligne se baladait avec nonchalance dans la partie restaurant. Il se dirigea vers nous en adressant un hochement de tête à Géraud qui le lui rendit :

— Haniel.

— Bien le bonsoir, Maître Géraud.

Il nous plaça dans une alcôve triangulaire protégée du reste de la salle par des jalousies mi-mauresques mi-médiévales.

— C’est Corben qui s’occupe de la salle aujourd’hui. Désolé, j’ai encore du monde au restaurant. C’est samedi et la nuit du Grand Sabbat énerve tout le monde.

Son regard appréciateur s’attardait sur mes jambes, je levai les yeux et il me sourit finement avant de disparaître vers ses clients.

Je considérai les lieux avec incertitude. La forme de la salle était étrange. Cinq zones se délimitaient autour d’un bar central – un large anneau de cuivre, gravé de runes que je ne reconnus pas – en se terminant chaque fois par une alcôve comme la nôtre. Dans chacune, deux bancs rembourrés placés en angle entouraient une table en forme de triangle isocèle. Je finis par comprendre que tout cela dessinait un pentacle géant.

Du coup, je me détendis, même lorsque Navarre nous quitta après un coup d’œil rapide dans la foule, prétendant ramener nos verres. Ici, aucun fantôme ne pourrait jamais m’atteindre. L’endroit était une sorte d’énorme sens interdit pour eux. Je fis un sourire ravi à mon oncle : dans la partie de chat perché que je jouais avec le monde des esprits depuis toujours, les places totalement « propres » n’étaient pas légion.

Il me rendit mon sourire en contemplant Navarre s’éloigner.

— Il va oublier notre commande ! murmura-t-il.

Je suivis son regard. En effet, le grand vampire s’approchait d’une table occupée par un couple : un Black superbe à l’œil mauvais sanglé dans un cache-poussière de cuir sombre et une blonde pétillante, musclée, en jean et chemisier ouvert sur une poitrine opulente. Navarre se pencha et les embrassa tous les deux à pleine bouche, avant de s’installer pour engager une discussion animée avec eux.

— Wesley Snipes et Sarah Gellar, dit encore Géraud avec lenteur.

Il plaisantait, mais les jeunes gens présentaient en effet des ressemblances frappantes avec les deux acteurs. Je me mordis les lèvres en considérant « Sarah Gellar » avec plus d’attention. Je soupirai et détournai le regard. Le miroir dans le dos de Géraud me renvoya mon image : les cheveux d’un auburn discret, les yeux trop grands, trop noirs, le visage mince, les épaules étroites et la poitrine menue en plus d’une taille à peine moins ridicule que celle de la rousse au bar. À côté de la fille qu’avait embrassée Navarre, j’avais l’air d’une souris grise. Une jolie souris grise, mais une toute petite souris quand même. Je bénis mes talons hauts en secret et me jurai de ne plus jamais rien porter d’autre en présence du vampire.

Géraud se leva avec une résignation amusée pour commander. Il revint s’asseoir et interrompit mes réflexions moroses :

— Comment comptes-tu vivre, maintenant ?

— Je ne sais pas. Papa m’a laissé de l’argent. Beaucoup. Je pourrais rester dans la maison et engager quelqu’un pour…

Géraud secoua la tête. Il allait parler, mais à ce moment-là, le colosse aux sourcils méphistophéliques surgit. Il brandissait un plateau d’argent qui paraissait minuscule entre ses pognes noueuses. Une grosse théière martelée trônait au centre, flanquée de tasses en porcelaine fine et cernée d’une horde de petits gâteaux. Rien qu’à l’odeur, il était clair que le thé n’était pas de seconde zone, contrairement aux affirmations de Navarre, un peu plus tôt.

— Votre mélange russe, Messire : orange et bergamote, assorties d’une pointe de genièvre, annonça le cube vivant. Et quelques douceurs en prime pour la jeune dame.

— C’est parfait. Je te remercie, Corben.

— Ma maison est la vôtre, Sire Géraud.

Le géant m’enveloppa d’un regard scrutateur, de ma jupe dans un état épouvantable à mes mains sales.

— Une nouvelle recrue ? Sorcière, n’est-il pas ? devina-t-il à ma profonde stupéfaction. Et réservée, aussi… Voici qui nous changerait fort agréablement de damoiselle Zalia…

Il jeta un coup d’œil involontaire à la rousse en python vert qui patientait au comptoir, attendant son retour. Géraud plissa le front et Corben battit en retraite aussitôt.

— Pardonnez-moi, doux sire, je n’avais pas l’intention de me montrer indiscret.

Géraud acquiesça avec indulgence. Puis, il se concentra à nouveau sur moi.

