L'Héritière
Chapitre 13
Je crois que je ne comprendrai jamais les gens qui adoptent un boa ou une mygale. Ils sont obligés d’élever en même temps des souris blanches pour les nourrir ; comment font-ils pour aimer moins les souris que leurs monstres favoris ? J’ai toujours préféré les souris blanches. Ne serait-ce qu’à cause d’Algernon, celle que mon frère m’avait offerte pour mon dixième anniversaire. Elle mourut quelques années plus tard dans un crash organisé entre une Austin Barbie et un Truck Big Jim. Je la pleurai des mois durant. Mon amour pour Algernon mis à part, j’estime que l’humanité doit beaucoup à son espèce en général.
Avec Herfauges, j’avais l’impression d’avoir un de ces horribles vivariums de l’autre côté du mur. Tous les soirs, Denis arrivait avec la « souris blanche » : une blondinette, la plupart du temps, parfois une rousse, mais blond vénitien comme on dit. Les brunes ne se rendent pas compte de la chance qu’elles ont de compter pour des prunes, parfois. Quant aux décolorées, je ne suis pas loin de penser qu’elles méritaient ce qui leur arrivait : lorsqu’on torture ses cheveux à ce point-là, on doit s’attendre au pire. N’empêche, toutes ces filles avec leur peau si claire et leurs yeux immenses ouverts sur leur vide intérieur me rappelaient Algernon et me serraient le cœur.
Dame Bathilde tenait à rendre confortables les derniers jours de son fils. Elle céda presque sur le point épineux de l’âge des victimes : Herfauges exigeait qu’elles soient mineures, mais jamais elle ne lui en fit mener de moins de seize ans malgré les missives tour à tour tendres, insultantes ou menaçantes – quand elles n’étaient pas tout cela à la fois – qu’il lui envoyait par l’intermédiaire de Denis. Ce dernier était devenu désormais notre unique interlocuteur avec le Cénacle, la Maîtresse semblant n’avoir confiance qu’en lui.
Je les suivais toujours, afin de réconforter les gosses traumatisées. Je les pansais, avant que Denis ou Navarre effacent miséricordieusement leurs horribles souvenirs, et parfois leurs cicatrices quand ils n’avaient pas réagi assez vite. Herfauges, pendant ce temps, ne cessait de clamer son appartenance au parti Ultra. Il tentait de convaincre Denis qu’il n’était rien de moins qu’un prisonnier politique, avant de lui rire au nez, s’il ne commençait pas par là.
Denis crachait de dégoût et nous quittait peu après, en général.
Un soir où nous attendions ensemble la fin d’un de ces atroces repas, il m’expliqua que les Conservateurs se divisaient en deux camps : les Ultras, ceux qui envisageaient tout simplement de prendre le pouvoir en douce et de bouffer tout le monde malgré les Instances, et les Modérés qui s’accrochaient au statu quo de toutes leurs griffes.
En revanche, les Expos et les Neutres – le parti de Dame Bathilde – préparaient le Grand Coming Out. Leur seule divergence « idéologique » portait sur la date : les Neutres pensaient qu’il était encore trop tôt et que le quasi-retour des guerres de religion en était la preuve.
Le Haut-Cénacle, lui, se gardait de se prononcer. D’abord parce que ce cercle très ancien et très fermé était très petit, il ne tenait ses troupes que par la force de la tradition et du respect dû à des siècles de prestige. Ils étaient aussi influents politiquement que la Reine en Angleterre, d’après ce que j’avais compris. Et ensuite – toujours selon Denis qui semblait ne pas les aimer du tout – parce qu’ils étaient tellement vieux qu’ils étaient incapables de saisir réellement la situation. Le Maître du Haut-Cénacle avait choisi en douce la voie médiane avec Bathilde, comme toujours, mais il lui gardait la bride autour du col aussi court qu’il pouvait se le permettre. L’exécution d’Herfauges n’était rien d’autre qu’un moyen de plus de la tenir en laisse.
Toujours est-il que les deux partis Neutres et Expos s’accordaient totalement pour gommer autant que possible des siècles de « prélèvements sauvages » comme ils les appelaient. Ils avaient pris une résolution très ferme sur le sujet et avaient réussi à l’imposer aux Conservateurs. Il ne restait plus qu’à décider quand se présenter « au grand jour ». Ils avaient tout prévu, même des manifestations avec danseurs et musique, destinées à améliorer leur image.
