L'Héritière

Jeanne-A Debats · Chapitre 25 sur 34

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L'Héritière

Chapitre 24

 

 

— OK, je ne sais jamais où la poser, cette chose, déclara Azraël. Tiens-moi ça, tu veux, mon chou ?

Elle tendit sa faux à Fred qui parvint à refermer ses doigts dessus alors qu’il tremblait de tous ses membres et qu’il était toujours à demi prosterné. Il faillit la laisser tomber. Sur Jacques.

— Vous permettez, Azraël ? fit mon garou.

— Non, mon petit loup ; tu n’es plus humain, toi. Tu n’as pas le droit, dit la grande silhouette de nuit avec gentillesse. Bon, je crois que j’ai une meilleure idée maintenant qu’Agnès est convaincue. Car tu l’es maintenant, oui, bichette ?

J’acquiesçai. Est-ce que quelqu’un avait un jour dit à cet ange que sa manie de surnommer les gens était totalement insupportable ?

— Tu n’as pas idée, ma petite chérie ! rétorqua Azraël d’une voix qui me sembla venir du fond des âges.

C’est-à-dire les miens d’âges, parce que cette fois elle arborait un chignon serré au vérin hydraulique, des petites lunettes rondes cerclées de fer qui lui donnaient des yeux de chouette acariâtre, un tailleur beige en tweed à mi-mollet et des mocassins à glands dorés.

Madame Legris, mon institutrice de primaire. J’avais réalisé de brèves incursions à l’école de la République pour passer les examens qui autorisaient ma mère à continuer à m’instruire à domicile et entérinaient mon niveau. Madame Legris m’avait récupérée chaque fois dans sa classe du moment. On aurait dit qu’elle choisissait chaque année le niveau de ses élèves pour me suivre. Ce qui, à la réflexion, devait être le cas, parce que mon œil désormais exercé reconnaissait dans son double une sorcière grand teint, et non pas la simple humaine que j’avais cru à l’époque.

Des accords avec ma mère, aucun doute. Ce qui expliquait aussi pourquoi dans ces brefs passages scolaires, j’avais été très peu attaquée par les revenants. Soudain, je me remémorai les décorations poussiéreuses de sa classe : des napperons de papier découpé qui pendouillaient à longueur d’année au plafond. Merde, que j’avais été naïve ! Ces choses que je trouvais hideuses, si maladroites, n’étaient rien d’autre que des charmes de protection !

Azraël sourit, mais ne commenta pas mes pensées que pourtant elle semblait lire comme dans un livre. La faux tremblante dans les mains de Fred s’était transformée en longue règle de fer, d’environ un mètre. Cette fois, il la laissa vraiment tomber de saisissement. Elle s’écrasa sur le parquet avec un son métallique âpre qui nous fit tous grincer des dents, comme si on avait fait crisser une craie sur un tableau noir. Azraël se courba et la récupéra avec un soupir.

— C’est plus pratique comme ça ! Et ça conviendra à ce que j’ai l’intention de dire.

Elle se tourna vers nous tous, fixant chaque visage d’un regard d’acier par-dessus ses verres. Comme jadis dans la classe, les spectateurs rétrécissaient sur place lorsqu’il devenait la cible du feu froid luisant derrière les montures. Même le Légat en sembla encore plus pincé que d’habitude, l’air du type qui suce un citron d’une acidité redoutable.

— Les enfants, l’un d’entre vous, ou l’un de vos amis a été très vilain ! commença-t-elle d’un ton à la fois sévère et désolé. Ce serait merveilleux s’il se dénonçait, ou si quelqu’un sachant quelque chose le disait ; sinon… (Une pause.) Je me verrai obligée de punir toute la classe !

Le silence perdura quelques secondes, puis tous se lancèrent dans un concert de protestations indignées. Chacun s’insurgeant contre un châtiment forcément injuste. J’y contribuai de mes récriminations, suivie par Jacques et Navarre. Seul, Géraud se taisait toujours, scrutant le mur avec une obstination psychotique.

Azraël leva la main qui tenait la règle en l’air, le silence retomba aussitôt.

Elle me regarda et constata :

— Ça ne marche jamais, hein, ce truc-là ?

Je fis signe que non. Elle haussa les épaules :

— Tant pis, ça valait le coup d’essayer. Je suis désolée Géraud, dit-elle aux omoplates tendues de mon oncle. Mais votre agresseur ayant eu l’ultime bon sens de respecter la Sauvegarde en ne tuant pas ton garde du corps, je ne peux pas faire mieux ni te dénoncer le coupable. J’ai les mains liées.

