L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 16 sur 32

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L'heure hybride

chapter 15

J’entends le frou-frou du vent à travers les grands arbres du jardin, les pas pressés des travailleurs rentrant chez eux, le craquement des toitures en tôle du quartier qui se refroidissent une fois le soleil penché vers la mer. Les teintes du couchant dansent un ballet horizontal avant de disparaître, aspirées par les flots. Cette brise caressante qui déride l’heure vient du large, je le sais, je le sens, en me concentrant un peu je peux même entendre le cri lointain des goélands qui frôlent de leur vol puissant les hautes vagues à Arcachon. Je m’imagine aussi le bord de mer au bas de la ville, le quai Colomb où j’aime parfois me promener seul quand me prennent des envies de grand large. Tous ces bruits proches et lointains, enveloppés des couleurs brûlées du crépuscule, trouvent leur écho en moi et soulèvent une douce résonance qui me rassure en mettant des balises dans mon existence. Car des fois j’en oublie ma propre identité. Je me suis composé tant de personnages, inventé tant de biographies qu’il m’arrive de me perdre dans le labyrinthe des dizaines de Rico L’Hermitte que j’ai créés de toutes pièces.

Après la rupture avec le Colonel vint un temps de dérive. Désarçonné d’avoir perdu la protection de mon mentor, je ne savais comment vivre, comment voler de mes propres ailes. Je n’ai plus revu Kétina. Mon attirance envers elle disparut avec l’amitié du Colonel. Je me rendis vite compte que mon engouement pour cette fille n’était au fond conditionné que par la coloration perverse que lui donnait mon maître. Finis la promiscuité et le vice, fini l’intérêt. Oui… il avait réussi à faire de moi un beau salaud, le Colonel. Mais la vie continuait… ma majorité avançait à grands pas, sonnant le glas de mon allocation de pensionnaire de l’État. Je ne pouvais plus compter que sur moi-même.

La providence me sourit en la personne d’une dame chez qui ma logeuse me pria de récupérer un paquet arrivé pour elle des États-Unis. Mme Élise G., une veuve bien installée dans sa soixantaine. Elle vivait seule dans sa trop grande villa de Bourdon, sevrée de ses trois fils partis vivre à l’étranger. Une résidence de rêve où elle semblait périr d’ennui. Ma visite inattendue devint l’événement central de sa journée et elle m’offrit de prendre un café en sa compagnie. Dès que je la vis, je compris qu’elle serait ma planche de secours, mes rentes, mon assurance-vie. Mes instincts d’opportuniste prirent la situation en main. Je pouvais sentir Mme Élise, flairer sa solitude, sa peur de vieillir cachée derrière les immenses verres fumés qu’elle portait encore, malgré le soleil déjà déclinant. Sur une terrasse fleurie dominant la baie de Port-au-Prince, l’hôtesse me servit le café avec des gestes timides et gracieux. J’étais pleinement conscient de l’effet que ma présence produisait sur cette femme et de l’importance de ce moment de mon existence. Tout ce qui m’entourait vibrait d’une vie particulière, chaque objet me parlait un langage que je comprenais. Le parfum du jasmin grimpant la pergola m’étourdissait. J’avais peur et exultais à la fois. Un sentiment euphorisant qui provoqua en moi une érection incontrôlable. Il dépendait de moi, et de moi seul, de saisir la planche que la vie me tendait en la personne de cette bourgeoise. Il me fallait plonger, amorcer le saut tout de suite, le saut de l’ange au-dessus de la ville qui s’offrait à moi, à mes espoirs et à mon audace. J’admirai, fasciné, la ligne côtière incendiée par le soleil couchant. Tout à fait sur ma gauche, la baie profondément découpée dessinait un fer à cheval dont la pointe Lamentin terminait l’une des extrémités. Je touchais des yeux Martissant, Bizoton, Arcachon, si près, si loin déjà.

Élise et moi bavardâmes un peu et je lui racontai ma vie. Mon histoire me sortait des lèvres avec une facilité et une profusion de détails qui m’étonnèrent moi-même. Tous les romans d’aventures lus dans mon enfance, David Copperfield, Sans famille, Les Misérables… me revenaient en mémoire et j’en tirai un amalgame de mon cru. Je devins le fils unique d’un grand propriétaire terrien de la Grande-Anse, exportateur d’huiles essentielles, victime de la haine viscérale que la dictature naissante de l’époque vouait à l’élite mulâtre de cette région du pays. Toutes les propriétés de mon père avaient été distribuées aux partisans du régime et ses usines brûlées, alors que je n’étais encore qu’un gamin. Je n’eus la vie sauve que par un hasard extraordinaire, je chassais avec des copains sur les terres du domaine familial le jour où mon père fut lâchement assassiné. Depuis ce jour fatal, je survivais grâce à la bienveillance de quelques parents et des rares amis restés fidèles à la mémoire de mon père… Ah oui !… Un détail essentiel, je ne connus point ma mère morte en me mettant au monde. Arrivé au bout de mon récit, j’y croyais dur comme fer et mon visage souffrait sincèrement.

Je venais d’inventer mon script numéro un, celui que je réserverais désormais aux dames d’un âge très mûr. Il réussissait à tous les coups, mon air de puceau victime d’un cruel destin parachevait le scénario. Cette fable leur arrachait des oh ! et des ah ! de douloureuse surprise, ravivait leurs instincts maternels un peu sclérosés par le temps. Aussitôt prenait chair en elles un sentiment de responsabilité envers moi, elles voulaient, mieux, elles devaient m’aider, me procurer quelque douceur et un peu du confort dont j’avais été si prématurément sevré.

 

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