L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 8 sur 32

Pages du PDF

L'heure hybride

chapter 7

Je n’avais point honte de ma mère, puisqu’elle assumait sans embarras apparent les circonstances de sa vie. Je la rejoignais dans son grand lit quand ses visiteurs la laissaient enfin. Elle allait vite dans le cabinet de toilette effacer leurs traces de son intimité et revenait me trouver, pour se coller à moi, pour se purifier à mon contact. Des fois nous restions éveillés jusqu’au petit jour, elle et moi, à bavarder à voix basse, échafaudant des projets qui ne survivraient pas à la nuit. Je peux encore sentir le corps tant aimé, nu sous son négligé, sur lequel traînait un reste du parfum de ses amis. À nous tenir collés l’un contre l’autre, nous occultions tacitement tout ce qui était étranger à nos deux vies. Je me la réappropriais et à mon contact elle effaçait toute souillure de son corps et de son âme. Ce souvenir demeure un refuge, un puissant talisman. Il me lave du dégoût d’aimer parfois des corps qui me laissent indifférent.

Elle accordait peu d’importance à mon éducation scolaire, la Mama, trouvant normal que certains jours je reste à paresser dans mon lit au lieu d’aller manger le pain de l’instruction. Elle tolérait mon penchant à la dolence, à la rêverie, sûrement hérité d’elle. Ma paresse témoignait de mon intelligence, selon Maman. Elle préférait me savoir intelligent et fainéant qu’actif et bête. Mon intelligence provenait sûrement du sang bourgeois coulant dans mes veines, toujours selon Maman, et s’imposerait naturellement dans les moments cruciaux de ma vie. L’école était un peu une rivale qui lui ravissait ma présence. Elle voulait bien sûr que j’acquière des connaissances, que surtout je parle du bon français et que j’apprenne les bonnes manières. J’allais en classe chez les Frères de l’Éducation chrétienne, pour côtoyer des garçons de bonne famille et commencer à me familiariser très tôt avec le beau monde, comme elle disait. Elle ne supportait pas la vulgarité ni le terre-à-terre, Irène. Elle portait un nom qui exigeait un certain décorum. Sans être apprêtée ni ridicule, elle en imposait par cette réserve dressée comme un paravent entre elle et ceux qu’elle jugeait indignes de sa compagnie. Je ne sais à quel critère évaluer sa moralité, mais si elle fut amorale, elle le fut avec distinction.

Elle insistait pour que je sois toujours bien mis. J’eus très tôt le souci de mon apparence. Même si je ne possédais qu’une bonne chemise et qu’une bonne paire de pantalons à la fois, pour la messe du dimanche, ils allaient régulièrement à la blanchisserie chez le Chinois de la rue des Casernes. Ma mère s’offusquait à la vue de mes ongles ou de mes oreilles sales. Souvent, elle passait de longues minutes à me brosser les cheveux, rêveuse, le regard perdu dans des dimensions où j’aurais voulu la suivre, pendant que la fumée de sa cigarette me piquait le nez et les yeux. Elle m’apprit de bonne heure à donner le change, notre misère ne concernait que nous. Pas la peine de l’offrir en pâture aux voisins. Son principe était de toujours laisser croire que tout allait bien, on ne prête pas aux pauvres, me disait-elle. Mon enfance a passé par des périodes d’abondance et de privation. Dépendant de la prodigalité de ses hommes du moment, de la situation politique ou même des conditions météorologiques, car quand les eaux de pluie inondaient la sortie de l’Exposition, coupant la route de Carrefour de la capitale, nous restions des jours sans recevoir de visite, donc sans ressources. Ma mère n’a jamais su gérer un budget. Je tiens de cette période de mon enfance mon admiration pour les militaires. Quelques officiers ont fréquenté ma maison. Ils me fascinaient littéralement. Certains soirs il arrivait que l’un d’entre eux débarque, portant encore son uniforme aux plis impeccables même après une journée de travail. Ces hommes m’imposaient le respect. Je n’ai jamais été tenté par la carrière militaire moi-même, mais je me plais dans la compagnie des hommes de guerre, et puis ils sont des éléments indispensables sur une liste de relations utiles.