— Je vois ça d’ici, avait grincé Navarre en l’entendant celle-là. Des Vamps Prides avec chars cuir sur de la dance. Ce sera sublime !
Navarre n’avait rien d’homophobe, au contraire. Les garçons étaient quand même ce qu’il préférait au monde à mon grand dam, pourtant, il avait du mal avec les folles. Elles l’agaçaient.
— Tu m’étonnes, chérie ! avait répliqué Herfauges du fond de sa prison. Enfin, je ne verrai pas ça au moins, ça me consolerait presque !
Sur ces mots, il s’était étendu sur son matelas en se pourléchant les lèvres d’un air moqueur.
Navarre avait serré les dents et n’avait rien ajouté. Il faut dire qu’il sortait tout juste d’un nouveau combat avec son interlocuteur et qu’une fois de plus, son visage portait les marques calcinées de la cage. En compagnie de Denis, ils n’étaient pas trop de deux pour contenir le prisonnier. Herfauges prenait un malin plaisir à tenter systématiquement de tuer les « souris ». Le lieutenant du Cénacle veillait jalousement sur la clause de Sauvegarde, ce qui lui valait à lui aussi d’arborer presque tous les jours la signature fumante des grilles d’argent.
— Comment avez-vous réussi à mettre la main sur ce salopard ? avait haleté Navarre à l’adresse de Denis. Même moi, je ne suis pas sûr que j’y serais parvenu tout seul.
Denis avait secoué la tête, hors d’haleine et incapable de répondre. Herfauges qui crevait de rire à ce moment-là dans sa prison, s’était arrêté net, son hilarité tranchée comme par un sabre.
— Qu’est-ce que tu crois ? Ils ont triché !
Sa voix rauque avait pris des accents de dignité offensée, et un ton presque moral, qui nous surprit beaucoup Zalia et moi. Mais pas Navarre, ni Denis dont le teint pâle virait au pourpre.
— Oh, je vois. Vous avez envoyé des féaux en plein jour, ils l’ont ficelé d’argent comme un rôti pendant son sommeil, c’est ça ?
Denis avait baissé la tête, rouge de honte.
— Il avait déjà tué cinq d’entre nous, on n’a pas eu le choix. On ne l’aurait jamais eu, sinon. Mais Dame Bathilde avait demandé une dispense spéciale au Haut-Cénacle ! avait-il ajouté avec animation.
Ce fut le tour de Navarre d’éclater de rire.
— Arrête Denis ! Il y a des siècles que je me contrefous des règles des Cénacles ! Ce n’est pas moi qui vais vous reprocher d’avoir violé l’une des plus stupides !
Zalia intervint, posant question qui nous brûlait les lèvres à toutes les deux :
— Il est où le problème, si ça marche ?
Navarre jeta un coup d’œil en coin à son acolyte, muet :
— C’est que, vois-tu ma chère, c’est interdit par les Cénacles d’employer les féaux pour attraper un vamp en plein jour. C’est considéré comme très peu fair-play. (Il ricana.) Mais surtout ça risque de leur donner des idées plus tard, aux féaux… Hein, Denis ? D’ailleurs, je suis à peu près sûr que ces féaux n’ont plus aucune idée sur rien à l’heure actuelle.
Denis releva brusquement la tête :
— On a envoyé nos favoris, ceux en qui on avait le plus confiance, dit-il sèchement. Il y avait Nathalie parmi eux, elle me suivait depuis dix ans…
Il s’était raclé la gorge, puis était parti sans un mot d’adieu.
***
En quinze jours, la chambre attenante avait pris pour moi tous les dehors d’un couloir de la mort. Pour les gamines. L’idée que ce type n’en sortirait qu’exsangue dans les bras de Navarre n’arrangeait rien. Et je n’étais pas sûre d’avoir envie de contempler à nouveau mon ami juste après un repas. Cette puissance palpable qui émanait de lui à ce moment-là me semblait aussi redoutable que la proximité d’une explosion nucléaire.
Je n’avais plus peur pour moi. J’avais compris que je ne risquais absolument rien à ses côtés, comme si j’avais été une barre nutritive de l’armée en concurrence avec un tournedos Rossini, pommes Pont-Neuf.
