L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 26 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 25

 

 

— Qu’est-ce que tu en penses ? murmura Zalia tandis que nous les observions de la voiture.

Ce parking du Bois de Vincennes était idéalement placé : à la pointe du lac en forme de lune des Minimes, près du pont de l’îlot de la Porte jaune, assez loin des arbres et des pelouses. Dehors, les pollens en suspension devaient être rares. Ce n’était pas la saison. Mais les chrysanthèmes devaient avoir à peine achevé leur floraison dans le Parc Floral voisin.

Quand j’étais petite, nous évitions cet endroit comme la peste avec mes parents. Ma mère l’appelait le Parc Infernal, parce que j’avais eu mes plus belles crises d’allergie dans ses environs. On raconte que le roi Saint-Louis rendait la justice sous un chêne dans le coin. Je regardai les marronniers aux branches presque nues, encore humides de la pluie de la veille, d’un air critique.

Je haussai les épaules, répondant à Zalia avec un temps de retard.

— Je ne sais pas comment Géraud compte choisir entre elles deux… fis-je.

J’épiai les deux filles, de vraies jumelles, en train de converser sur un banc tout près de la passerelle de bois et de ciment reliant la petite île à la terre. Nous avions suivi la première de son poste de caissière dans les guérites du Parc justement. Là, sa sœur l’avait rejointe, ses cours sous le bras, dans cet endroit paisible qui semblait leur lieu habituel de déjeuner.

Elles riaient et donnaient du pain aux canards mandarins venus quémander les restes de leurs sandwiches. Le soleil automnal brillait haut et clair dans le ciel. Il faisait presque bon dehors. Mais je n’avais guère envie de sortir du véhicule.

Blondes toutes les deux, des yeux d’azur, des tailles fines de lianes souples, de longues jambes et des seins haut perchés, elles se chuchotaient des riens à l’oreille à propos de deux garçons en train de canoter sur le lac. Les deux gars avaient surpris leur manège et redoublaient d’efforts sur leurs rames. La barque disparut bientôt derrière l’île.

On entendait les gongs et la musique du mariage bouddhiste que l’on y célébrait. J’avais du mal à ne pas me laisser distraire par le flot coloré des invités qui ne cessaient d’aller et venir sur le pont. Zut, j’avais envie de voir la mariée. J’ai toujours aimé les mariages.

Zalia sortit la clé de contact de la serrure et ouvrit sa portière.

— Bon, on y va. Je compte sur toi, murmura-t-elle entre ses dents serrées.

Il y avait trop d’eau douce et trop de jeunes femmes alentour. Elle n’était pas à l’aise. Son air à la fois rêveur et angoissé n’augurait rien de bon. Je descendis à mon tour pour lui prendre le bras.

— Tout va très bien se passer… dis-je avec une conviction de commande.

Géraud avait décidé « d’employer la manière douce » afin d’amener les deux jeunes femmes à l’Étude. Je n’étais pas sûre qu’il ait bien choisi. Zalia non plus. Elle tremblait comme une feuille, je ne l’avais encore jamais vue dans cet état, même le jour où elle avait tenté de me noyer dans le lavabo.

Elle se serra contre moi.

— Je ne l’ai pas vraiment fait depuis des siècles, tu sais…

Je suppose qu’elle entendait par là : « noyer des gens ». Zalia entretenait un rapport conflictuel avec sa nature de sirène. J’avais cru comprendre que ça la détendait de coller la tête de ses sœurs humaines sous la flotte, que l’impulsion était terrible quand ça la prenait, mais que ça ne lui était pas complètement indispensable. Genre un bon orgasme ou un verre de tequila. Et elle en avait honte comme d’une sale manie, du genre se masturber en public ou se ronger les ongles jusqu’au sang.

Nous croisâmes la mariée qui traversait le pont à ce moment-là. Elle était ensorcelante, couverte de fausses perles et de lys de soie, de longs cils baissés sur des joues rosies : un cygne timide pendu au bras d’un héron en grand deuil. Parce que le marié, lui, en revanche, n’était pas terrible et il ne s’efforçait même pas de feindre de s’amuser.

