L'Héritière
Chapitre 2
À regret, je me redressai, frottant mes mains couvertes de débris végétaux et de terre sur ma jupe. Le vase attendrait. Je jetai un dernier coup d’œil à la stèle plus propre qu’à mon arrivée, quand j’eus l’impression brutale de couler dans un immense nuage de coton sombre, une paix titanesque. La brise s’essouffla, puis s’arrêta d’un coup et je cherchai ma respiration. Un néant moelleux s’était abattu sur le cimetière comme si rien n’avait vécu, n’était mort, ou n’avait été enterré là depuis le commencement des temps. Celui qui attendait les jeunes camés n’avait pas été si profond ni si doux que celui-là. C’était terriblement anormal. D’habitude, je ne rencontrais cette sensation de vide serein que lorsque je venais de boire les préparations de ma mère.
On toussota dans mon dos. Je pivotai d’un bloc, manquant de peu la dalle familiale. Des doigts fermes me rattrapèrent au dernier moment et je tombai dans les bras d’oncle Géraud au lieu de me fracasser contre le marbre. Derrière lui, une haute silhouette d’homme se découpait, ombre contre noirceur. J’eus le temps de noter que le second intrus avait les mains croisées dans le dos et les pieds légèrement écartés comme un soldat au repos. Je me blottis contre Géraud et parvins enfin à pleurer.
— Tu es de retour ! larmoyai-je.
Il resserra ses bras autour de moi, avec cet air emprunté qu’il prenait toujours dans ces cas-là.
— Oui, dit-il.
C’était tout lui, ça. Il venait de disparaître neuf ans de ma vie et de celle de ma mère, nous n’avions jamais su pourquoi. Il revenait en pleine nuit dans un cimetière accompagné d’un sombre inconnu, et tout ce qu’il trouvait à me répondre, c’était ce « oui » laconique et tendu.
— Comment ? demanda-t-il ensuite.
Je mis une bonne seconde à comprendre ce qu’il voulait.
— Un camion leur a refusé la priorité. Papa et Maman ont été tués sur le coup, Jehan est mort dans l’ambulance…
Je repris ma respiration, dans l’idée de me lancer dans une seconde série de sanglots. Mais il me saisit aux épaules en douceur et me fit reculer pour s’agenouiller à son tour devant la tombe. Dans la pénombre, je pouvais distinguer sa calvitie précoce et l’arête de son nez aquilin. Il pencha la tête de côté, les yeux fermés. Un rayon de lune caressa sa mâchoire crispée, un signe de colère chez lui.
— Et l’autre ? m’interrogea-t-il encore d’un ton sec sans rouvrir les yeux.
Cette fois, je ne me demandai pas de quoi il parlait, mais ce fut avec soulagement que je lui répondis :
— Le camionneur n’a pas eu le temps de sortir, son bahut s’est embrasé quelques mètres plus loin.
— Tant mieux.
C’était clair, le conducteur avait eu de la chance dans son malheur. Sinon Géraud s’en serait occupé lui-même. Il y eut un silence.
— J’aurais voulu revenir plus tôt…
J’ouvris la bouche puis la refermai, j’ignorai à qui il s’adressait, ma mère ou moi ? Il plaqua la main sur le marbre, j’entendis un grondement, comme si une vague légère avait reflué autour de nous. Je posai les doigts sur son épaule et voulus l’arrêter. Je savais ce qu’il faisait, ça n’en valait pas la peine ni le prix qu’il aurait à payer. Il me repoussa presque avec violence, le grondement s’accentua.
— Non ! fit l’homme dans notre dos.
Je ne me retournai pas. Le spectacle sur la tombe me fascinait trop.
Avec un bruit soyeux, les fleurs et les feuilles mortes se gonflèrent lentement d’une vie nouvelle. Pétales et hampes luisirent de vitalité féroce en se défroissant. Les gerbes et les couronnes se redressèrent, frémissantes. Leurs couleurs ternies s’intensifièrent au point de devenir visibles dans l’ombre. Dans les pots, azalées et cyclamens s’ouvrirent à nouveau tandis que des pâquerettes et des violettes sauvages fleurissaient autour de la pierre. La magie de Géraud négligea les chrysanthèmes dans leur cache-pot ridicule : ils se flétrirent et partirent en poussière.
Avec un léger temps de retard sur les autres, cinq roses rouges splendides, énormes, aux pétales roulés comme des cigares, s’épanouirent dans la coupe de cristal. Impériales, elles écrasaient de leur beauté toutes les plantes alentour. Je les scrutai quelques secondes en fronçant les sourcils de perplexité.