Géraud acquiesça sans un mot tandis qu’Azraël reprenait :

— Bon, je vais m’en tenir au traditionnel.

Elle prit une longue inspiration et clama d’une voix où perçaient des accents de trompettes du Jugement Dernier :

— IL EST ARRIVÉ JUSQU’AUX INSTANCES QUE LA NEUTRALITÉ DES ÉTUDES A ÉTÉ COMPROMISE ; CELA EST INTOLÉRABLE ! LES INSTANCES NE PRENNENT PAS PARTI DANS LES REMOUS D’ALTERMONDE ET IL EST HORS DE QUESTION QUE CELA COMMENCE ICI. TOUTEFOIS, SI UN NOUVEAU MANQUEMENT SE PRODUISAIT, LES INSTANCES SE VERRAIENT DANS L’OBLIGATION DE CONTREVENIR AUX RÈGLES ET DE PUNIR DIRECTEMENT LE COUPABLE. DONC, SI CELA SE PRODUISAIT À NOUVEAU, LES ESPÈCES EN CAUSE SE VERRAIENT DÉNIÉ LEUR DROIT À COURIR SUR LA SURFACE DE LA TERRE.

Elle se racla la gorge :

— Allez, tous en chœur : SEULS LES HUMAINS COMPTENT, POINT D’AUTRE VOIE POUR ALTERMONDE !

On répéta consciencieusement tandis qu’elle rythmait la récitation de sa règle d’acier.

— Je crois que c’est clair, là. Pour tout le monde ? Je ne vais pas être obligée de revenir, n’est-ce pas, les enfants ?

Un murmure approbateur lui répondit. Personne ne tenait à l’entendre à nouveau crier comme ça, je suppose. Nous en avions tous pour des heures de sifflements dans les oreilles. Je me raclai la gorge, une question me taraudait depuis un moment :

— Euh… Azraël ?

Elle hocha la tête avec bienveillance. Je me sentis à nouveau comme à l’école quand la maîtresse a donné la permission de parler à la bonne élève et que tous les regards se fixent sur elle tandis que la classe entière se met à penser « FAYOTE » de façon quasiment palpable.

— Qu’est-ce qu’ils ont de si spécial les humains ? Pourquoi vous les protégez ?

Azraël rit à gorge déployée. Ses dents nacrées étincelèrent sous les néons de l’Étude comme de petites perles :

— Tu ne te rends pas compte, jolie-jolie ! On ne protège pas vraiment les humains de l’AlterMonde, c’est l’AlterMonde que nous protégeons des humains !

— Je vous demande pardon ? fit le Légat.

Le citron imaginaire semblait avoir été remplacé par une bouteille entière de vinaigre blanc, s’il pinçait les lèvres un peu plus, il les avalerait. Azraël tourna vers lui son œil de feu froid, totalement dénué de chaleur cette fois et elle répondit d’une voix chargée d’un mépris insondable :

— Ils sont tellement plus nombreux, et ils changent, eux. Ils vous balaieraient. Même vous, monsieur… Avec tous vos pouvoirs et toute votre hargne.

Elle ignora son sursaut indigné pour s’intéresser à Herfauges.

— Mon choupinet, je t’ai entendu proférer des menaces contre ma petite chérie. Menaces qui vont, j’espère que tu l’as compris, en contradiction absolue avec les avertissements que je viens de donner, n’est-ce pas ?

— J’ai compris, Azraël, susurra Herfauges.

— Oui, j’en suis sûre ! minauda-t-elle. Mais comme je ne suis pas certaine que la disparition de ta race t’affligerait plus que ça, compte tenu des circonstances, je vais intervenir. Ce n’est pas dans les règles, mais crotte ! Il faut parfois savoir violer le corps d’une loi pour respecter son esprit.

Il ne se passa rien. Enfin, j’en eus l’impression. Mais bientôt, un lourd parfum de guimauve envahit la pièce. Normalement, ça sent très bon, la guimauve ; mais là, la concentration était telle que j’eus l’impression qu’une cuve entière s’était déversée sur nous. On regarda de tous les côtés pour en découvrir l’origine, jusqu’à ce que tous les yeux convergent vers moi. Merde, c’est moi qui émettais cette terrible odeur de sucre ? Je me levai presque de ma chaise.

— Azraël ! implorai-je affolée.

Je répandrai vraiment cette fragrance épouvantable toute ma vie ? Personne doué d’un nez normal ne pourrait rester plus de deux minutes dans la même voiture que moi, sans parler du même lit.