Pourtant, j’étais obligée d’admettre tout au fond de moi que cette magnificence qu’il avait eue me tordait le cœur, surtout parce que je mesurais désormais ce qui nous séparait. Bien heureuse encore de compter désormais au nombre de ses rares amis. Peut-être que la distance qu’il mettait quotidiennement entre nous était destinée à ce que je prenne conscience de tout cela.
Car Navarre réalisait des prouesses d’ignorance délibérée pour éviter que je me fasse des idées. Jusqu’à systématiquement oublier de me complimenter sur ma tenue, alors qu’il n’y manquait jamais pour Zalia. Ces derniers temps, il allait jusqu’à la féliciter de son maquillage. Il était vrai que l’art qu’elle avait déployé pour dissimuler son œil au beurre noir, le temps de sa disparition, avait dû réchauffer le cœur de notre ami. Il n’avalait toujours pas d’avoir dû la frapper et m’en voulait encore. J’en étais malade. De honte ou de rage, c’était selon.
Herfauges c’était une autre affaire. Il était évident qu’il cherchait à me séduire, lui. Au grand agacement de Navarre, ce qui m’étonnait, car il me boudait encore. Il ne pouvait pas être jaloux, vu l’application qu’il mettait à rester loin de moi. Sans compter que la jalousie n’était pas du tout son genre, par définition. Il courait jupons et caleçons à la vitesse du son et les abandonnait à la vitesse de la lumière.
Herfauges refusait de me laisser tranquille. Il avait toujours une question en réserve sur l’avancement de nos recherches. Géraud avait commencé par sortir souvent ces derniers temps pour rendre de mystérieuses visites avant de disparaître tout à fait. Il n’était plus joignable qu’au téléphone. J’étais donc la seule en mesure de répondre à notre prisonnier et Navarre ne trouvait aucun argument valide pour s’y opposer.
Pour l’instant, il n’y avait pas grand-chose à dire. Nous avions réussi à déterminer que la lignée féminine des Herdstal était éteinte. Quant au dernier de la lignée mâle – même si Herfauges avait déclaré pouvoir se résigner à transmettre à un homme, finalement –, une photo du type, un grand échalas fin de race à la glotte proéminente, avait dissipé chez lui toute envie de quoi que ce fût.
— Amenez-le-moi quand même, avait-il dit en contemplant la photo d’un air dégoûté. Je lui arracherai les couilles. Quand je les aurai bouffées, on sera sûrs qu’il ne se reproduira pas, au moins !
Navarre avait secoué la tête avec réprobation, mais je surpris l’ombre du sourire voletant un instant sur ses lèvres. Herfauges provoquait cette réaction chez moi également. À la plupart de ses bravades, à l’exception du combat quotidien pour les « souris », j’avais toujours envie de rire d’abord. Puis je me rendais compte de ce qu’elles impliquaient et qu’elles n’étaient jamais gratuites. Si nous avions cédé à son caprice et amené le Herdstal jusque devant sa cage, Herfauges serait passé à l’acte, exactement comme il l’avait dit.
Tous les soirs, il me mandait près de lui via un Navarre tendu et s’offrait un petit quart d’heure de conversation avec moi. Juste avant le « repas ». Je restais loin de la cage, contre la porte. Navarre s’accroupissait dans un coin avec l’une de ses sempiternelles BD. Il était hors de question qu’il me laisse seule avec notre prisonnier.
Heureusement pour tout le monde, Navarre se levait toujours avant lui et se couchait après, un autre effet de son régime particulier. Il est sans doute le vamp le moins sensible au soleil du monde. Il peut résister plus longtemps que n’importe lequel de ses frères à l’appel du sommeil. Il profitait de ses heures de liberté pour voler et se détendre. Puis il revenait au plus vite et entamait sa garde auprès de la cage, attendant le réveil d’Herfauges… et celui des ennuis.
Herfauges n’était pas franchement odieux, il s’arrangeait pour s’arrêter à temps, il était surtout… taraudant. Il prenait un plaisir pervers à multiplier les demandes anodines que nous ne pouvions manquer de satisfaire, Géraud toujours absent n’ayant donné aucune instruction. On eut bien Thomas au téléphone une fois, mais il raccrocha très vite après avoir laissé un message cryptique pour mon oncle et je n’eus pas le temps de lui demander jusqu’où nous devions autoriser notre prisonnier à nous rendre fous.
