L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 30 sur 32

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L'heure hybride

chapter 29

Huit heures trente. Voilà, j’ai mis le pied dans la rue et la terre m’a accueilli, elle a fléchi les genoux pour me prendre comme on se penche pour soulever un enfant. Je respire bien à fond. Je jette un coup d’œil au-dessus de moi. Les étoiles sont au rendez-vous, je les sens fourmiller sous ma peau. Sur la plaine du Cul-de-Sac, une énorme lune rose escalade lourdement le ciel. Une fois dans la rue, dans la nuit, plus rien n’a d’importance pour moi que de respirer la vie à pleins poumons. Je longe l’impasse des Anges, tranquillement, absorbant tous les détails alentour. Il y a toujours quelque chose de nouveau à capter. Je fais bien attention à ne pas salir mes mocassins blancs. Au coin de la rue, Solon, ferme à son poste, débite ses tiges de canne à sucre aux passants. On échange un cordial salut, comme d’habitude. Ils me connaissent tous, Edner, le caoutchouman, Francine la marchande de cigarettes et de surettes (elle me donne à crédit), Gesner le cireur de chaussures qui prend ses quartiers au crépuscule, après avoir arpenté les rues de Bas-Peude-Choses durant le jour. J’aime les petites gens, leur amitié me rassure. De savoir que la vie m’a de justesse épargné le même sort qu’eux me les rend sympathiques.

 

Au carrefour de l’impasse des Anges et du Bois-Verna, le rythme de la rue monte d’un cran. Les voitures circulent dans les deux sens, leurs phares déjà allumés. J’aime rester un long moment à ce point-là, à regarder la vie aller et venir. Je m’immerge petit à petit dans le soir. Je n’y entre jamais de plain-pied, il faut respecter la nuit, la prendre avec douceur, comme une femme. J’ai encore le temps devant moi pour arriver à ma destination finale. Des filles glissent des regards admirateurs dans ma direction. Cela me plaît, je me sens bien dans ma peau. Pourquoi me suis-je tant fatigué les méninges toute la journée, à ruminer des idées noires, à me culpabiliser ? Où sont-elles à présent ces obsédantes pensées qui m’effrayaient ? Ont-elles une chair, une substance, une consistance ? Non, rien, je ne trouve que des images, des ombres, des illusions. Illusions renforcées sûrement par ce sentiment de désastre pointant à l’horizon du temps. Maman me disait toujours de n’avoir peur que des choses palpables. Les invisibles n’effraient que les invisibles. Mes frayeurs, je les ai laissées entre les quatre murs de ma chambre.

Oui, je le sens, les temps changent. Cette affirmation fera peut-être sourire d’autres moins perspicaces que moi. Trente ans de dictature, ça s’inscrit dans le sang d’un peuple aussi sûrement que son ADN. Plusieurs générations de citoyens et de citoyennes sont nées sous le soleil totalitaire de l’île. Qui viendrait ébranler cet édifice construit sur le roc du cynisme et de la peur ? Pourtant des voix montent de la masse confuse pour refuser l’inacceptable. Pourquoi maintenant, depuis toutes ces décennies de pourrissement des institutions ? Je ne sais pas… c’est peut-être simplement que chaque chose vient en son temps, et pas avant. Pas plus compliqué que cela… n’en déplaise aux analystes politiques, aux statisticiens forcenés et aux voyants extra-lucides. Je le sens comme je flaire la fin du jour dans le mouvement de la lumière. Un long crépuscule s’apprête à tomber sur ce pays, je le dis, moi Rico L’Hermitte. La grogne du peuple devient pesante sur la jouissance des nantis et les dérange. Moi j’entends le peuple quand je suis dans la rue. Il n’est pas content le peuple, pas content qu’on ait tué deux enfants, l’autre jour aux Gonaïves. Il ne faut pas toucher aux enfants du peuple. Il y a un trop-plein de quelque chose, quelque part. Nous ne savons pas à quoi nous accrocher. Nos points d’ancrage excentrés fuient vers d’autres terres, d’autres horizons, d’autres illusions. Tiens, Nemours Jean-Baptiste est mort l’année dernière et toute une génération avec lui, même sans le savoir, moi y compris. Je ne le pense pas parce que j’approche de la quarantaine. Mais on a enterré presque dans l’indifférence une partie de ma jeunesse, la plus belle, la plus folle. Les jeunes d’aujourd’hui savent-ils qui était Nemours Jean-Baptiste ? Un dinosaure, diront-ils avec un haussement indifférent d’épaules. Dans la recherche effrénée de plaisir qui occupe tous les esprits, je perçois le signe d’une fin, la mort lente d’une époque. On presse le fruit pour en extraireles dernières gouttes, les meilleures. Alors, moi, tant qu’il reste des gouttes, je veux les boire à pleine bouche. Tant pis pour les autres. Comme disait le refrain de Nemours Jean-Baptiste, nou pa konn lè nou te fèt… nou pa konn lè nap mouri… ann pwofite jwi lavi… avèk yon demi twa sodaaa…

