L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 29 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 28

 

« Lorsqu’il y a du crottin quelque part, cherche le cheval », disait ma mère, jadis. Je tentai d’ignorer les corps qui s’entassaient aux pieds de Jacques et Zalia pour fouiller l’obscurité et y dénicher leur maître. Voyons, il ne pouvait pas être très loin, sinon je me tordrais sur le sol depuis longtemps, foudroyée par l’impact des centaines de spectres qui auraient dû voler de toutes parts.

Il ne pouvait pas se montrer non plus. Je levai les yeux au ciel, il restait encore un peu de lumière. Le soleil n’était pas complètement couché. Je me mordis les lèvres pour retenir le cri qui y montait, refusant l’horrible soupçon qui venait de se glisser en moi comme un serpent. À ma connaissance, seul Navarre était capable de se réveiller si tôt dans la soirée. À plus forte raison, de sortir sans dommage réel ensuite.

Attention !

Mon instinct, ou la Grande Mère savait quoi, m’avait averti juste à temps, mais je ne pus en faire autant pour mes camarades. Un féal avait trouvé moyen de se jucher sur la Diane et s’apprêtait à sauter sur Anne et moi, évitant Zalia et Jacques. Nos deux protecteurs n’auraient rien vu. Jacques en avait attrapé un dont il se servait de bouclier, la main crispée sur le poing de sa victime immobilisée dans une étreinte de fer, il frappait dans l’obscurité avec le poignard même du féal désespéré. Zalia s’était perchée sur les épaules d’un autre et s’efforçait de l’égorger. L’homme se secouait comme un ours attaqué par un écureuil, incapable de s’en débarrasser.

Une longue lame brilla au poing de notre agresseur tandis qu’il se laissait glisser face à moi, un rictus désagréable sur un beau visage ferme. Je repoussai brutalement Anne contre le mur, son gémissement de surprise et de douleur me fit presque plaisir. Je me tordis pour prendre appui sur elle.

Et tu comptes faire quoi, au juste ? fit la petite voix irritante dans ma tête.

Je raffermis ma prise sur l’épaule d’Anne, ramenai mon genou vers moi et puis détendis ma cuisse violemment, talon pointé. Non, pas le visage. J’étais incapable de lever la jambe aussi haut et je n’avais pas la place. La pointe de métal se planta fermement en dessous de la ceinture de l’homme. Il émit un gargouillis pathétique et à défaut de pouvoir se plier en deux, se tassa au pied du socle de la statue comme un lot de serviettes mouillées. J’en profitai pour lui balancer un autre coup de talon en pleine tempe ; il frappa dans un bruit d’os très désagréable. Je frémis mais lui en collai un deuxième par précaution.

Honnêtement ?

J’ai tué ce type, je crois. Mais je n’ai jamais essayé de m’en assurer plus tard. Comme aurait dit Géraud, il n’est pas nécessaire d’être responsable de tout. Non plus.

— Bravo, murmura Anne dans mon dos. Je veux les mêmes ! Tu me donneras l’adresse ?

Plutôt crever, me dis-je.

Je l’aidai à se redresser.

Bordel, où était ce vamp ? Et s’il était réveillé pourquoi n’attaquait-il pas ? Je le cherchai du regard, sous les porches à l’ombre complice, dans les voitures garées. Pendant ce temps, Zalia et Jacques continuaient à se battre désespérément. Il était évident qu’ils ne pourraient plus tenir très longtemps. Le nombre gagnait. Même leurs victoires ponctuelles leur nuisaient parce que les corps gisaient sous leurs pieds, manquant bien souvent de les faire trébucher au plus mauvais moment.

— Il me faut absolument une minute, haleta Jacques à mon adresse en continuant de se battre.

Je hochai la tête sans demander d’explication et saisit le poignard de ma victime.

Là !

Une ouverture apparut entre les deux adversaires, elle devint nette comme si on avait zoomé sur elle dans ma tête. Instinctivement, je me fendis l’arme au poing, passant sous l’épaule de Jacques et le débarrassai de son adversaire en traversant sa garde, l’homme tomba, entraînant mon poignard avec lui.