J’ai horreur de ça chez les garçons. Il faudrait qu’ils apprennent à dire non – ou oui – ou merde – mais totalement, sans arrière-pensée ni regret. Histoire de ne pas tirer des têtes d’enterrement ensuite, lorsqu’on leur a arraché un truc dont ils ne voulaient pas.

Zalia retint son souffle devant la jeune Asiatique dans son costume de reine d’un jour.

— Concentre-toi, ma belle, fis-je en lui donnant une pichenette sur le nez.

Elle cilla et me fit une moue désolée. La serrant plus fort contre moi, je la forçai presque à avancer vers nos objectifs. On s’assit à côté d’elles qui continuèrent leur conversation et ne se tournèrent même pas vers nous. Je me lançai dans une improvisation hardie de bitching bureautique.

— Je sais pas ce que tu en penses, mais le patron en ce moment est ingérable ! Un coup blanc, un coup noir, on sait plus où se mettre. Doit avoir des soucis avec sa maîtresse, je vois que ça !

— Ou alors sa femme le baise pas… murmura Zalia, tentant de se mettre au diapason.

Elle arborait cet air vague que j’avais appris à reconnaître comme un signal de danger. Je retins inconsciemment ma respiration. Pourvu qu’elle ne se trompe pas de cible ! Je fouillai mes poches, en sortis la boîte à pilule que m’avait confiée Géraud et y cueillis les billes de cire luisante. Je les enfonçai dans mes oreilles juste à temps. Zalia avait déjà commencé.

Elle m’avait prévenue. Moi, elle m’avait prise en force la fois où elle avait essayé de m’avoir au bureau. Là, elle chanterait. Si on pouvait appeler ça comme ça, m’avait-elle avertie.

Ça devait être bizarre sans protection. Je n’entendais plus rien avec la cire, mais je percevais le rythme à travers les lattes du banc : un bourdonnement lancinant qui prenait aux tripes et faisait flageoler les genoux.

Nos deux « victimes » se turent aussitôt, bouche ouverte. Leurs prunelles pétillantes se ternirent comme si elles s’étaient endormies sans pouvoir refermer les paupières. Elles se balancèrent légèrement, bercées par la chanson de Zalia qui ondulait sur le même tempo.

Je frémis de plus belle : les yeux mi-clos, la mâchoire cruelle, mon amie ne se ressemblait plus. Elle paraissait plus vieille, comme un rocher transportant avec lui la poussière des ères, comme il vous jette en pleine figure qu’il a croisé les dinosaures et combien votre bref passage semble dérisoire.

La menace suintait par tous ses pores. La cruauté aussi, une méchanceté froide, délibérée, qui ne se délectait même pas du mal qu’elle envisageait de commettre.

Elle se dressa avec une souplesse douloureuse et sinueuse de serpent. Je crus voir des écailles irisées jouer à la surface de sa peau sous le soleil. Les jumelles se levèrent simultanément, poupées animées par des fils. Zalia, l’œil perdu, libéra son bras de mon étreinte pour avancer machinalement vers le lac, les filles lui emboîtèrent le pas avant que j’aie pu réagir. Je sautai sur mes pieds et saisis à nouveau mon amie par le coude.

Je dus enfoncer mes doigts dans sa chair pour la stopper. Elle obéit en se reprenant avec difficulté. L’ombre de ce qui était Zalia, sa joie de vivre communicative, sa futilité gaillarde passa dans les reflets mouvants et noirs de ses yeux d’eau dormante. Un mètre après l’autre, elle me suivit vers la voiture, les deux filles en remorque comme si nous les tenions par un lien invisible.

Je lâchai Zalia une seconde à peine, le temps d’ouvrir les portières de la voiture. Les garçons du canot repassèrent la pointe de l’îlot à cet instant et saluèrent les jumelles qui tressaillirent. Leurs visages figés tentèrent de s’animer brièvement. Mais un ronronnement rauque résonna au creux de mon estomac, Zalia intensifiait sa prise. Les filles s’assirent dans la limousine pour boucler leur ceinture avec des gestes saccadés. Un sifflement aigu tenta de traverser la protection de cire dans mes oreilles. Je résistai à l’envie de dormir pour des siècles qui me saisit, alors que les deux têtes blondes s’inclinaient lentement l’une par-dessus l’autre. Deux secondes plus tard, elles s’étaient profondément assoupies.

