L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 5 sur 32

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L'heure hybride

chapter 4

La petite radio toussote, gronde et demeure muette un instant. L’index impatient de Félix commande au bouton et l’aiguille glisse sous la vitre du cadran avec un bruit de soie que l’on déchire. Un chuintement plus allongé… une onde s’accroche. La voix aigrelette d’une speakerine débite des nouvelles. Celle-là travaille pour Bohio FM. Son nom est Florence Isidore, avec une façon bien à elle de traîner sur la dernière syllabe de son nom, Isidôôôre. Je l’imagine basse sur pattes, maigre avec un petit cul bien serré dont j’aurais bien aimé pénétrer les mystères. Elle est fiancée peut-être, mais impatiente de concrétiser l’alliance, le temps presse et Sainte-Catherine tend déjà la main. Les voix des femmes en disent beaucoup sur leur corps et sur leurs émotions. Je m’amuse souvent à deviner les êtres derrière les micros des radios. Florence semble gaie ce soir. Je le sens à son souffle court et à son ton plus aigu quand elle commence ses phrases. Elle a hâte de terminer son émission et doit sûrement anticiper les délices de son vendredi soir.

 

Le ministre des Affaires sociales a inauguré ce matin une grande foire artisanale sur l’aire du Champ-de-Mars, organisée avec le concours de l’Institut national de l’artisanat. La cérémonie à laquelle participait le représentant de Son Excellence le président à vie de la République, le colonel Antoine Séraphin, s’est déroulée dans une atmosphère conviviale. Le ministre a énuméré les efforts déployés par le gouvernement pour encourager l’artisanat local et la petite industrie. Grâce à la sollicitude agissante du chef de l’État, les artisans qui exposent leurs articles à cette foire ont bénéficié d’une subvention pour couvrir leurs frais de transport.

Je connais le ministre des Affaires sociales. Un habitué de chez Patrice. Un monsieur dans la soixantaine qui traîne une peur bleue de vieillir. Il noie son mal-être dans l’alcool et ses cheveux blancs sous des couches de noir aile de corbeau. Quand il boit, il devient en veine de confidences. Il paraît qu’il fait du bon travail au ministère. L’artisanat local connaît un certain essor sous sa direction. On le prétend honnête. Il se serait même plaint en coulisses que le plus gros du budget de son ministère serve à financer des activités très éloignées de la petite industrie. Un ministre avec des états d’âme, plutôt rare de nos jours… et suicidaire en plus.

Félix poursuit sa quête sonore, attentif à son travail, intense dans son occupation. La valse de l’aiguille continue sous le cadran. Je peux presque voir les plis curieux qui se tassent sur son visage concentré. Un parcours de quelques centimètres sur l’écran nous emmène à travers le pays et le monde.

Pour cet été, l’Atlantic Airways vous offre des tarifs allégés… voyagez vers Miami et New York pour seulement.

La brise tombe en entraînant les tarifs dans sa chute. La radio en contrebas de ma fenêtre m’échappe de temps en temps quand faiblit le vent. Miami… New York… Je n’ai jamais mis les pieds dans un avion. J’éprouve une peur panique devant cet énorme cylindre ailé pareil à un cercueil volant. Mais très peu de gens le savent. Un de mes grands secrets. Je me demande si je partirai jamais un jour. L’idée m’a plus d’une fois traversé l’esprit mais l’envie n’a jamais été assez forte pour me décider à me forger une nouvelle identité en terre étrangère. Des visas, je pourrais facilement en trouver grâce à mes relations, reconnaissance au phallus oblige. Ne dit-on pas que les dettes de lit sont éternelles ? J’ai honoré consciencieusement la couche de dames très haut placées. Un billet à qui de droit et les certificats de travail et affidavits nécessaires auraient fait aboutir avec succès mes démarches. Mais non, l’aventure ne m’a jamais tenté. Je suis trop paresseux pour bosser en usine chez le Blanc, trop peu qualifié pour travailler comme fonctionnaire et trop beau pour aller me vendre au rabais dans ces mégapoles à compétition systématique. Et puis, devenir un numéro parmi des millions de numéros ne m’emballe pas. Si j’étais un intellectuel exilé que d’autres beaux esprits pétris de principes universels viendraient accueillir au bas d’une passerelle à grand renfort d’accolades, passe encore. Tout comme mon pseudo-cousin, le romancier marxiste. Mais je n’appartiens pas à la race des intellectuels ni à celle des opposants de droite ou de gauche. J’essaie de me maintenir au milieu, dans une catégorie plutôt floue où se réfugient les caméléons dans mon genre. Je ne connais personne en terre étrangère. Quelques-uns de mes anciens amis vivent à l’étranger mais je n’ai plus de leurs nouvelles depuis longtemps. Leurs traces se sont perdues dans le désert de ma vie. Personne ne m’attend ailleurs, aucun groupe ne me réclame, nulle solidarité ne m’interpelle. Mais pire, une fois parti, je n’aurai personne à qui revenir. Car pour moi tout le sens du départ demeure dans l’attente du retour, la nostalgie d’une amitié, d’un sourire qui donnent du cœur pour endurer l’éloignement. Partir pour revenir à l’amour primordial, à la mère, ma mère. Mais Irène ne m’espère plus. Je n’ai pas eu à prendre un avion pour la quitter. La vie a su comment nous séparer de manière définitive. À quoi bon m’en aller ? Sans Maman, tout retour perd de son sens pour moi. Alors je reste et je vis dans son absence. Et puis, des fois, je l’avoue, il fait tout simplement bon vivre ici. Atlantic Airways peut toujours attendre. Je me débrouille pour subvenir à mes besoins. En serrant mon budget de près, j’arrive à joindre les deux bouts et même à me mettre de côté quelques économies. Je vis à mon rythme, selon ma fantaisie. J’entretiens des relations là où il le faut, je fréquente la bonne société. Je dors la journée et je tiens bien encore sur une piste de danse. Un jour… peut-être… je me paierai un petit voyage en touriste, question de voir ce qui se passe de l’autre côté de l’océan.

 

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