C’était un verre d’eau, un coussin, un DVD pour le lecteur branché dans la chambre, un ordinateur que nous dûmes installer en wireless tandis que Zalia écumait les magasins pour dénicher un clavier assez étroit pour passer à travers le judas ; elle finit par en trouver un en plastique souple que Navarre roula avant de le glisser de l’autre côté. Pour nous récompenser de nos bons soins, il nous passa The Mercy Seat de Nick Cave en boucle une nuit entière, jusqu’à ce que Zalia excédée lui fasse remarquer que le condamné à mort de la chanson était innocent, lui. Herfauges, qui ignorait l’anglais, ne s’en était pas avisé. Il s’était contenté de la réputation de la chanson.
Parfois, il exigeait aussi des livres qu’il lisait en vitesse vampire ; il dévora Guerre et Paix en dix minutes et l’intégralité de la Comédie Humaine en deux heures. Zola lui prit plus de temps, mais uniquement parce que, la Grande Mère savait pourquoi, Germinal et l’Assommoir le plongèrent dans des abîmes de réflexions maussades. Comme il enchaîna avec Maupassant, son humeur ne s’améliora pas, il devint carrément morose et encore plus pénible et passa à Hugo. Au point que Navarre ne put s’empêcher de lui demander ce qui lui prenait si soudainement.
— Tu as appris à lire au dix-huitième siècle et seulement parce que Bathilde t’a emprisonné cinquante ans… C’est juste pour nous faire chier, ou tu n’as trouvé rien de mieux pour te distraire ?
— Allons, Navarre, c’est ma dernière chance de me cultiver ! avait susurré Herfauges en replongeant dans les Misérables. Et puis j’adore ces histoires de garous.
Apparemment, Herfauges partageait l’analyse de mon oncle : il y avait le dessus du panier, les aristos, c’est-à-dire les vampires ; et les autres, le prolétariat : les garous.
Lorsqu’il eut épuisé le rayon classiques de la librairie en bas de la rue, il se lança brièvement dans la science-fiction, se découvrant une passion pour Tanith Lee et Octavia Butler avec leurs vamps extraterrestres ou mutants. Il abandonna le genre avec dépit après une incursion dans les œuvres d’un Greg quelque chose dont j’ai oublié le nom et auquel il ne comprit rien. Ce qui le rendit furieux, d’autant plus lorsque Navarre lui apprit qu’il s’agissait d’un véritable vamp qui avait réussi à atteindre la célébrité, lui, sans se montrer jamais à son public.
Puis il s’attaqua au fantastique avec ardeur. En revanche, l’intégrale de Twilight lui mit la bave aux lèvres. Fou de rage, il ne nous parla pas pendant la moitié de la nuit ou seulement pour cracher des phrases sans suite du style :
— Albâtre ! Et mon cul ? Je te ferai bien voir s’il a une peau d’albâtre !
Ce qui poussa Zalia à lui imposer un régime paranormal romance draconien, en jurant ses grands dieux que c’était tout ce qu’on trouvait désormais chez notre libraire, ce qui n’était pas complètement faux.
Malheureusement, même ce rayon de la littérature n’est pas infini. Zalia et moi étions vraiment fatiguées à cause du décalage horaire que nous imposait la garde d’Herfauges. Elle venait me chercher en fin d’après-midi, autant dire l’aurore pour elle. La soirée se traînait, infinie, avant qu’elle me ramène et retourne tenir compagnie à notre collègue. Mais Géraud avait insisté pour qu’on ne laisse jamais Navarre seul avec Herfauges. Pour les moments où tout le monde dormait, j’avais cru comprendre que mon oncle avait loué les services d’une meute du coin. Je me mis à croiser souvent des garous très respectueux dans les parages immédiats du bureau.
Cela durait depuis presque un mois et Navarre n’en pouvait plus du huis clos avec son prisonnier. Ses rapides virées du matin et du soir ne lui suffisaient plus. Ses conquêtes habituelles monopolisaient le téléphone en geignant des heures durant, au point qu’on dut cesser de décrocher à certains numéros qui s’affichaient, ou leur répondre que Navarre venait de filer pour une destination inconnue.
Et Géraud ne réapparaissait toujours pas.
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