— Ne t’inquiète pas ma petite chérie, sourit finement la forme de mon ancienne institutrice. Ça n’arrivera que lorsque tu seras dans les parages de notre Herfauges. Sinon, tu sentiras comme tout le monde…

— C’est-à-dire ? demandai-je méfiante.

— La sueur et les larmes, quoi…

Elle eut l’air triste en disant ces derniers mots. Son désenchantement s’accentua encore lorsqu’elle s’adressa au dos de mon oncle.

— Géraud ? C’était une bonne idée de nous sommer. Les Instances t’en sont reconnaissantes. Si l’intégrité des Études avait été mise en danger…

— Ne te fatigue pas Azraël, tu sais très bien que c’est Thomas qui a insisté ! laissa tomber froidement Géraud sans se tourner vers elle. On aurait pu s’en tirer sans toi… comme d’habitude. D’ailleurs, tu peux me dire quel est le résultat de ta visite, sinon que le bureau va empester la fête foraine tant que ces deux-là s’y croiseront ?

Le double de mon institutrice soupira, elle arborait la même expression que lorsque mademoiselle Legris s’adressait à l’un de ses cancres préférés, un de ceux qui « pouvaient » ou qui « auraient pu », si la vie ne s’était pas chargée de leur coller des bâtons dans les roues, et parfois direct dans la figure, depuis le landau.

— Ce n’est pas si simple, mon vieil ami…

— Ça ne l’est jamais avec vous autres, répliqua-t-il avec sècheresse.

Azraël secoua la tête, ce qui eut pour résultat d’agiter son chignon assez comiquement.

— Tu m’en veux parce que je ne t’ai pas désigné le coupable…

— Oui. Ton cirque ridicule doit l’amuser au plus haut point… puisqu’il est parmi nous.

Sa voix avait pris des accents insinuants. L’ange éclata de son rire perlé.

— Je te croyais plus subtil, Géraud ! Tu penses bien que ça, je ne te l’apprendrai pas. Rien de ce que j’ai pu dire ne te permet de l’affirmer. Je n’ai pas le droit. Les Instances n’interviennent que pour et dans la neutralité. Leur seule préoccupation sont les…

— … humains, l’interrompit Géraud. D’accord, adieu et au plaisir de ne pas te revoir.

— Tu ne penses pas ce que tu viens de dire, fit l’ange avec douceur.

Elle avança et lui posa la main sur l’épaule toujours détournée.

— Je te promets, je te jure, mon vieil ami : un jour, je viendrai pour toi et seulement pour toi. Et si ce n’est pas moi, ce sera l’un de mes frères, JE T’EN FAIS SERMENT.

Il y eut un tintement dans le lointain, entre la cloche de bronze ou la clôture de caisse enregistreuse de magasin. Comme si la promesse solennelle avait servi de battant. Ou comme si on l’avait consignée en chiffres de flammes dans quelque livre de comptes cosmiques. Géraud tressaillit au contact de la petite main ridée.

— Pars maintenant ! Je t’en prie…

Il suppliait.

Azraël n’insista pas et disparut aussitôt. Il me sembla pourtant que l’ombre de sa main demeurait quelques secondes, toujours posée sur l’omoplate de Géraud.

Personne n’osa respirer pendant une bonne minute. Ce n’est que lorsque mon oncle fit pivoter son fauteuil et nous fixa d’un regard indéchiffrable qu’on entendit à nouveau les bruits de la vie, furtifs, revenir dans le bureau.

Zalia passa même la tête à travers la porte pour jeter un œil. Elle renifla, perplexe et suspicieuse, puis se cacha à nouveau dans les profondeurs du cabinet de toilette lorsque le parfum de sucre que j’exhalais lui parvint aux narines.

Mon oncle posa ses mains à plat devant lui.

— Bien, vous avez entendu. Désormais, si nous subissons la moindre attaque ici, c’est aux Instances que vous aurez affaire directement. La clause de Sauvegarde est renforcée.

Le Légat s’agita sur son siège :

— Qui soupçonnez-vous, Géraud ?

Ce dernier le regarda froidement.

— Tout le monde. Sauf lui.

Il désignait Herfauges qui le salua avec ironie.

— Même moi ? glapit Bathilde, scandalisée.

