L'Héritière
Chapitre 26
Navarre s’éveilla le premier comme d’habitude. Il surgit dans le bureau en trombe, rompant le silence pesant qui s’y était installé depuis le début de l’après-midi. Zalia n’était pas revenue, un coup de fil d’Haniel nous avait appris qu’elle et Corben étaient partis dès son arrivée au bar. Corben avait chargé son employé de prévenir pour qu’on ne s’inquiète pas. Quant à Thomas, mon oncle l’avait appelé et lui avait appris que nous avions récupéré les filles. Depuis, nous n’avions pas de nouvelles.
— Mhm ! J’ai dormi comme une masse ! dit Navarre. Alors, Agnès, vous avez réussi à nous ramener les Cendrillon ?
Il me souriait gentiment avec cet air lointain qu’il prenait systématiquement en s’adressant à moi, même depuis l’épisode de mon sauvetage pour lequel il avait refusé tout remerciement. Je contins le pincement au cœur que ça me causait toujours et tentai de m’accrocher à l’idée de Jacques, Jacques m’embrassant, Jacques nu contre moi ; ça fonctionnait mais comme un clignotant. Un coup froid, un coup chaud. Je laissai tomber. Cette stratégie n’était pas efficace, c’était évident. J’aurais dû me douter que les deux mâles ne couraient pas sur le même champ de courses.
J’aimais énormément Jacques, peut-être même qu’avec le temps, je l’aimerais tout court, mais j’étais folle de Navarre. C’est-à-dire qu’il touchait chez moi des cordes particulièrement primales et pour la plupart concentrées en dessous de la ceinture. Lorsque je pensais à lui, mon cerveau ne me projetait pas plus loin que dans un lit. Je rougis à cette idée, guère flatteuse pour lui, finalement. Mais peut-être que mon cerveau était plus raisonnable que moi, il se concentrait sur ce qu’il pouvait avoir, à savoir du sexe puisque c’était la seule option raisonnable. Quel avenir pourrions-nous espérer Navarre et moi, ensemble ?
Ce dernier n’avait pas attendu ma réponse, il avait filé vers la salle d’attente. Lorsqu’il revint, il se planta devant Géraud et déclara :
— Elles sont très belles, ces gosses.
Mon oncle hocha la tête. Navarre insista avec calme :
— Elles vont souffrir et ce sera notre faute.
— Oui, dit froidement Géraud. Vous comptez passer tous un par un devant moi pour me le reprocher ? Ou vous vous contenterez d’une class action ?
Le grand vamp me jeta un regard approbateur et haussa les épaules :
— Moi, j’ai de leçon de morale à donner à personne. Par contre, j’aime bien être au courant de ce qu’on fait… et qu’on sache que je le suis.
— C’est noté, rétorqua mon oncle. Autre chose ?
— Herfie en a encore pour une petite heure, j’aimerais passer chez moi. J’ai promis à Dana. Dieter s’agite quand je suis absent trop longtemps.
Les deux surgeons de notre garde du corps avaient un rapport assez bizarre avec lui. Je m’étais habituée à l’idée que Dana soit parfois sa maîtresse. De loin en loin, ils devaient matérialiser ce qui les unissait, sans plus. Mais la jeune vamp avait sa propre vie de son côté. Dieter, son frère, c’était autre chose. D’après ce qu’en laissait échapper Navarre parfois, ça ressemblait à une relation parent enfant, et ce dernier semblait assez difficile comme rejeton. Mais je ne parvenais pas à mieux le définir. Je ne les avais jamais rencontrés, le vamp cloisonnait sa vie privée et le bureau, en général.
Géraud acquiesça :
— Ne traîne pas, les heures qui viennent seront… pénibles.
— Justement.
Navarre ouvrit la fenêtre. L’ultime rayon du soleil joua un instant sur sa peau trop blanche. Il frémit sous la brûlure et je vis l’épiderme racornir brièvement sur son front. Il soupira en frottant la marque qui disparaissait et s’envola.