C’est plutôt bien pour une débutante…

Je levai un sourcil, étonnée, je trouvai ma voix intérieure trop nette et trop satisfaite d’elle-même. Jacques se glissa derrière moi, contre Anne. Je pris sa place pour affronter l’assaillant suivant et rentrai les épaules. Merde, il était monstrueux, celui-là. Je ne voyais pas comment tenir une seconde face à lui, encore moins une minute. Je n’avais pas la place de rééditer mon exploit précédent. Je me déchaussai.

Cogne-le !

Le type gloussa en s’avisant de mon arme improvisée et s’avança sans précaution, son couteau en avant comme pour embrocher une dinde. Je suppose que c’était ce dont j’avais l’air, mon talon ridicule dans la main. Je fis un pas de côté, évitant la lame sans difficulté et lui dessinant une longue estafilade le long de l’avant-bras. Il jura instinctivement et recula, hésitant. Je saisis l’occasion pour lui agiter ma chaussure sous le nez. Là, il comprit enfin le danger que représentait la pointe et commit l’erreur inverse : il me surestima, cette fois. Il recula d’encore un pas, se heurtant à un complice qui tentait de se glisser entre nous.

Jacques me rejoignit à cet instant et reprit sa place :

— C’est bon, j’ai réussi à contacter la Meute, grogna-t-il. Ils arrivent.

Ah, il avait besoin de se concentrer pour ça. Donc, la Meute n’était pas présente en lui en permanence… Je notai ce détail dans un recoin de mon esprit.

— Ton poignard ! fit Zalia d’une voix hachée dans mon dos. J’ai perdu le mien dans quelqu’un !

Jacques me fit passer le sien que je refilai immédiatement à Zalia. Elle s’en empara juste à temps pour lacérer le visage d’un féal. L’homme rompit, les mains sur le nez. Pour autant que je pouvais distinguer quelque chose, ça pissait le sang.

Les portes de l’immeuble s’ouvrirent à cet instant sur six bêtas, accompagnés de Richard. Nos adversaires se désintéressèrent de nous pour identifier leurs nouvelles cibles et se jetèrent dessus. Ils jugeaient avec un certain bon sens que les garous étaient plus dangereux que nous. Avant qu’ils aient pu les atteindre, Richard leva la main en direction de ses hommes et tomba à genoux en même temps qu’eux. Stupéfaite, je les vis changer, l’un après l’autre. La lune n’était donc pas nécessaire, il suffisait d’un alpha pour que tout le monde puisse se transformer. Les loups commencèrent à se battre.

— Ne me regarde pas ! supplia Jacques.

— Hein ?

Je le vis se mettre à quatre pattes, lui aussi. Il eut à peine le temps de retirer sa chemise. Son visage s’allongea avec des bruissements humides assez répugnants.

Mais tu ne peux pas faire ce qu’on te demande ?

Zalia me saisit aux cheveux sans douceur et me fit tourner la tête de force.

— Il t’a dit de ne pas regarder, bordel ! grinça-t-elle en menaçant un féal hésitant à côté de nous.

Une minute plus tard, un loup énorme, gris au poitrail blanc, se faufila entre elle et moi. Juste avant de replonger dans la bataille, il tira mon poignet en direction de l’escalier du bureau.

Oui, il fallait profiter de l’occasion pour évacuer Anne et ensuite rameuter Géraud et Navarre. Zalia hocha la tête :

— On te couvre Agnès, foncez !

Je ne réfléchis pas, crochai les doigts sur l’avant-bras de Anne qui me suivit sans résistance. Entourées par Zalia et le loup, nous nous frayâmes un chemin au milieu du combat. Entre les bêtas et ceux qu’on avait éliminés, le rapport de force s’était quasiment égalisé, on put avancer presque sans difficulté.

Je poussai Anne sous le porche, Zalia et Jacques dans mon dos.

— Mais qu’est-ce qu’ils nous voulaient, tous ces gens ? demanda Anne de sa voix flûtée en ouvrant des yeux encore plus bleus qu’un océan.

Et vides, comme lui.

Elle eut de la chance : ni Zalia ni moi n’étions en état de répondre. Ça aurait sûrement donné des phrases avec les mots « éviscération » et « lobotomie » dedans. Et il n’était pas absolument sûr que nous nous en serions tenues à parler de nos agresseurs.

On se rua dans l’escalier, le loup gris en tête. Tout à coup, il s’arrêta net, redescendit d’une ou deux marches, les babines retroussées. Un grognement sourd jaillit entre ses canines blanches comme la neige.

