L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 7 sur 34

Pages du PDF

L'Héritière

Chapitre 6

 

 

Je n’eus pas le temps d’avoir peur ni de le voir bouger, comme l’avant-veille quand il m’avait ouvert la portière. Une seconde plus tard, le dos du vampire se dessinait à travers l’écran de mes recherches tandis que la porte sur la salle d’attente explosait. Des dizaines de fragments fusèrent dans tous les sens comme des éclats de grenade. La poitrine de Navarre arrêta ceux qui se seraient fichés dans mon visage. D’instinct, je me jetai sous le bureau.

Simultanément, Géraud fit un geste calme de la main, les autres débris stoppèrent net en pleine course pour tomber droit par terre, comme emportés par la vague sonore qui semblait les accompagner. La poignée de cuivre ouvragée et la serrure suivirent avec un bruit de ferraille entrechoquée. Navarre tiqua – lui, pas plus que moi, n’aimait voir Géraud utiliser son pouvoir – mais il ne dit rien et se concentra sur la silhouette imposante qui avait remplacé le beau panneau de chêne.

— On peut savoir ce que tu magouilles avec tes mecs sur mon territoire, Géraud ? mugit l’homme.

Il était grand, bâti comme un lutteur de foire, les traits grossiers, le cheveu noir et dru, comme les sourcils qui se rejoignaient au-dessus de son nez cassé. Il s’avança dans le bureau en roulant des épaules, suivi par deux autres brutes, taillées sur le même modèle que lui, et qui répandaient une violente odeur de pastis et de sueur. Je reniflai de dégoût sans pouvoir m’en empêcher. Notre visiteur me jeta un coup d’œil intrigué tandis que je reprenais ma place sur ma chaise, gênée.

— Je la connais, celle-là, dit-il à ma profonde stupéfaction. Ça pue, tout ça… Alors ?

— Je ne vois pas ce que tu veux dire, Artus, dit mon oncle serein en balayant les fragments et la sciure qui étaient parvenus à atteindre son bureau. J’ai passé trente ans sur ton territoire sans que ta Meute en prenne ombrage.

Il fit un signe à Navarre qui se pencha et éteignit la musique. Les accords langoureux de A felicidade moururent doucement.

— Ouais, mais tu n’y traînais pas un vamp, ni une pute écailleuse, non plus ! Sans compter celle-là ! Elle sort d’où, d’abord ? Et d’où je l’ai déjà vue ?

Il me désigna d’un doigt énorme. Géraud haussa les épaules tandis que Navarre dansait sur ses pieds entre Artus et moi, avec une lenteur pleine de menaces. Mon oncle posa ses mains à plat sur le bureau. L’autre choisit de le prendre mal et fit un signe à ses hommes de main.

— Allez les gars, cassez tout, jusqu’à ce que monsieur Géraud ait repris ses esprits et appris à répondre à une question simple.

Artus s’adossa au mur, me fixant d’un air intrigué et lourdement appréciateur. Je détournai les yeux.

Géraud souffla :

— Je ne ferais pas cela, si j’étais vous…

Les deux hommes de main n’écoutèrent pas, ils commencèrent par la salle d’attente. La table basse fut balancée quelque part dans un bruit déchirant de bois brisé et de journaux froissés. L’un d’entre eux voleta à travers la porte et s’étala dans la pièce aux pieds de Navarre. Il cilla en direction de mon oncle qui approuva du menton, aussitôt le vampire disparu à la suite des deux autres. Un fracas de meubles écrasés se fit entendre à nouveau. Des gémissements outrés éclatèrent, tandis que la porte d’entrée claquait avec tant de fureur qu’on l’entendit se dégonder. Je crus percevoir une dégringolade lointaine du côté des escaliers.

Trois secondes plus tard, Navarre était de retour, la pommette droite entamée, mais cela guérissait déjà. Du sang perlait sur sa lèvre délicatement ourlée.

Géraud l’interrogea du regard et Navarre fit une moue écœurée :

— Tu n’y penses pas, Géraud, ce sont des garous ! (Il cracha presque le mot.) Plutôt crever que de mordre des cabots !

Devant la défaite évidente des siens, Artus ne se démonta pas. Il chercha une victime du regard, élimina Géraud, puis Navarre. Avec une rapidité étonnante pour un homme de sa taille, il se jeta sur moi. Son crâne s’écrasa contre le torse du vampire qui le saisit par la crinière et l’envoya valdinguer contre le mur. Une gravure ne résista pas au choc, elle se détacha du plâtre pour s’écraser sur la tête de notre agresseur. Faisant fi des débris de verre minuscules qui encombraient sa chevelure, Artus s’élança de nouveau, droit contre Navarre. Pendant quelques secondes, je ne distinguai plus rien. Les deux adversaires étaient trop rapides, je les entendais gémir, râler, mais seule une ombre aux reflets de cuir et de nylon voltigeait devant moi.