Il revint au bout d’une heure, souriant et détendu, comme chaque fois qu’il avait volé. Je regrettai terriblement de ne pas avoir pu l’accompagner.
Je rougis, et frottai mes escarpins sous le bureau. Ils tintèrent de leur petit bruit métallique habituel. Il y avait longtemps qu’il ne m’avait pas ramenée chez moi ainsi, soupirai-je intérieurement. Depuis que je savais que ce n’était pas aussi innocent que ça en avait l’air, je ne pouvais pas m’empêcher d’y tenir comme à la prunelle de mes yeux.
Si je déménageais, comme Géraud le suggérait toujours, ce serait fini. L’idée même était insupportable.
— Bien, lui ordonna Géraud. Porte les filles dans la salle de bains et installe-les dans la douche aussi confortablement que possible.
Je demandai, ahurie :
— Pourquoi ?
Les deux hommes se tournèrent vers moi :
— Denis arrive avec le « déjeuner » dans dix minutes, expliqua Navarre avec patience en s’acquittant de sa tâche. On préfère qu’il ne rencontre pas nos invitées.
— Oh.
Denis frappa à peine deux minutes plus tard. Navarre venait juste de refermer la porte du cabinet de toilette.
Le grand roux entra dans la salle d’attente, une jeune fille en remorque comme prévu. Elle avait l’air encore plus sonnée que nos deux invitées. Denis me jeta un regard d’excuse :
— C’est tout ce que j’ai trouvé et elle n’était vraiment pas d’accord, j’ai dû forcer un peu…
Je détournai les yeux, soupirai profondément et fouillai dans mon tiroir pour y pêcher la trousse de premiers secours que j’y avais entreposée. Je ne savais pas pourquoi, mais je sentais que ce serait encore plus désagréable que d’habitude.
On entra dans la chambre. Depuis l’enlèvement, il n’y avait plus de cage, Herfauges était uniquement attaché par une laisse d’argent dont les anneaux couraient entre des pitons fixés dans le béton. Il se dressa sur son lit. Aussitôt la pièce fut envahie par l’odeur de la guimauve.
Merci, Azraël. Il me manquait ça pour me sentir séduisante, justement !
Le vamp entravé plissa le nez et cracha dans ma direction :
— Ah, tu pues, c’est épouvantable !
Il n’y avait rien à rétorquer : il avait raison. Mais il n’était pas question que je laisse la fille seule avec les trois vampires. Je ne pouvais pas m’y résoudre.
— Comment veux-tu que je boive dans un nuage de gaz pareil ? grinça encore Herfauges.
Je me carrai sur mes pieds, les bras croisés sur la trousse de secours et le fixai droit dans les yeux sans répondre.
Il me gratifia d’un sourire ravageur. Son changement brutal d’humeur m’inquiéta aussitôt.
Ce fut atroce. Comme de juste, il tenta de tuer la fille, qui se réveilla, bien sûr. En hurlant de toute la force de ses poumons et en se débattant avec désespoir, évidemment. Denis et Navarre récoltèrent de terribles brûlures dans le combat, surtout Navarre qu’Herfauges avait pratiquement réussi à étrangler avec sa chaîne. Denis avait l’air fatigué en plus ce soir-là. Son aide fut pour le moins négligeable.
Il repartit assez honteux avec la victime pansée et rendormie.
Herfauges très content de lui s’était étendu à nouveau sur son lit couvert de taches rouges.
— Vous pouvez crever pour que je change encore vos draps ! grognai-je.
— Aucun problème, ma petite guimauve, j’adore l’odeur du sang ! Au contraire de la tienne ! persifla-t-il.
Navarre intervint avec sérénité :
— Techniquement, vous puez tous les deux, tu sais, Herfauges. Vu que c’est uniquement quand tu es là qu’elle répand cette odeur !
Je lui jetai un regard de reconnaissance éperdue.
Géraud nous interrompit :
— Navarre ? Les choses sérieuses, maintenant !
— Oui, Géraud.