Je suis toujours au carrefour de l’impasse des Anges et du Bois-Verna. Première étape dans l’itinéraire de ma nuit. La fille qui arrive en face de moi me rappelle drôlement Malou. Même cambrure de reins et même port de tête. Celle-là me paraît cependant un peu plus grande que Malou. Je vois Malou les lundis et je l’accompagne certains soirs où elle a envie de voir du monde. On ne trouve pas plus moderne comme femme. Elle est le prototype de celle qui a réussi sa vie. Propriétaire d’une parfumerie, d’une maison, d’un tout-terrain, de ses opinions, Malou, à trente-cinq ans, ne se fait plus d’illusions. Ses chances de dénicher un mari et de faire un mariage d’amour sont minimes, d’ailleurs je doute fort qu’elle souhaite embarrasser sa vie d’un homme à demeure. Ceux qui s’intéressent à elle le font pour son argent, moi aussi. Mais entre nous deux existe une certaine franchise qui m’a plu dès le départ. Elle ne s’est pas embarrassée de faux-semblants et je n’ai pas eu à lui débiter l’un de mes scénarios sur mesure. Nous avions conclu une affaire, profitable pour nous deux. Je suis son homme du moment. Malou couche avec les hommes qui lui plaisent. Et quand ils lui plaisent, elle sait être généreuse. Je me plie à ses fantaisies. À ses yeux, le sexe est une mystique, le moyen par excellence d’atteindre à l’unité sublime, à l’harmonie parfaite avec le cosmos. Alors on suit les préceptes du tantra, avec lumière tamisée, musique douce et fumée d’encens. Tous les goûts sont dans la nature. Ces méthodes ne me déplaisent pas trop. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer avec elle, même si je ne la comprends pas la plupart du temps.

Je longe le Bois-Verna. Elles me ravissent, les anciennes maisons avec des masses de bougainvillées à leur balcon et leurs tourelles mangées par le lierre. Ces choses d’un autre temps me rappellent aussi Maman. Des fois il me semble l’apercevoir sous l’une de ces galeries, se berçant dans sa dodine, regardant la nuit tomber. Il paraît que la propriétaire de ma pension a mis la gingerbread en vente, le professeur de mathématiques me l’a confié, une lueur d’inquiétude dans les yeux. Je préfère ne pas y penser. La propriétaire ne peut pas vendre la maison, elle ne peut pas liquider des décennies de souvenirs et de sentiments, brader des générations d’émotions. Pourtant, l’évidence est là sous mes yeux. Elles sont rares les antiques maisons qui ne logent pas dans leur rez-de-chaussée une polyclinique médicale ou une école professionnelle, quand elles ne sont pas carrément obstruées par une affreuse construction en béton qui leur mange leurs allées autrefois pavées de belles pierres rondes et bordées de massifs de crotons et d’ixoras.