Je sais lire et écrire correctement le français. Je peux épicer mon langage d’un petit accent d’outremer quand le besoin se présente. Dans certains salons, ce détail parachève mon personnage. Ma signature aux boucles envolées et nerveuses figure avec prestige au bas de n’importe quel document. Je n’ai pas terminé mon cycle d’études classiques, mais des études prolongées n’entraient pas dans les plans d’avenir que ma mère bâtissait pour moi. Elle devait sentir dans son sang, dans ses os, qu’il lui serait impossible de me soutenir longtemps, de subvenir à tous mes besoins pendant de longues années encore. Nous allions nous séparer trop tôt. Elle comptait sur ma tête de beau gosse pour me faire une situation, c’est-à-dire me marier dans une famille riche. Nombre de pères nouvellement fortunés cherchaient des jeunes hommes à la belle mine pour parer leurs salons et améliorer le profil génétique de leur race. Peu importait leurs origines. Je répondais bien à ces critères avec mon teint café au lait. Ma mère bénissait chaque jour le ciel de lui avoir donné un fils au lieu d’une fille. Un homme, ça se défend mieux dans la vie, c’est une denrée demandée, poursuivie, recherchée, me répétait-elle souvent. Elle n’avait pas à se soucier d’une fille qui tomberait éventuellement enceinte ou deviendrait un jour comme elle, une femme de petite vertu. Je suis heureux qu’elle soit partie tôt, ma vieille. Car à ma façon, je vis moi aussi de mon corps. Je n’ai pas concrétisé son rêve d’un mariage d’affaires pour me mettre à l’abri du besoin le reste de ma vie. Au fond, je tiens d’elle ce côté absolument sauvage et solitaire. Je ne tolère aucune corde à mon cou, fût-elle tressée d’or.

Tant bien que mal, j’ai passé d’une classe à l’autre chez les Frères de l’Éducation chrétienne, obtenant toujours de justesse la moyenne. Je bâclais mes devoirs, pressé de me plonger dans la lecture, l’une des rares passions de ma vie. Je dévorais tout texte imprimé qui me tombait sous la main. Avec les sous donnés par ma mère, je m’approvisionnais au marché de Sainte-Bernadette en livres d’occasion et voyageais de longues heures au cœur de romans d’aventures, de bandes dessinées, de magazines littéraires ou pornos. À l’âge où je devenais un homme, j’ai suivi, grâce aux journaux empilés sous mon lit, les grands mouvements sociaux qui ont profondément secoué les sociétés occidentales des années soixante. La lutte pour l’égalité raciale et les revendications estudiantines aux États-Unis d’Amérique, le mouvement féministe en Europe provoquèrent en moi une résonance qui modela profondément ma conception de la vie. Ces courants de pensée qui s’accompagnaient d’un relâchement des mœurs et d’un refus des conventions jugées hypocrites et désuètes seyaient bien à mon tempérament et à ma situation sociale assez marginale. Je cachais l’âme d’un hippie sous la peau d’un jeune homme sage et convenable.

Quand j’ai découvert les plaisirs du sexe, les joies du corps, je suis resté quelques jours à me mouvoir dans un nid de coton. C’était trop beau, trop bon cette sensation qui naissait naturellement aux sources intimes et comblait l’être d’un bonheur innommable. Pas de démarches à mener, nulle étude fastidieuse à compléter pour en profiter. Il suffisait de se plaire et d’en avoir envie. J’avais souvent fait l’expérience de ma virilité et de mes capacités physiologiques, seul dans mon lit, ou en groupe dans les parties de masturbation avec mes copains où le gagnant devait retenir son paroxysme jusqu’à une extrême limite et exploser le dernier. Nous sortions de ces séances le regard trouble, indécis sur la nature de l’acte que nous venions de commettre, mais certains de notre pouvoir de le renouveler à l’infini. Mais, pour moi, rien n’égalait la complicité entre deux êtres, l’unisson de deux souffles, l’exploration aux confins d’un monde où l’on mourait toujours un petit peu et d’où l’on revenait aveuglé de taches de lumière. Ma première complice fut une filleule de Miss Phanor, notre voisine. Jacqueline, une adolescente placée en correspondance à Port-au-Prince. Je crois qu’elle aima autant que moi nos escapades sur la grève, malgré les morsures impitoyables des bestioles et les zébrures laissées sur nos fesses par les herbes-guinées. Je recherchais sans cesse sa chaleur et sa disponibilité au plaisir. Nous avions tous les deux quinze ans. Irène ne voyait pas d’un bon œil mes amours avec Jacqueline, petite négresse d’un noir bleuté, à la peau de soleil brûlé. Ma mère questionna mes attirances et s’alarma de mes goûts. Pourtant le corps de Jacqueline m’enchantait et quand elle m’ouvrait son sexe, sa belle blessure rouge violacé tranchant violemment sur la nuit de sa peau, je me sentais défaillir d’émotions. Maman ne dit rien cependant, sachant qu’à cet âge il me fallait bien jeter ma gourme quelque part. Plutôt celle-là que les putains du bord de mer. Mais elle veillait au grain, pas question qu’un accident vienne assombrir sa descendance.

 

OceanofPDF.com