Il fila chercher les deux filles l’une après l’autre et les coucha sur son lit sous l’œil perplexe d’Herfauges :
— C’est quoi ça ? J’ai déjà… (Il fixa Géraud qui restait impassible dans l’encadrement de la porte.) Vous l’avez trouvée !
Le visage d’Herfauges s’illumina d’une curieuse lueur.
— J’en ai trouvé deux, rectifia posément Géraud. Il faut que vous choisissiez avant que nous prévenions votre mère… et le reste du Cénacle.
Herfauges contempla les filles et se frotta les mains de plaisir anticipé :
— C’est vrai, c’est vrai ! Ça va être délectable !
Géraud fronça les sourcils :
— Attention, il n’y en a qu’une pour vous. L’autre nous la renvoyons à ses chères études. Intacte.
Il avait appuyé sur ce dernier mot, à peine, mais ce fut suffisant. Herfauges s’assombrit.
— Quoi, je ne peux même pas y goûter ?
— Certainement pas, elle est couverte par la Sauvegarde, vous vous rappelez ?
Je retins la question qui me brûlait les lèvres. Je ne voyais pas comment la Sauvegarde pouvait protéger cette fille plus que celle qui avait servi de déjeuner. Je jetai un regard en coin à mon oncle et sus immédiatement qu’il mentait pour protéger la gamine. Mais Herfauges ne parut pas s’en apercevoir. Il finit par approuver :
— OK, comment visualisez-vous la chose ?
— Comme tout le monde. Zalia va les réveiller et vous leur… parlerez ! (Géraud sourit avec froideur.) On appelle ça un entretien d’embauche, d’accord ? Je sais, c’est un procédé totalement révolutionnaire pour vous, mais vous vous y ferez. C’est clair ?
Herfauges opina sèchement.
— C’est très clair.
Zalia arriva sur ces entrefaites. Mon oncle se tourna vers moi et me dit :
— Tu peux disposer, Agnès.
Je voulus protester mais je me heurtai à la barrière inflexible de son refus :
— Il est des responsabilités qu’il n’est pas nécessaire de s’infliger, ma nièce, dit-il seulement.
Il en appelait si rarement à un quelconque lien de famille entre nous que j’en fus soufflée et ne dis plus un mot, sauf :
— Bon, je vais demander à Jacques de passer me chercher.
— C’est une excellente idée. Envoie-le-moi dès qu’il sera là, renchérit mon oncle. Maintenant, sors d’ici et referme la porte derrière toi.
J’obéis machinalement, la tête vide. Je m’appuyai un instant contre le panneau puis me décidai à téléphoner à Jacques qui, rien qu’au ton de ma voix, oublia immédiatement de poser des questions et se contenta d’un :
— J’arrive.
Je n’ai pas la moindre idée de ce que j’ai fait en l’attendant.
Il prit la limousine de Géraud pour me ramener à la maison. Une fois, là-bas, il m’installa dans mon canapé et alluma la télé sur un sitcom américain particulièrement niais, une rediffusion, qui racontait les aventures plus ou moins sentimentales mais surtout sexuelles de quatre quadragénaires hystériques aux USA. Puis il nous fit livrer du chinois, du japonais et des pizzas. Le livreur de chez Fauchon, porteur de foie gras et de champagne, arriva avec un léger temps de retard sur les trois autres.
Je repris mes esprits devant la table encombrée de plats de toutes sortes, le seau à glace étincelant et les bougies que Jacques avait allumées dans l’intervalle. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.
— C’est quoi tout ça ?
— Je ne savais pas ce que tu voulais, alors j’ai commandé de tout, fit-il avec une moue adorable.
Il redevint sérieux aussitôt.
— Parce que moi, je sais ce dont j’ai envie. Maintenant.
Je fis l’innocente :
— Tu ne préfères pas les sushis quand même ?
— Non, souffla-t-il en m’enlaçant fermement.