J’ai pris par la rue Carlstroëm pour atteindre le coin de John Brown. Cette rue est calme, des gamins jouent sur les trottoirs. Une meute de chiens se dispute les faveurs d’une femelle en chaleur. Les bruits étouffés des foyers me parviennent, les nouvelles passent à la télévision. Sur les petits écrans défile le faste outrancier d’un régime au faîte de sa gloire et l’abjecte misère du peuple. Arrivé au carrefour, je m’immobilise sous les néons du supermarché Éconoprix. Il est près de neuf heures du soir. Je ne porte jamais de montre-bracelet, j’ai l’heure dans la tête, je peux toujours l’estimer à quelques minutes près. Vis-à-vis de moi, de l’autre côté de la rue, au fond d’une longue allée, une imposante bâtisse de style ancien abrite un institut de langues. La cloche électrique sonne et une flopée d’étudiants envahit la rue. Ils rient fort, font la course, se tapent dans le dos, heureux. Je me demande à quoi ressemblerait ma vie si j’avais suivi la trajectoire de l’un de ces jeunes, études classiques et professionnelles, petit-boulot-cadre-moyen, mariage-femmeet-enfants. Une vague nostalgie m’habite quelques secondes… mais je la secoue bien vite… non… cette vie ne me conviendrait pas à cause de ma phobie de la routine. Je ne tolère pas non plus les carcans. Et ne me parlez pas de responsabilités. De plus, l’expérience avec Jacqueline m’a définitivement retiré le goût de la vie en ménage. Des Peugeot publiques ralentissent leur allure, à l’affût de quelques passagers, le carrefour est embouteillé pour un moment. Je reste à l’écart, à observer la scène. Une fois le calme revenu dans la rue, je me mettrai un peu plus en avant, à l’extrémité du trottoir, sous les néons. J’attendrai encore un petit quart d’heure, pour tenter ma chance, peut-être qu’une connaissance passera et me prendra à son bord,sinon je monterai dans une Peugeot. À Ibo Lélé les soirées de bal commencent à chauffer vers dix heures, dix heures trente. J’aime arriver assez tôt cependant, pour bien me positionner, étudier l’arrivée de mes amis et savoir à quelle table me mettre. Cette stratégie me profite toujours, car quand la nuit et la boisson prennent chair, les gâchettes deviennent sensibles. De plus, à la bonne table, la nourriture et l’alcool sont gratuits…

Le carrefour vidé a retrouvé sa sérénité. La rue redevient sombre sans la lumineuse présence des jeunes. Il ne reste que les marchands de fleurs de Kenscoff se préparant à dormir à même le trottoir et quelques passants qui traînent le pas. Deux putains fraîchement maquillées passent devant moi et me jettent un regard appuyé. Ma mine indifférente décourage leur tentative de racolage. Elles vont se poster un carrefour plus haut pour guetter une Peugeot. J’approche un tout jeune vendeur de fleurs et lui achète un œillet blanc que je fixe à la boutonnière de ma poche de chemise. Je lui glisse un billet de cinq gourdes neuf et crissant dans les mains. Ce soir, je suis d’humeur généreuse. Le marchand n’en croit pas ses yeux et me sourit bêtement de ses dents gâtées. Le parfum capiteux de la fleur m’envahit la tête. J’ai envie de boire tout d’un coup. L’heure de ma soif a sonné. Je pense à ma gueule de bois du matin, à ma promesse de diminuer ma consommation d’alcool. Tout cela ne tient plus devant l’appel de mon sang, devant l’appel de la nuit. Si je trouvais un débit d’alcool dans le coin, je m’enverrais bien quelques godets de clairin, question d’amorcer la machine, d’ouvrir la route à des spiritueux plus nobles. Mais je ne vois rien de tel à l’horizon. Je connais bien un marchand qui vend des trempés solides sur une table à la ruelle Robin, pas loin de Romaine, mais le détour me mettrait en retard par rapport à mon horaire. Je devrai ronger ma soif pour un moment encore. Je repense aussi à ma décision d’espacer mes visites chez Patrice. Retournerai-je làbas jeudi prochain pour chercher dans la cohue des invités une silhouette que mes yeux redoutent de voir, un corps ambigu qui n’a toujours pas de nom ? Braverai-je la sourde révolte de mon âme en poursuivant ce plaisir nouveau dont l’intensité et la violence m’ébranlent encore ? Les jeudis chez Patrice ne seront plus jamais les mêmes, je le sais, je meurs un peu de le savoir. Mais jeudi est loin. J’ai encore six jours pour savoir qui je ne suis pas. Ce soir, la vie m’attend et je pars à sa rencontre. Tant qu’il y aura des nuits à brûler, des corps à aimer, des solitudes à combler, Rico L’Hermitte répondra à l’appel.