Denis se dressait devant nous.

— Ça peut très bien se passer, vous savez, déclara-t-il tranquillement, la main posée sur la garde d’une épée courte ou d’un très long poignard pendu à sa ceinture.

— Ah bon ? dit Zalia. On va pouvoir rentrer au bureau et avertir Maître Géraud ?

— Je ne pense pas, répondit Denis.

Jacques recula encore, gueule ouverte, grondante, et se coula entre mes jambes. Je ne pus m’empêcher de frissonner bêtement.

— Dans ce cas, ça ne peut pas bien se passer ! dis-je pour exorciser ce frisson hors de propos.

C’était donc Denis, et depuis le début, sans doute. Ça se tenait. Qui plus que lui avait intérêt à ce qu’Herfauges disparaisse sans laisser de Dauphine ? Depuis combien de temps servait-il, aimait-il Bathilde en encaissant les provocations de son rejeton sans rien dire ? Des siècles de provocations et de silence…

Un nouveau frisson me parcourut, sans aucun rapport avec le premier.

— Mais si, il suffit que vous me laissiez seul avec l’Héritière, sourit-il.

— Ça doit être moi, ça ! s’exclama Anne d’un ton ravi qui fit lever un sourcil à Denis. Vous savez, je ne comprends pas : on vient d’être agressés en bas dans la cour, vous vous rendez compte ? De nos jours, on n’est vraiment pas en sécurité ! Même avec un digicode ! C’est fou, non ? Et il y avait des chiens sans laisse partout !

Denis me jeta un regard perdu. Zalia se ramassa sur elle-même et je sentis les muscles du loup se tendre entre mes cuisses. C’était… un contact… intéressant.

Merde ! Non, pas encore !

— Non, mais sans rire cher monsieur, pérorait Anne, il faut vraiment qu’on monte avertir Maître Géraud et Papy ! Je suis sûre qu’ils vont être très mécontents. (Elle se tourna vers moi, les yeux écarquillés, comme une chouette éblouie.) Tu ne penses pas qu’ils vont nous gronder, dis ?

— Papy ? gémit Denis.

Je secouai la tête, donnant le signal à Jacques et Zalia, et fonçai sur lui le talon d’argent à la main. La surprise joua en notre faveur, il n’eut pas le temps de dégainer son arme et on put le toucher tous, au moins. Mais il envoya Zalia se ramasser contre la cabine de l’ascenseur, assommée. Elle roula de quelques marches en arrière pour s’arrêter inerte sur le palier suivant. Moi, j’effleurai sa joue de ma chaussure. J’en suis sûre parce que j’entendis sa peau grésiller avant d’être éjectée un demi-étage plus haut, où je m’effondrai, sonnée mais consciente.

Jacques l’avait saisi à la gorge et refermé ses canines impressionnantes dessus. Anne, la main sur sa bouche ouverte, le dos plaqué au mur, ses cheveux blonds auréolant son visage adorable, campait avec talent le rôle de la pin-up paralysée de terreur dans les vieux films d’épouvante. Ç’aurait été le moment ou jamais pour glapir comme elle nous en avait fait la démonstration plus tôt. Mais non, cette idiote se contentait d’écarquiller ses grands yeux clairs devant Jacques et Denis.

Je les vis s’empoigner tous les deux comme dans un rêve. Le grand loup gris refusait de lâcher prise. Son poitrail blanc fut bientôt couvert d’un sang noir et malsain. Le vamp roux essaya d’abord de lui broyer la nuque de ses deux mains. Sans succès. Alors il opéra la même manœuvre que Navarre des mois plus tôt avec Artus. Il arracha sa gorge lui-même des mâchoires de mon ami et lui fit face tandis qu’elle cicatrisait. Je détournai les yeux. Le spectacle de la colonne vertébrale à vif au centre du cou était insoutenable malgré la chair qui se reformait à toute vitesse.

Ils se heurtèrent à nouveau. Ils avaient passé ce stade de rapidité perceptible à l’œil nu. Ce n’était plus qu’une brume virevoltante de poils gris, de cheveux roux, de laine et de sang. L’éclat d’un croc d’ivoire étincelait parfois.