Un moment, ils se séparèrent et reculèrent pour s’observer. Au coup d’œil qu’il me jeta au passage, je compris qu’Artus ne m’avait pas oubliée et que seul Navarre l’empêchait de s’occuper de mon cas. Je le considérai avec attention, j’étais pourtant persuadée de n’avoir jamais rencontré cet homme. Et ma mère était trop snob pour recevoir chez elle quelqu’un de ce genre.

Artus fit mine de se jeter encore une fois sur Navarre mais au dernier moment, il feinta et fonça à nouveau vers mon bureau. Géraud qui ne regardait même pas la mêlée et continuait à nettoyer son bureau, eut seulement un léger geste du doigt. La vague habituelle déferla quelque part. Artus fut stoppé net à quelques centimètres tandis que Navarre lui tombait sur le dos.

Je lançai un coup d’œil égaré à mon oncle qui me fit un petit sourire d’encouragement et signe de patienter. Avec la même sérénité que s’il s’était agi d’attendre son tour chez le boulanger.

Les deux combattants s’immobilisèrent et je pus les percevoir à nouveau. Artus était juché sur Navarre et lui tordait le bras selon un angle inquiétant, tentant de le mordre à la nuque. J’eus le temps de distinguer ses dents tandis qu’il ouvrait grand la bouche : ses incisives étaient impressionnantes, lisses comme des rasoirs, quant à ses canines, elles valaient bien celles de Navarre.

Mon oncle fronça légèrement le sourcil. Je lui décochai un regard inquiet, mais il secoua la tête, débonnaire, alors qu’un sinistre claquement résonnait. Un quart de seconde plus tard, Navarre, debout devant Artus, saisit son propre bras de la main gauche et tira d’un coup sec, l’épaule réintégra son logement. Il l’avait délibérément déboîtée pour se dégager. Je portai ma main à mes lèvres pour arrêter le cri d’horreur qui y montait tandis que les yeux de saphir noircissaient de souffrance. Ensuite, il fixa son adversaire haletant. J’eus l’impression que ses prunelles tournoyaient un instant, Artus cilla.

— Viens prendre ta branlée, connard, articula posément Navarre.

Ça n’avait rien d’encourageant. L’autre avança pourtant d’un pas tremblant, comme s’il n’était pas sûr de son geste. Il semblait lutter contre l’impulsion d’approcher. Je compris que Navarre était en train de le charmer lorsqu’un afflux de chaleur tendre noya mon propre estomac et que je fus saisie de l’envie soudaine de me lever et d’aller vers lui, moi aussi. Merde, il diffusait son charme de vampire ! Soudain, la colère balaya la terreur qui me paralysait depuis le début du combat. Le salaud ! J’étais furieuse et je ne démêlais pas très bien pourquoi. Lorsque je compris que c’était juste parce que ce déploiement de séduction ne m’était pas destiné et que j’étais ridiculement jalouse d’Artus. Je me retins au plateau de ma table si fort que mes phalanges blanchirent.

— C’est bien, Agnès, fit mon oncle toujours aussi tranquille.

Il n’avait rien compris ou alors trop bien, comme souvent. Je penchai pour la deuxième option et le fusillai du regard : c’est à peine s’il ne se remettait pas au travail tandis que les deux autres s’égorgeaient devant nous.

Artus luttait de toutes ses forces, lui aussi. Chaque pas lui arrachait des grondements sourds qui roulaient dans sa gorge. Il avait vraiment l’air du fauve qu’il était, un fauve aux abois, et la sueur perlait sur son front. Il faillit pourtant échapper au contrôle de Navarre. Ouvrant la bouche, il grogna à l’adresse de Géraud :

— Putain, tu vas me dire d’où je connais cette petite garce ? Géraud ?

Je trouvai étrange qu’il perde son énergie à jacasser alors qu’il avait tant de mal à se débarrasser du filet de charme que le vampire tissait autour de lui. Obliger ses muscles à ne pas se contracter lui demandait un effort surnaturel.

Mon oncle soupira :

— Agnès Cleyre, ma nièce, je te présente Artus, alpha de la Meute Charonne, fit-il on ne peut plus cérémonieusement.

— La petite Cleyre ? Oh merde ! gémit Artus comme s’il regrettait amèrement quelque chose.

Mais c’était presque terminé : les yeux papillotants, il s’arrêta enfin à un petit mètre de Navarre qui le cueillit au menton d’un uppercut monstrueux. J’entendis la mâchoire craquer et le garou s’effondra pile devant mon bureau.

À demi sonné, il se glissa dessous par réflexe en deux mouvements de reptation. Sa tête hirsute surgit entre mes chevilles, il ouvrit la bouche, crocs en avant. J’étais pieds nus, ayant ôté mes escarpins pendant que je travaillais. Sans réfléchir, je me reculai vivement. Je me penchai à une vitesse que je ne me connaissais pas, saisis une de mes chaussures par la pointe et lui assenai un solide coup de talon derrière l’oreille.