Zalia s’accrocha à ma main avec brusquerie. Ses pupilles vides me scrutèrent encore une seconde avant que la vie y revienne. Elle me sourit piteusement et me fit signe d’ôter mes protections. Je l’examinai méfiante, mais non, c’était ma Zalia, celle des anglaises ridicules, des maquillages extravagants, qui me rendait mon regard. J’enlevai la cire de mes oreilles et montai à sa suite dans la voiture.

Un instant, elle pencha la tête sur le volant, comme si elle cherchait à reprendre sa respiration.

— Bon, t’es prête ? fit-elle enfin.

J’acquiesçai, elle démarra en trombe en direction de Paris après avoir occulté les fenêtres de la limousine. Quelques minutes plus tard, nous dépassions l’ancienne demeure royale aux façades austères et aux douves désormais tapissées d’herbe rase, pour nous glisser dans les petites rues de Vincennes avant de rejoindre la capitale.

 

Géraud nous accueillit dans le parking du bureau d’où il avait éjecté le cordon de défense, les maintenant à l’extérieur de l’immeuble. Il prit l’une des filles par le bras et je me chargeai de l’autre. Je remis mes protections : Zalia bourdonnait en sourdine dans notre dos. Géraud, lui, y semblait insensible.

On grimpa les escaliers sans difficulté majeure. Un voisin nous croisa, jetant un œil réprobateur aux jumelles. À son air choqué, il était évident qu’il les croyait ivres mortes. Je me retins de glousser nerveusement. On les installa dans la salle d’attente sur le canapé où elles s’endormirent à nouveau d’un bloc à l’instigation de Zalia.

— Bravo, les filles, dit Géraud. Zalia ?

— Oui, monsieur ? répondit-elle d’une voix terne.

— Vous avez quartier libre jusqu’à ce soir. Agnès s’occupera des petites. Filez chez Corben, qu’il vous chouchoute, d’accord ?

— Oui, monsieur !

Un zeste de son allant habituel résonnait dans sa voix, elle fila vers la sortie sans demander son reste.

— On dirait qu’elle a le diable à ses trousses, remarquai-je.

— C’est un peu ça, rétorqua mon oncle sans s’étendre sur la question.

Il ferma à clé la porte du cabinet puis me fit signe de le rejoindre dans le bureau. Je demandai :

— On prend laquelle, alors ?

Mon oncle soupira :

— Herfauges choisira ce soir.

— Géraud ? C’est terrible ce que nous cautionnons, là, tu sais ? dis-je d’une petite voix.

— Oui. Herfauges va être… on ne peut plus déplaisant avec son élue.

— Pas seulement. (Je me raclai la gorge.) Tu as pensé à l’autre ?

Il se détourna avant que je puisse déchiffrer son expression, mais je sus avec certitude qu’il y avait réfléchi, lui aussi. Quel que soit le choix de notre client, nous relâcherions une des jumelles dans la nature, sans aucun souvenir de ce qui s’était passé. Zalia y veillerait.

Physiquement, c’est sûr qu’elle ne souffrirait pas. En revanche, la disparition inexplicable de sa sœur la hanterait toute sa vie. Quoi qu’il arrive, il y aurait deux victimes. Il n’était pas certain que celle qui souffrirait le plus serait celle que nous livrerions au Cénacle.

Je déglutis :

— Vous les avez trouvées comment ?

Géraud soupira à nouveau.

— Thomas a vérifié une hypothèse de travail, juste après Londres… dit-il sans se compromettre.

J’insistai bravement :

— Oui ?

Mon oncle serra les mâchoires, mais répondit tout de même :

— Séléné, la seconde fille de Fränkel… n’a été un cabot qu’à vingt ans.

— Mais normalement elle aurait dû avoir la même déformation que sa sœur, celle-là, non ?