Un peu plus bas, Zalia reprenait ses esprits. Ses yeux papillotèrent. Je lui fis un signe, montrant les hauteurs. Elle comprit aussitôt, referma les yeux et se laissa tomber lentement, très lentement, comme si son corps glissait de lui-même le long des marches, emporté par son propre poids.

Parvenue devant la porte de l’ascenseur, elle se redressa aussi sinueuse qu’un serpent et avec la même vivacité mortelle. Elle appuya sur le bouton d’appel puis se tassa à nouveau sur elle-même en un instant. Les deux adversaires n’avaient pu surprendre son geste.

Pourtant, je grinçai les dents d’appréhension en entendant le mécanisme se mettre en route. Les fils d’acier coulissèrent dans la cage de fer forgé.

Les deux autres continuaient à se battre. La brume devenait de plus en plus rouge. Je gémis en m’apercevant que les gouttes de sang qui en jaillissait parfois étaient clairement identifiables. Écarlate, brillant et vif, c’était Jacques ; cinabre et terne, c’était Denis. L’écarlate devenait largement majoritaire.

La cabine s’arrêta enfin. Ses portes s’ouvrirent devant Zalia qui demeura immobile. J’ouvris la bouche pour la prévenir. Mais Denis rompit alors brièvement le combat. Il recula de deux pas, laissant le loup haletant, babines pendantes, et scruta l’ascenseur, indécis. Comme elle ne bougeait toujours pas, il reprit la lutte aussitôt. Au dernier moment, alors que les portes se refermaient, Zalia attrapa la main de Anne toute proche pour se jeter dans la cabine. L’ascenseur se referma aussitôt, les emportant dans les hauteurs.

Denis hurla de rage et balança le loup contre la colonne de métal avec une force inouïe. Jacques geignit pour la première fois en tombant sur la rampe de cuivre. Ses yeux luisirent comme des escarboucles tandis qu’il se retransformait en vol. Ce fut un homme nu qui se réceptionna avec aisance sur les marches avant de se jeter dans le dos du vampire aux trousses de nos amies. Je les suivis aussi vite que je pouvais tandis qu’ils se poursuivaient à une allure folle entre les étages.

Denis parvint le premier à celui de l’Étude, juste au moment où la cabine y arrivait. Le vamp se ramassa sur lui-même, attendant l’ouverture.

Mais il en fut pour ses frais, elle dépassa l’étage, se perdant dans les hauteurs. Sacrée Zalia qui avait anticipé la chose et appelé un des niveaux supérieurs ! Si j’avais eu l’esprit à ça, j’aurais ri au nez de Denis, tant son air déçu était comique. Jacques l’avait rejoint. Les deux hommes s’empoignèrent de nouveau tandis que je rassemblai toutes mes forces afin de beugler et d’appeler Géraud au secours. Ici, il m’entendrait.

Le cri montait dans ma gorge, j’allais pousser un hurlement renvoyant celui des sirènes d’alerte du mercredi au rang des comptines pour endormir les enfants, un braillement à alerter une base aérienne, je le jure.

Je n’en eus pas le temps. Denis emprisonna le cou de Jacques dans un double Nelson impeccable et j’entendis les os des vertèbres craquer. Il s’effondra par paliers devant mes yeux exorbités qui refusaient de comprendre. Le vamp se redressa, dégaina son épée du fourreau où elle était pendue. Le métal étincela sous les néons de l’escalier. Enfin je pus hurler :

— Non !

Mais c’était trop tard, la lame dessina un arc parfait qui traversait la gorge de Jacques de part en part.

Son corps décapité tressauta tandis qu’un geyser écarlate en jaillissait pour imbiber le tapis des marches. La tête de mon ami se détacha du tronc, roulant jusqu’à mes pieds comme pour renverser une quille. Son cou tranché dégouttait contre mes chevilles nues.

Instinctivement, je me penchai pour la ramasser avant de m’asseoir lourdement. Je la posai sur mes genoux tremblants en scrutant ses beaux yeux dorés comme s’ils pouvaient encore me voir. Je ne comprenais pas ce que je voyais. L’odeur salée du sang répandu sur ma jupe me frappa comme un coup. En pleine poitrine. C’est elle qui donna un sens à ce que mes yeux refusaient d’admettre.

Jacques était mort.

Je criai à nouveau :

— Non !

