L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 12 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 11

 

Je le regardai béante, ne sachant que lui répondre sinon « Parce que j’avais si peur que je n’ai pas réfléchi ? »

Il hocha la tête et se remit au travail. Il était seul. Zalia n’était pas encore arrivée, Navarre non plus évidemment. En revanche, une pile impressionnante de documents divers patientait sur mon bureau. En m’asseyant, je jetai un coup d’œil interrogateur à Géraud qui fourrageait dans un tas équivalent sur son plan de travail.

— Ce sont les archives familiales de Dame Bathilde, un féal est venu les porter à la première heure, répondit-il à ma question informulée. C’est le premier carton, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil dans mon dos.

Je suivis son regard, et laissai échapper un soupir de consternation : il y avait au moins une quinzaine d’emballages monstrueux entassés contre le mur derrière moi. Je m’assis à mon tour et étalai les piles, cherchant la logique qui avait présidé à leur classement, vu que les parchemins s’intercalaient avec les sorties d’imprimante sans ordre apparent. J’aurais rangé les papiers par genre au moins, en ce qui me concernait. Parchemins avec vélins, et les photocopies et impressions de leur côté.

Ce n’était pas mon jour de fulgurance intellectuelle. Je finis par comprendre que certaines des photocopies ou des sorties d’imprimante étaient des copies de papiers plus anciens que la plupart des documents originaux.

La journée entière suffit à peine pour obtenir une vue d’ensemble du désastre. La nuit venait à peine de tomber qu’un tintement métallique me fit sursauter dans la pièce à côté. Géraud leva la tête et laissa tomber :

— Ne t’inquiète pas, j’y vais. D’ailleurs je préfère que tu l’approches le moins possible, surtout en l’absence de Navarre, d’accord ? Bon, de toute façon, il est en train de prendre des dispositions pour dormir ici.

Je le regardai filer vers la chambre d’amis sans comprendre un traître mot. Géraud pénétra dans la pièce attenante, j’entendis des voix, celle de mon oncle trembla d’agacement. Je ne pus m’empêcher d’aller voir : je reculai d’un pas dès que je compris ce que je voyais.

Une espèce de volière argentée, assez large pour qu’on ait été obligé d’aligner trois des lits de camps droits sur le mur, encombrait le centre de la petite pièce. Un seul d’entre eux était encore fait, entre la porte et la cage.

 C’était un cube de grillage métallique sans porte ni issue apparente : les six panneaux avaient été soudés les uns aux autres. Seul un judas coulissant de la taille d’un livre permettait de glisser des choses à l’intérieur. Un plancher de teck recouvrait la partie basse protégeant son occupant du contact direct avec le métal. On y avait étalé un des matelas.

Appuyé sur un coude, Herfauges, couché, contemplait mon oncle. Son regard goguenard ne l’avait pas quitté depuis la veille. J’examinai les grilles d’un air dubitatif, les tiges de métal entrelacées me semblaient bien fines, à peine le diamètre d’un petit doigt, pour retenir un vamp.

— Bon, quand est-ce qu’on mange dans cette turne ? venait-il de demander d’une voix si impérieuse que j’en tremblai, prête à obéir sur-le-champ.

Cela m’affola, jamais Navarre n’avait pris ce ton avec moi, mais je compris à ce moment-là qu’il en était capable. Le charme n’était que la manière douce que les vampires employaient pour plier les autres à leur volonté. Cela n’eut pas d’autre effet sur mon oncle que l’agacer plus encore. Il prit sur lui pour répondre avec calme :

— Ce sont tes congénères qui se chargent de la question, nos accords ont été très clairs à ce sujet. Et Navarre veillera à ce que vous ne dépassiez pas certaines bornes…

Herfauges se leva prestement, il se pencha vers Géraud en se tenant à distance des parois brillantes comme s’il redoutait de les toucher. Merde, que j’étais bête ! Évidemment, c’était de l’argent ! La cage entière était forgée dans ce métal. Ou plaquée avec, au moins.