— Eh, non ! fit-il avec lassitude. Nous avons parié qu’elles n’étaient pas de vraies jumelles, au contraire de celles-ci, et que, comme souvent les filles pauvres de cette époque, elle avait peut-être mis au monde un enfant naturel plus tôt…

— Alors ?

— Nous avons gagné sur les deux points, comme tu vois. Séléné a eu un garçon qu’elle a abandonné à l’Assistance publique. Elle n’avait que quatorze ans… Elle n’a pas pu le réclamer ensuite, après son adoption dans la Meute, car elle n’a pas osé l’apprendre à son mâle, je pense. Les jumelles sont ses arrière-arrière-petites-filles. Voilà, c’est tout.

— Et le Cénacle va accepter les descendantes directes d’une louve ?

Géraud haussa les épaules :

— C’est ça ou l’avorton… ricana-t-il. Et puis, techniquement, les filles n’ont rien à voir avec les Meutes…

J’approuvai en silence, n’osant aller plus loin. Depuis la visite d’Azraël, mon oncle était à cran et mes essais de papotages vipérins sur le banc du Bois de Vincennes n’avaient pas été totalement gratuits, je dois bien l’avouer. Il me faisait presque peur depuis qu’on s’était lancés aux basques des deux gamines.

Dès qu’on avait eu les noms, elles avaient été aussi faciles à trouver qu’à enlever, les pauvres. Étudiantes désargentées, elles vivaient ensemble dans un deux-pièces à Montreuil et finançaient leurs cours grâce à un petit stratagème de jumelles. Inscrites en faculté sous leurs deux noms, elles travaillaient pour le Parc à tour de rôle sans que personne ne s’aperçoive de rien. Elles s’en sortaient plutôt bien que mal avec le salaire alloué par la mairie de Paris.

Zalia et moi avions ri comme des bossues en découvrant l’astuce, et Herfauges avait daigné approuver du bout des lèvres.

— Jolies, pas trop cruches, on peut voir… avait-il laissé tomber.

Je refusai net de m’interroger sur ce qui adviendrait de la laissée-pour-compte. Lorsque tout serait fini, elle se retrouverait seule à assumer tous les rôles qu’elle avait tenus avec sa sœur.

Nous n’avions pas encore prévenu le Cénacle ni la Meute. Géraud et Thomas trouvaient ça plus prudent en attendant qu’Herfauges fasse son choix. Celui qui avait tenté d’enlever Herfauges ne devait pas remettre le couvert avec la Dauphine en puissance du Cénacle.

Géraud s’assit à son bureau avec brusquerie. Il avait le front plissé et un air de colère rentrée particulièrement effrayant. Il frictionna son crâne chauve comme pour en arracher ses pensées.

— Je me sens dans la peau d’un bourreau… murmura-t-il à voix si basse que je crus avoir rêvé.

Je ne répondis pas, incapable de le réconforter parce que de fait, il s’agissait bien de ça. Bientôt, le lendemain soir sans doute, nous quitterions les lieux pour quelques heures, laissant Herfauges et sa victime censément consentante sous la surveillance de Navarre. Le lendemain, le premier serait mort, la seconde irrémédiablement marquée, traumatisée, transformée et mon ami irradierait cette force épouvantable qui l’éloignait de moi plus sûrement que tout autre chose. Je retins mes larmes à grand-peine.

Géraud repoussa son fauteuil, vint vers moi et me recueillit avec maladresse dans ses bras. Je me laissai aller sans retenue, mais toujours incapable de pleurer, pendant qu’il murmurait dans mes cheveux :

— Dis-toi que la petite voudra désespérément qu’il en soit ainsi…

Je secouai la tête en reniflant :

— Ça ne me console pas…

— Pour être parfaitement honnête, moi non plus, dit-il d’une voix enrouée.

Alors je mis à sangloter. Mon rimmel pourtant discret tachait la chemise immaculée de mon oncle. Je m’en excusai bêtement, il me tapota le dos avec sa gaucherie habituelle avant de me lâcher.

— Tu sais, rassure-toi, on ne s’habitue jamais…

— À quoi ? balbutiai-je entre deux sanglots.

Il ne répondit pas cette fois.

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