Et ce « non » fit résonner ma conscience tel le battant d’une cloche de bronze. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je n’ai rien maîtrisé, rien compris. Je crois seulement que ma douleur et ma colère ont arraché le couvercle de cet endroit sombre et nauséeux, ce marécage d’âmes au fond de moi. J’ai contemplé cet enfer enkysté et j’ai su. Juste une seconde.

D’énormes ondulations se propagèrent en moi : les premières coulées d’une vague purulente déferlèrent sur mes épaules lentement et je m’y lovai inconsciemment comme on ramène contre soi les pans épais d’un manteau de fourrure. Je me drapai dans ce lourd tissu de suie moirée et ténébreuse. Il y eut un black-out total dans mon esprit, pourtant j’ai encore dans la bouche ce goût âcre, dans mes narines la puanteur de cette marée et des images gravées au fer rouge dans mon cerveau. Je vois toujours Denis grimaçant victorieusement à mon adresse, fonçant vers le haut, abandonnant le cadavre décapité de Jacques derrière lui. Navarre et Géraud surgissant enfin à cet instant.

Ils assistèrent au spectacle.

Je lâchai tout.

Woaw ! Tu en as des talents cachés, hein ? fit la même petite voix agaçante à un moment.

Je me redressai, laissant ce qui restait de Jacques choir jusque sur le palier inférieur. J’étais droite comme une épée, mon regard s’emplit de feu couvant, ma bouche s’ouvrit en un puits d’enfer et une nuée visqueuse et fétide en jaillit, traversée d’éclats flamboyants et de relents putréfiés. Un son grondant monta, mille gorges torturées et furieuses firent ronfler les échos d’un chœur dément. Tous, mes fantômes, les revenants concentrés depuis ma naissance, les haines recuites, les amours mortes, les frénésies de meurtre et de viol, les concupiscences, lourdes de sexe et d’argent. Tous, ils étaient là, mes spectres et je les sommai par leur nom. Ils me répondaient à l’unisson dans une acmé de rage acide qui ravageait ma gorge. Une odeur de pourriture infecte envahissait la cage d’escalier.

Cela s’écoulait à mon appel, dévastant tout sur son passage. Un raz de marée, un flux surgi d’un océan de lave pestilentielle qui se répandait hors de moi en une lame inexorable. Je la sentais gicler en pluie de ma bouche, mes oreilles et tous mes orifices. J’accouchai d’une éruption de pourriture. Mes lèvres fendues et calcinées en formaient chaque goutte de mort. Des balles dum-dum, des boulets de canon. Des missiles.

Cet essaim traversa la peau de Denis en une volée de shrapnells sans qu’il ait l’air de comprendre. Ils se fondirent à lui et on les vit courir sous l’épiderme comme des taupes creusant juste à la surface du sol. Denis se pencha sur sa poitrine pour suivre leur trajet avec une sorte de curiosité amusée. Il ne parvenait pas à se croire en danger, sans doute. Ce n’était ni du feu ni de l’argent, seulement les volutes concentrées d’une vapeur pâteuse et moite. Il sourit même, le premier instant. En une seconde, elles disparurent.

Denis se tâta la poitrine au premier soubresaut. Au second, il gémit. Puis les côtes vibrèrent en rythme comme si un tambour y battait sourdement. Il s’effondra en hurlant. Il y eut un craquement épouvantable, la cage thoracique du vamp s’ouvrit. Il avait encore les yeux ouverts. Il resta conscient jusqu’au bout. Incapable de hurler, d’esquisser un geste. Il regardait fixement son torse déchiré d’où jaillissaient des os brisés dont l’ivoire rougi dégoulinait d’un liquide bouillant. Des bulles noirâtres s’y formaient, éclatant dans une buée méphitique.

Un par un, ils le quittèrent. Chaque spectre emportait avec lui un fragment pantelant, un écheveau sanglant de viscères arrachés et des débris de poumons lacérés. Son cœur fusa enfin du thorax déchiqueté, palpitant encore dans ce qui semblait les serres spectrales d’un charognard monstrueux. Denis le scrutait d’un regard incrédule, hanté d’une angoisse et d’une horreur indicibles. Les griffes acérées se refermèrent sur la petite masse de chair vive et la broyèrent comme on essore une éponge.

La cage d’escalier fut entièrement tapissée de cette pulpe pourpre dans un chœur triomphal de voix mauvaises.

Ensuite, je tombai réellement dans les pommes.

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