Je me coulai contre lui, avec un léger sursaut lorsque ses fantômes surgirent. Mais je les attendais cette fois et n’eus aucun mal à me concentrer sur celui qui m’intéressait. Je l’appelai même de toutes mes forces avec une avidité qui me fit presque peur, jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agissait seulement de mon propre désir pour lui. Alors je me laissai couler dans cette déferlante, tandis que Jacques me prenait dans ses bras et me portait vers l’escalier.
— Tes appartements sont bien par ici, princesse ? demanda-t-il hypocritement.
Deux marches plus loin, il ajouta :
— On mangera froid, je pense. Ça ne t’ennuie pas ?
Je secouai la tête et susurrai contre son oreille :
— Ça tombe bien, je n’avais pas envie de pizza.
Il ne me jeta pas sur le lit parce que c’était un garçon bien élevé mais je vis que ça lui coûtait. Je ris en jouant avec les boutons de sa chemise. Je les défis l’un après l’autre.
— Si tu continues comme ça, murmura-t-il d’une voix rauque, je ne vais pas me retenir longtemps.
— Qui te parle de te retenir ?
J’étais contre lui, vivante. Je ne voulais pas savoir qu’à quelques kilomètres de nous, deux jeunes femmes voyaient leurs vies broyées par des monstres. Et qu’on pouvait me compter dans les monstres…
Je fis courir mes lèvres et ma langue contre son cou, tentant de descendre plus bas. Mais il saisit mon visage entre ses mains. Il m’embrassa avec une violence contrôlée qui me fit frissonner.
— Je te préviens, la lune est assez haute, murmura-t-il presque dans ma bouche.
Je lui rendis son baiser :
— Ça veut dire que tu vas être… velu, cette fois ?
— Pas encore, sourit-il. Mais si tu insistes vraiment, on ne sait jamais.
J’insistai. Je m’arrachai à son baiser pour recommencer à goûter sa peau à petits coups de langue brefs. Une tension électrique courait juste à la surface, transportant une odeur musquée, proche du pin. C’était enivrant, mais il ne me laissa pas continuer et saisit mes cheveux à poigne tendre avant de me rejeter fermement sur le dos. Il ôta sa chemise d’un geste et me rejoignit.
Son poids tomba sur moi comme une nuit lourde et douce, m’enveloppant de son parfum fort. Ses lèvres humides laissèrent une trace chaude sur ma gorge avant de s’ouvrir sur mes seins à travers le tissu.
— Je suis désolé, gémit-il alors contre ma poitrine.
— De quoi ? demandai-je haletante.
— Je vais devoir te racheter un chemisier, je crois.
Ses dents puissantes se plantèrent dans la soie sans même égratigner mon épiderme. Les crocs déchirèrent le tissu comme du papier, libérant mes seins du soutien-gorge et de la chemise en même temps. Ses mains, sa langue et ses dents alternaient en des caresses dont je ne savais plus si elles étaient mordantes, humides ou chaudes. Ou tout en même temps. Je tremblai sous chacune. Je le renversai encore une fois et ne me laissai pas arrêter lorsque j’atteignis son bas-ventre. Il protesta sans conviction et ne me quitta pas des yeux tandis que je glissai ma langue partout où je pouvais. Sa peau était douce et odorante, j’avais l’impression de sucer du satin parfumé de santal.
Mais il se reprit avec difficulté, et me saisit au menton pour m’empêcher de continuer et m’enlever la jupe sans la mettre à mal, elle. Je l’arrêtai avant qu’il en fasse autant avec mon slip.
— Rachète-moi une culotte, aussi, ordonnai-je sourdement.
C’était un garçon très obéissant.
Le jour se leva. On déjeuna tranquillement de foie gras et de sushis, arrosés de café. Ma mère en aurait eu une attaque.
À un moment, on se retrouva dans le canapé devant la télé mais très vite on changea pour une chaîne personnelle. Puis, Jacques m’envoya fermement sous la douche en m’informant qu’il avait promis à Géraud de me ramener avant midi.
C’est là que je me rendis compte que nous n’avions pas dormi du tout.
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