Puis, les parfums et les pollens jaillirent comme au sortir d’une boîte et je chancelai sous l’assaut sucré des lys, des pivoines et des roses avant de partir dans une terrible quinte de toux. Je cessai alors de respirer car ma gorge se bloqua tandis que l’œdème m’étranglait.
Merde, je n’avais pas pensé à ça, non plus.
Ah, oui je suis allergique, aussi.
***
Je repris conscience sur la banquette de cuir fauve d’une limousine en train de rouler le long d’une avenue parisienne. Il y a des grondements de pavés qui ne trompent pas. J’ouvris un œil sur ma main gonflée par l’œdème avec ses ongles noirs de terre. Merveilleux. Le même néant doux qu’au cimetière m’enlaçait en une brume caressante. Je mis cela sur le compte des séquelles de mon évanouissement.
— Comment te sens-tu ?
Oncle Géraud rangeait la seringue d’adrénaline vide dans mon sac à main. Je ne m’en sépare jamais. Ce n’était pas la première injection qu’il effectuait en urgence, il me connaît depuis toujours. Il existe très peu de choses en ce monde qui ne me déclenche pas au moins de l’eczéma. Sans parler des chocs anaphylactiques comme sur la tombe de mes parents.
Je me redressai sur un coude, puis m’assis complètement. Nous roulions le long du boulevard de la République entre la double rangée d’immeubles XIXe. L’autre homme du cimetière conduisait. Je ne pouvais toujours pas distinguer son visage. Ses cheveux mi-longs pointaient soyeusement sur sa nuque, les longues mains fermes qui pilotaient étaient gantées de noir. À un moment, il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et grogna d’une voix indistincte :
— On nous file. Une voiture officielle du Haut-Cénacle…
Géraud se retourna et je suivis son regard : effectivement une voiture noire aux vitres fumées nous collait pratiquement au parechoc. Il répondit :
— De toute façon, s’ils ne sont pas débiles, ils connaissent notre destination.
L’homme jeta de nouveau un regard dans le rétroviseur et haussa les épaules.
— Oui, sinon ils ne nous colleraient pas comme ça. Ils veulent qu’on sache qu’ils sont là.
— Sème-les. Pour le principe.
— Si je peux ! fit l’autre d’un ton goguenard.
Géraud rit brièvement et je ne compris pas tout de suite les raisons de cette gaîté soudaine. Après tout, des gens sûrement mal intentionnés nous filaient le train, mais cela n’avait pas l’air d’émouvoir particulièrement ni mon oncle ni son employé. J’étais encore trop ivre et trop malade pour avoir peur. Le calme indécent de mes compagnons me gagna et je m’alanguis sur la banquette douce.
Le chauffeur ôta sa casquette, passa une longue main forte dans ses cheveux blond chaud. Et s’engagea au dernier moment dans une ruelle adjacente en grillant un feu rouge qui laissa les autres sur place quelques secondes. Je me tournai vers nos poursuivants. Ils décidèrent d’ignorer le feu eux aussi, mais trop tard : trois voitures surgirent sur leur gauche, deux leur barrant le chemin, l’autre pilant à quelques centimètres à peine de la place du mort. Notre conducteur effectua un nouveau virage et continua à enfiler les rues étroites à une allure folle, brûlant les priorités sans frémir. Mais il avait une telle maîtrise de la conduite, son estimation des vitesses était si évidente que je ne tremblais même pas, moi qui avais horreur des voitures. Il finit par éclater d’un grand rire chaud et vibrant, et appuya sur l’accélérateur, par pur plaisir semblait-il.
Géraud sourit à côté de moi, se contentant de susurrer :
— Ne gaspille pas ton talent pour rien, d’accord ? Nous les avons eus.
— Oui, Géraud, fit l’autre en ralentissant à peine.
Heureusement que le piéton était rare à cette heure, nous aurions aplati la moitié de ceux que nous aurions croisés, sinon. On traversa le boulevard Voltaire pour nous engager dans de nouvelles ruelles tortueuses. Enfin, nous ralentîmes même si nous restions largement au-dessus des limites de vitesse autorisées.
Je souris dans ma tristesse quand nous nous coulâmes sur le boulevard du Temple : je n’avais jamais vu de près l’ancienne avenue du crime, si célèbre dans le cinéma d’avant-guerre. C’était à peine à deux ou trois kilomètres de la petite maison de mes parents mais je ne m’y étais promenée que virtuellement. Seul Géraud, autrefois, osait m’emmener dans des expéditions aussi lointaines et exotiques que le muséum d’Histoire naturelle ou le Louvre.