— Pardonnez-nous, Ma Dame Bathilde, fit la voix tendre et persuasive de Thomas à travers le téléphone, mais vous ne seriez pas le premier grand chef qui préfèrerait voir son empire s’écrouler plutôt qu’admettre qu’il devra passer la main. « Après moi le déluge », c’est un grand classique depuis Charlemagne. Vous pourriez très bien vouloir la fin de votre propre Cénacle… Inconsciemment, bien sûr ! ajouta-t-il d’un ton apaisant.

— Vous voulez dire que je serais folle à lier, alors ? rétorqua-t-elle avec un mépris souverain, sans se laisser séduire par le talent de notre sirène.

Elle aurait blêmi de rage si elle l’avait pu. On sentait que son interlocuteur avait une chance incroyable de se trouver hors d’atteinte à des kilomètres de là.

— Tout est possible, admit Thomas, je privilégie d’autres hypothèses, mais celle-ci n’est pas à écarter.

— Vous avez l’intention de nous les communiquer ? demanda la Maîtresse de Cénacle d’un ton glacial.

— Je ne crois pas, non, intervint Géraud.

— Mais vous ne soupçonnez pas ces cabots, c’est évident ! ragea-t-elle.

— Évident ? reprit Richard qui s’était gardé de parler jusque-là. Allons, Maîtresse Vamp, vous croyez vraiment que la fin d’un Cénacle nous chagrinerait ? Géraud le sait bien et je pense qu’il nous soupçonne aussi. Même si c’est lui qui est venu chercher notre Archiviste !

Jacques approuva dans son dos.

— C’est nous qui l’avons envoyé sur la piste de la fausse descendante, Dame Bathilde. Croyez que nous sommes navrés.

— La fille de Londres était un leurre, dit Thomas. C’est sûr. Mais le piège ne venait pas de vous, ça, nous le savons. Rien ne dit que c’est vous qui auriez modifié l’état civil.

— Vous l’avez interrogée, cette fille ? Et les féaux du Cénacle Majeur de Bathilde ? demanda acidement le Légat, visiblement agacé d’être tenu en dehors de la conversation.

Denis broncha et jeta un regard furieux sur le vamp. Dame Bathilde posa la main sur le bras musculeux de son lieutenant, mais il n’était pas sûr que ce soit pour l’apaiser. Ça avait plutôt l’air d’un encouragement. Géraud leur jeta un regard condescendant :

— Qu’est-ce que vous croyez ? C’était une impasse. Tout ce que cette gamine savait, c’était qu’elle avait gagné un séjour à Londres. À condition d’effectuer certains déplacements à l’arrivée en un temps record. Elle nous a promenés dans toute la ville avant que nous mettions la main dessus. Elle était complètement hors du coup, par ailleurs.

— Elle était gironde, remarque dans son genre, ça valait le coup de courir après…

La voix chaude avait pris un ton rêveur. Géraud jeta un regard froid au combiné.

— Oh, Géraud, ça va, hein ? reprit le sirène qui pourtant ne pouvait rien voir de la mine réprobatrice de mon oncle. On est pas obligés non plus de tirer des tronches de vingt miles marins ! De plus, je crois que la piste Fränkel n’était pas totalement dénuée d’intérêt…

— C’est n’importe quoi ! grogna Denis. Elle était stérile votre descendante, et l’autre était une chienne ! Il ne reste aucune trace des Herdstal ni des Peyrusse, vous avez failli à votre mission, c’est tout ! Avouez-le !

Géraud le scruta tranquillement.

— Je ne crois pas qu’on puisse affirmer que ce soit de notre faute si la lignée de Dame Bathilde est effectivement éteinte. Par ailleurs, ce n’est pas encore avéré.

— Si vous comptez me fourguer l’avorton, vous savez où je vais les lui mettre la neutralité des Études et la clause de Sauvegarde ? ricana Herfauges.

Le combiné grésilla. Il y eut un long silence sur la ligne qui sembla s’étaler dans la pièce comme si tout le monde retenait sa respiration en même temps que la communication se rétablissait. Zalia passa à nouveau la tête par la porte. Constatant que le bureau était toujours envahi, elle s’enfuit une fois de plus dans son repaire. J’avais eu le temps d’apercevoir une coiffure rousse avec des anglaises roulées comme des cigares, retenues de chaque côté du visage par des rubans vert émeraude. Elle avait forcé sur le maquillage aussi. Je me fis la réflexion qu’il faudrait que je le lui dise avant qu’elle file chez Corben. J’étais certaine que le rouge à lèvres Véronèse ne passerait pas avec le colosse. L’intuition féminine, je suppose.

La porte du bureau claqua et Thomas susurra :

— Nous avons une autre piste, figurez-vous.

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