La soirée avance. Il doit être plus de neuf heures, neuf heures dix peut-être. Il faut me décider à arrêter une Peugeot. Au moment où je m’apprête à le faire, une puissante BMW 525 s’arrête à ma hauteur. Une belle bête rouge, chromes rutilants, jantes étoilées, je m’attends presque à l’entendre rugir. La vitre électrique est actionnée et une voix familière m’appelle : « Hey, Rico !… Rico L’Hermitte ! » J’ai reconnu le Major Jean-Pierre Crépiton, un fidèle des vendredis soirs à Ibo Lélé. Un beau brun, dans la trentaine, à la fière prestance. Quand il marche, on le croirait à la parade militaire. Nous avons beaucoup d’amis communs et souvent je me retrouve à sa table de jeunes loups. J’approche de la voiture, il me fait signe de monter. Je grimpe dans la cabine de la superbe machine. L’intérieur du véhicule est délicieusement glacé. Jean-Pierre presse sur le bouton de commande et la fenêtre se referme. Le froid me ravigote. Nous nous saluons chaleureusement. « Tu montes là-haut ? » me demande-t-il, sans avoir besoin de préciser notre commune destination. « Bien sûr… » je fais, avec un sourire entendu. « Alors tu tombes bien… je passe prendre à Christ-Roi deux magnifiques poupées dont j’ai fait la connaissance ce matin et nous filons vers Pétion-Ville. Mais attention Rico… touche pas à la grimelle ! »

Tout le monde connaît la préférence marquée de Jean-Pierre Crépiton pour les belles négresses à la peau claire. Le major glisse une cassette de musique dans le lecteur du tableau de bord. Les saxophones du groupe Les frères Déjean jaillissent des hautparleurs high-tech. Naïdé… j’adore cette chanson. Confortablement installé au fond de mon siège en cuir blanc et doux, je soupire d’aise. La voiture file à vive allure sur Bourdon en donnant l’impression de glisser sur un coussin d’air. Les étoiles chatouillent le pare-brise.

J’ai soif. Comme s’il lisait dans mes pensées, Jean-Pierre extrait de la boîte à gants un flasque, une petite merveille en argent, plate et finement ciselée qu’il m’offre. Le temps de son geste, je remarque pour la première fois sa main parcourue de solides veines et ses longs doigts terminés par des ongles au bout carré. Mon regard glisse furtivement sur ses cuisses écartées de part et d’autre du volant recouvert d’une gaine de cuir sombre. Ses muscles se dessinent bien sous le tissu souple du pantalon… me parlent d’une puissance ignorée. Je les regarde, fasciné, mes yeux remontant à la braguette, vers le renflement diffus qui interpelle déjà mes sens. Je suis gêné, comme si je commettais une grave indiscrétion, mais j’y reviens. Des réactions en chaîne bouleversent mon être. Je sens la présence de cet homme, la vis, la subis au point d’en être suffoqué. Le temps d’un éclair je suis submergé par un besoin d’explorer l’autre côté de ce plaisir auquel je me suis initié la nuit dernière, un trouble besoin de connaître moi aussi la soumission à un homme. Mon Dieu, que m’arrive-t-il ? Est-ce bien ce que je veux ? Je ne me reconnais plus du tout. Ma main qui tient la flasque tremble légèrement. Je respire bien à fond et tente de me ressaisir. Mais j’étouffe malgré le froid ambiant. Je dois défaire un bouton de ma chemise. De l’air, de l’air… Voilà… ça va déjà mieux. J’enlève le bouchon, ferme les yeux pour humer le goulot du flacon et reconnais sans hésiter le parfum unique du scotch Jack Daniels vieilli en fût de chêne. Je prends une bonne lampée. Puis une autre… et une autre encore. Me soûler. Ne plus penser à ce qui m’arrive. Pendant que le liquide divin glisse dans ma poitrine comme une coulée de feu, emportant mes angoisses et mes questionnements, je me dis simplement « la vie est belle ». Je tends la flasque au major qui la reprend prestement de peur que je ne la vide complètement, et laissetomber ma main sur sa cuisse, promenant subtilement le désarroi de mes doigts sur le tissu soyeux. Une interrogation. Et si ?… Mais oui, et si ? !… La vie est belle.

 

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