— Que je ne les tue pas, tu veux dire ? Je ne te connaissais pas tant de compassion pour les gens…

Géraud soupira imperceptiblement :

— Il ne s’agit pas de ça : au cas où tu ne le sentirais pas, personne n’est jamais mort de mort violente dans ces locaux, j’ai fait consacrer les lieux en ce sens.

— Tu prends ton bureau pour une foutue église ? Voilà qui est nouveau… et amusant.

Pas un muscle ne bougea sur le visage fermé de mon oncle.

— La Sauvegarde est une des garanties à la base de mon travail. Mes bureaux doivent être un endroit neutre, absolument neutre, même pour les humains. Et si tu ne t’habitues pas à cette idée, je te renvoie croupir dans les geôles de ton cénacle.

— Tu ne ferais pas ça !

Herfauges avait perdu de sa superbe et sa voix était moins assurée.

— Sans la moindre hésitation, rétorqua mon oncle. Maintenant si tu permets, j’ai du travail.

Il referma la porte derrière lui, se retrouvant nez à nez avec moi. Il haussa un sourcil réprobateur.

— Je t’avais dit que je m’en chargeais.

Je demandai :

— Mais qu’est-ce qu’il fout ici, celui-là ?

Ignorant ma grossièreté, Géraud reprit sa place à son bureau.

— Nous le gardons jusqu’à… Enfin bref, Dame Bathilde estime qu’il n’est pas en sécurité dans son cénacle.

— Où est le problème ? Ils vont le tuer de toute façon, dis-je d’un ton sec.

Une petite boule se forma dans ma gorge. Je n’aimais pas ce vamp, il me fichait une terreur bleue, mais son exécution ne me procurait aucun plaisir, finalement. Je ne l’envisageais plus avec la sérénité qu’affichait mon oncle, malgré les crimes horribles dont Herfauges s’était rendu coupable. Les traits acérés de rapace et les larges épaules déliées de ce dernier ne devaient pas entrer pour rien dans l’équation. Je me secouai en me traitant mentalement de fichue idiote.

— Le bras droit d’un Maître de Cénacle doit être son Dauphin, expliqua distraitement Géraud. Avoir été transformé par lui et être de sa lignée humaine, de préférence, pour que la transmission de pouvoir, si elle s’avère nécessaire, soit indiscutable.

— Pardon ? Dame Bathilde peut transmettre son pouvoir ? Comment ça ? Les vamps ne meurent pas…

— Ils crèvent jamais sauf accident, mais ils ont tendance à devenir assez tarés en vieillissant, fit une petite voix timide, alors on les écarte du pouvoir.

Zalia, arborant son magnifique cocard, tentait d’entrer dans le bureau d’une façon aussi dégagée que possible. C’était totalement raté, elle évitait mon regard et son teint était pourpre. Elle continua d’une voix sourde :

— Si l’un des vamps de Bathilde se met dans la tête qu’il ferait un Dauphin plus valable qu’une étrangère tout juste transformée, il pourrait même essayer de tuer Herfauges AVANT la transmission de son héritage.

Elle fit une pause et ajouta d’une voix encore plus rauque, toujours sans me regarder :

— Je suis désolée, Agnès. Vraiment.

J’acquiesçai avec nervosité, tout aussi rougissante qu’elle, tandis que Géraud ignorait la digression pour reprendre sur le sujet de la conversation :

— Et Dame Bathilde, fit-il en insistant sur le titre, n’aurait d’autres choix que de désigner un Dauphin dans les lignées de son cénacle, ce qui à terme promettrait une jolie guerre interne dont personne ne sait ce qu’il sortirait, sans compter qu’elle pourrait se propager à tous les vamps sous sa coupe. Un Haut-Cénacle sans Dauphin est fragile, les Maîtres des autres cénacles inféodés à Bathilde pourraient rêver de tirer profit de cette fragilité, voire de la provoquer.

Il prit une profonde inspiration.

— Je ne serais pas surpris qu’on fasse des tentatives, même ici. Nous avons intérêt à trouver ce descendant au plus vite.

Nous approuvâmes sans réserve, Zalia et moi.

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