J’étais dans un état étrange, plus vraiment ivre, mais pas sobre non plus. Mon cœur boosté par l’adrénaline battait la chamade. Je tâtai ma gorge qui désenflait. Mes mains n’avaient pas eu le temps de reprendre leur aspect normal, mes doigts toujours bouffis étaient douloureux. Je voulus secouer la tête pour en déloger les derniers nuages de désorientation et cette brume douce qui noyait tout. Mais j’hésitai.
Dès que je reprendrai mes esprits, ceux des autres vont revenir en force.
Heureusement Géraud me saisit la main et toussota :
— Tu ne risques rien ici, ne t’inquiète pas.
Ahurie, autant par ses mots que par le geste d’affection dont il était plutôt avare, je le contemplai :
— Tu as inventé un blindage anti-fantômes ? Je comprends que tu aies été absent si longtemps…
Ma voix était rocailleuse et j’avais du mal à articuler. J’espérais seulement qu’il n’avait pas interprété ma phrase comme un reproche. Je lui en avais voulu au début, quand il était devenu clair qu’il ne reviendrait pas de sitôt. Mais ma mère n’avait cessé de me répéter que je me trompais, qu’il ne nous avait pas abandonnées. J’avais fini par partager sa sérénité et sa confiance absolue. Enfin, la plupart du temps. Mon oncle haussa un sourcil amusé, se contentant d’appeler :
— Navarre ?
L’homme au volant se retourna.
— Oui, Géraud ?
Il avait la voix de basse profonde la plus harmonieuse que j’avais jamais entendue. Mais son accent était indéfinissable, d’une neutralité absolue qui résonnait étrangement aux oreilles comme s’il nous parlait de très loin. Ou de très longtemps. Le contraste avec le ton distingué de mon oncle était saisissant. Pourtant, ce ne fut pas cela qui me renversa en arrière sur mon siège, le souffle coupé.
— Conduis-nous chez Corben, ordonna mon oncle. Il doit être encore ouvert à cette heure ; mademoiselle Agnès a besoin d’un remontant.
Ledit Navarre éclata d’un rire franc, solaire, horriblement paradoxal, tandis que je le fixais, les yeux exorbités.
— Mademoiselle Agnès a déjà pas mal descendu du remontant, si tu veux mon avis.
Il se concentra sur la route.
— Je pensais à quelque chose d’un genre plus toxique ; du thé, par exemple… suggéra Géraud.
Navarre se retourna, toujours hilare. Les deux canines protubérantes étincelèrent encore une fois entre les lèvres incarnates qui tranchaient sur sa peau d’ivoire.
— De l’eau chaude et le Lipton de Corben ? OK, c’est plus toxique…
Je balbutiai :
— C’est un… ?
Je ne me résignai pas à finir ma phrase. Navarre se tourna vers nous pour la troisième fois :
— Oui, mademoiselle, je suis un vampirrrrrrre !
Sa voix musicale était descendue dans des basses ronflantes et son rire vibrant avait des accents de méchant de cinéma. Il se payait ma tête, avec gentillesse. C’était peut-être ça le plus terrifiant. À moins que ce ne soit l’eau tiède qui se répandait dans mes os, mes muscles et les recoins les plus secrets de mon anatomie, la plupart de ceux qui se trouvaient en dessous de ma ceinture notamment. Je pinçai le tissu déchiré et sali de ma jupe entre deux doigts ; d’un seul coup, il m’avait semblé que la fente découvrait un peu trop mes cuisses. Sans compter mes genoux couronnés qui devaient être du plus bel effet.
Ce n’était pas juste : les copains de mon frère Jehan, les rares garçons de mon âge que j’avais pu croiser dans mon existence, n’avaient pas eu l’ombre de cette présence physique. Je n’étais absolument pas armée pour affronter ça.
Merde, il était magnifique !
Le qualifier de beau ténébreux aurait tenu de l’insulte. Il était plus lumineux qu’une éruption solaire, plus flamboyant qu’une nova ; ses cheveux blond chaud, ses yeux d’un bleu profond de mer tropicale, ses traits réguliers de statue romaine, le front haut et le nez droit lui composaient un visage ouvert et franc tout empreint d’une joie de – hum ! – vivre… communicative.
D’après ce que j’avais lu dans les livres de ma mère, on pouvait estimer l’âge d’un vampire aux canons de beauté en vigueur à l’époque de sa création. À vue de nez, je lui donnais environ six cents ans, pas plus, mais pas moins. Ce monsieur Navarre, c’était l’homme parfait de la Renaissance, celui qui s’inscrit, nu et triomphal, dans une étoile à cinq branches sur les esquisses de Léonard de Vinci.