Je me dressai d’un bloc, mon arme improvisée en main, mais Artus ne bougeait plus. Cette fois, il était étendu pour le compte.

Tremblante, je fis face à mon oncle et à Navarre qui me contemplaient tous les deux, sidérés :

— Ben quoi ? J’ai quand même eu un grand frère, vous savez !

Je brandissais toujours mon escarpin. Ne sachant comment m’en débarrasser, je le cachai derrière mon dos en rougissant. Navarre éclata de son rire merveilleux qui m’agaça encore plus, chargea l’homme évanoui sur son épaule et se tourna vers moi :

— Je lui avais cassé la mâchoire, il ne vous aurait pas mordue efficacement, mais le coup était assez joli, mademoiselle Agnès. Bienvenue à bord, me félicita-t-il avec chaleur.

Je rougis plus violemment. J’étais toujours très en colère contre lui. Géraud toussota :

— Bon, tu ramènes ces cabots dans leur chenil. Si tu en trouves un encore à peu près conscient ou doué d’un cerveau, tu lui expliques la situation. Il répercutera à Artus lorsqu’il aura repris ses esprits. Surtout que les Charonne comprennent bien qu’on ne vient pas exiger des explications chez moi sans y mettre les formes. Et tu leur montres ce que j’entends par là.

— Vigoureux comment ces rudiments d’éducation, Géraud ?

— Tu as carte blanche.

Navarre tourna les talons avec grâce et s’en fut en sifflotant, ravi. Si ravi que Géraud le rappela :

— Navarre ?

— Oui ? fit la voix du vampire de l’escalier.

— Sans effusion de sang, d’accord ? On ne veut pas déclarer la guerre aux Charonne non plus…

— De toute façon, c’est meilleur en infusion, les Charognes, intervint une voix morne.

Les restes démembrés de la porte s’ouvraient sur une Zalia nettement moins vive qu’en début de journée. Elle jeta à peine un regard blasé aux décombres.

— OK, petite, fit-elle à mon adresse. Je suis passée chez toi aussi, et j’ai bien reçu ta commande du supermarché, le ticket est là. J’en ai profité pour porter tes manteaux au pressing et ai envoyé quelqu’un pour prendre… les habits qui ne serviront plus. (Et devant mon air affolé :) Ne t’inquiète pas, j’ai conservé la grande robe de dentelles qui était dans la penderie chez ta mère ! (Elle se tourna vers Géraud.) Géraud, je pars me coucher, j’ai rendez-vous plus tard.

Géraud approuva et demanda distraitement :

— Qui a perdu, cette fois ?

Elle sourit vaguement, un reste de sa malice de la matinée dans son œil cerné :

— Corben. Je tiens ma revanche !

Elle disparut comme elle était venue, nous laissant à nouveau seuls, mon oncle et moi.

— Je n’ai rien compris, dis-je avec précaution. C’est toujours comme ça ?

— Il y a des semaines entières où il ne se passe rien de plus passionnant qu’un évier bouché, répondit-il en se levant et s’approchant de mon bureau. Tu permets ?

Sans attendre de réponse, il pianota sur mon clavier et mon écran s’ouvrit devant nous. Il modula les paramètres ; le cadre virtuel prit les dimensions d’un grand tableau arborant un plan de Paris en détail. Je le regardai s’activer ainsi pendant deux minutes, ne comprenant pas du tout où il voulait en venir. Mon oncle sembla plonger les doigts dans l’écran et ses ongles se teintèrent d’un bleu cobalt luisant. Il partagea la capitale en croix dessinant quatre quarts à peu près égaux.

Par transparence, on pouvait distinguer, mais à peine, l’une des gravures de chasse qui ornaient les murs derrière.

Navarre ressurgit à ce moment-là, avec l’air satisfait d’un chat bourré de crème, il s’affala dans son fauteuil que le désastre avait épargné.

— Déjà ? fit mon oncle.

— Ils m’ont facilité le travail, j’ai pas eu à aller les chercher chez eux, Géraud. La Meute entière attendait son patron au Café du Croissant de l’autre côté de la rue. C’est une de leurs bases, aux cabots, tu sais bien.

Géraud hocha la tête.

— Et ?

— Le patron, Jean-Marc, est un alpha de la Meute Clignancourt. Il m’a aidé à les jeter dehors. Lui non plus, il n’aime pas trop les Charonne.

— Ah tiens, pourquoi ? interrogea mon oncle qui achevait ses derniers ajustements.

— Jean-Marc m’a dit qu’il ne croit plus à l’action directe. Ne me demande pas ce qu’il entend par là, je comprends rien à ces histoires de garous. Il m’a semblé plutôt direct avec les autres, pourtant…

Et il se replongea dans sa lecture d’une antique version de Vampirella.

OceanofPDF.com