— Ce n’est pas une bonne idée, affirma-t-il simplement.

Géraud ne se fatigue jamais pour expliquer ce qu’il pense évident.

— Tu vois une autre solution ? protestai-je. Je ne peux pas travailler. Dès que je mets un pied dehors à jeun, je risque l’hôpital psy. Si ce n’est pas à jeun, c’est la prison qui me pend au nez !

Géraud leva un sourcil interrogateur.

— Je t’expliquerai, dis-je n’ayant pas l’intention de me lancer dans le récit de mes aventures avec la police.

Mon passage récent entre les mains de la Justice m’avait laissé de très mauvais souvenirs. Le temps que le juge décide enfin de me laisser sortir avec un sursis de trois mois si récidive après ma comparution aux flagrants délits, j’avais bien compris que je ne devais plus jamais me retrouver en prison. Ce serait une façon de me suicider très désagréable. Les concentrations éthériques qui se développent là-dedans atteignent des niveaux inimaginables ! Si Amnesty International comptait des médiums dans ses rangs, ça ferait longtemps qu’ils auraient collé la France au ban des nations.

— Et je n’ai aucune qualification monnayable… ajoutai-je aussitôt pour éviter qu’il insiste sur le sujet.

— Si ta mère t’a aussi bien élevée que je pense, tu parles plusieurs langues…

— D’accord, mais les moins disparues et les moins mortes avoisinent le grec et l’araméen. Ah, oui, j’ai de bonnes compétences en médecine par les plantes et je ne suis pas totalement nulle avec un PC. Jehan m’a appris.

Mon frère qui, lui, avait eu la chance de naître humain, hasard merveilleux de la génétique, avait passé un diplôme d’ingénieur en informatique. Le jour de leur accident, mes parents étaient sortis pour le fêter, justement. Toute cette intelligence, cet humour détonnant et cet amour de la vie qu’avait eus mon frère, écrasés par le hasard et l’incompétence… Je tentai de maîtriser la boule qui menaçait d’exploser dans ma gorge, mais les larmes débordèrent de mes yeux. Géraud me tendit un fin mouchoir de baptiste qui semblait s’être matérialisé dans sa main.

— Ta mère ?

— Quoi, ma mère ? répondis-je en sanglotant.

Il se racla la gorge.

— Elle savait que je reviendrais, n’est-ce pas ?

Son visage froid arborait une expression que je lui avais rarement vue, une sorte de colère glaciale, qui me fit rentrer la tête entre les épaules avant que je comprenne qu’elle s’adressait surtout à lui-même. Je me redressai et me mouchai avant de lui murmurer :

— Elle t’attendait, je le sais.

— Comment ?

Je ne me laissai pas impressionner par le ton tranchant :

— J’ai signé le bordereau pour les couronnes… Et les chrysanthèmes de la voisine mis à part, tout venait de moi…

Je fis une pause.

— Il n’y avait pas de roses rouges dans ma commande, dis-je en lui rappelant les fleurs qui s’étaient épanouies dans le vase en cristal scellé sur la tombe, j’en suis sûre. Celles-là, elles étaient pour toi. De Maman.

Il cilla.

— Merci, dit-il avant de se détourner.

Puis il se leva d’un bloc, le dos très raide, pour filer dans le fond de la salle. Je le vis commander un large verre de liquide doré et grimaçai à travers mes larmes, je tenais peut-être là l’explication de la passion tardive de mon père pour le whisky.

Je restai seule quelques minutes. Navarre s’en aperçut ; de loin, il me fit un petit signe encourageant de la main. J’accusai réception avec un sourire crispé, priant pour que mes yeux rougis ne soient pas visibles de sa table.

Corben surgit à nouveau pour me tendre une serviette chaude et humide d’antiseptique parfumé. Je la saisis avec une reconnaissance éperdue et nettoyai enfin mes paumes maculées, avant de m’occuper de mes genoux. Je grimaçai à nouveau : le désinfectant qui imbibait le tissu piquait en diable. Avec nervosité, je tentai de me rappeler si j’étais à jour de mes vaccins en reposant la serviette. Je piochai machinalement un muffin sur le plateau pour me consoler, quand mon oncle retraversa le bar, toujours aussi raide. Il se planta à côté de moi sans me regarder.

— Navarre va te raccompagner. Après-demain matin, une voiture spéciale viendra te chercher à huit heures et demie, sois prête. Nous signerons ton contrat. Bonsoir.

Il tourna les talons et quitta le bar, cette fois. Ses phrases étaient tombées comme des billes de plomb, l’une après l’autre. Elles ne souffraient pas de discussion.

— Bonsoir, balbutiai-je dans le vide.

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