Doublé par Alexander Skarsgård.
Putain, c’était le premier vampire que je rencontrais ! Oh, je savais rationnellement qu’ils existaient : Jehan et moi avions passé une partie de notre enfance plongés dans le De Nomenclatura Creaturarum de ma mère, malgré – ou plutôt « à cause de » – l’interdiction absolue que nous avions d’y toucher. Jehan penchait pour les fées et leurs décolletés ; moi, j’aimais les licornes que je prenais pour des versions mollassonnes des « My Little Pony » que je recevais à Noël. Mais mes fantômes, ma sorcière de mère et Géraud mis à part, je n’avais jamais rien croisé de plus surnaturel qu’un téléphone portable avec abonnement Internet illimité.
Je me tournai vers Géraud.
— Tu trafiques avec l’AlterMonde, maintenant ?
Cette fois, mon ton était accusateur. Géraud soupira.
— Depuis toujours. J’en fais partie. Toi aussi, d’ailleurs.
Je secouai la tête avec autant d’énergie que je le pus.
— Mais pas du tout, Maman…
Géraud m’interrompit :
— Elle s’en est exilée par mariage avec ton père humain, m’interrompit Géraud. C’est tout. Jehan était pleinement humain, lui aussi, et ta mère pensait que sa lignée s’éteindrait avec elle… Enfin, avec toi.
Il me jeta un regard plein de la compassion sans pitié que je connaissais bien puisque j’avais affaire à elle depuis ma plus tendre enfance, depuis qu’on m’avait sortie hurlante de l’hôpital, presque bleue d’une terreur sans nom. Il paraît qu’une heure à peine après l’accouchement, j’étais déjà capable de « voir ». Maman avait plié bagage et s’était enfuie avec moi sous le bras, malgré les supplications indignées des docteurs qui voulaient me mettre en couveuse. Au service de soins néonataux, je serais sans doute morte, tant cet endroit devait suer l’angoisse et la douleur. Celle des parents, celle des gosses prématurés ou malvenus. Sans compter ceux qui ne s’en étaient pas sortis.
C’est que je perçois tout : toutes les morts violentes ou dérisoires qui traînent derrière chacun de nous. Parfois je distingue même les restes des amours défuntes du type que j’ai en face de moi ! J’ai horreur de ça. Un esprit d’amour, en général, c’est gluant, froid, pétri d’autoapitoiement. En prime, ça geint. Au moins, s’ils pouvaient fermer leur grande gueule ! Depuis vingt-sept ans que je les entends, j’ai presque fini par geindre comme eux. On devrait rajouter une catégorie aux Jeux olympiques, je viserais sans souci la médaille d’or en jérémiades. J’ai eu d’excellents professeurs.
Sans compter qu’ils laissent des traces… De longues traînées visqueuses, puantes, que je contiens au fond de mon esprit malade. Avec les années, ces empreintes se sont concentrées en larges flaques mouvantes, dans une marée perpétuelle et sombre qui va s’amplifiant. Une version spectrale de moi-même est assise sur le couvercle d’une poubelle mentale et s’agrippe de toutes ses forces aux poignées pour l’empêcher de s’ouvrir sous la pression. Sauf lorsque je prends la potion de Maman ou que je bois. Là, plus rien ne bouge, paralysé par mon taux de tétrahydrocannabinol ou d’alcoolémie, le couvercle reste clos. Le jour où il cédera, on n’aura qu’à brûler mon cadavre encore chaud : cela vaudra mieux pour tout le monde.
Entre mes allergies et ça, on comprendra que je n’ai guère envie de mettre le nez dehors.
Géraud ouvrit la bouche, puis la referma, il hésitait, ce qui n’était pas habituel non plus.
— Navarre devrait bloquer les manifestations indésirables, fit-il enfin.
Il n’avait pas voulu dire cela, j’en étais persuadée. Mais je me résignai à contempler à nouveau la nuque de notre chauffeur.
— Pourquoi ? articulai-je.
Je maîtrisai avec peine le rush tiède au creux de mon estomac et priai pour que ce soit Géraud qui réponde. Je ne fus pas entendue. Sans quitter la route du regard, Navarre expliqua :
— Il ne peut pas y avoir de hantise dans les parages immédiats d’un vamp. Nous sommes les meilleurs exorcistes du monde…
Voilà qui expliquait l’absence suave dont j’étais entourée, mieux que de bras protecteurs. Je frissonnai à l’idée de ces fameux bras et tentai en vitesse de me rabattre sur une autre comparaison.
Ça ne fonctionna pas car Navarre se retourna à nouveau pour me sourire.
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