L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 24 sur 32

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L'heure hybride

chapter 23

Je lutte contre la nausée qui m’envahit soudain. J’ai faim. Je n’ai pratiquement rien mangé depuis ce matin. Mais mon malaise n’est pas seulement physique. La nausée habite aussi dans ma tête, dans ma vie. Je prends mon bibelot de communiant, l’étreins contre ma poitrine. Ma dernière part de pureté. Je vois ma mère approcher mon lit, souriante. Elle porte la capeline de paille blanche achetée à l’occasion de ma première communion. Elle est belle, Maman, gantée de mitaines, ses jambes au galbe parfait gainées de bas de soie avec une raie sur les côtés. Les petites marguerites sur sa robe perdent leurs pétales à chacun de ses mouvements. Je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément ?… Je t’aime à la folie, Irène. Elle était la plus jolie de toutes les mères ce dimanche-là. Le morceau de pain que le prêtre a glissé dans ma bouche, je l’ai mangé en adressant une prière à Dieu. Qu’il n’y ait plus sur terre que ma mère et moi, à jamais. Tu es partie trop tôt, la Mama. Je ne savais que faire de ma vie, de mon corps. Je l’ai vendu, comme tu vendais le tien. Mais toi, tu m’avais, comme un espace de pureté où te réfugier. Je représentais ton meilleur, ton fruit, ton innocence. Moi je n’ai plus rien… plus rien. Maman me caresse le front, promène ses doigts par-fumés dans mes cheveux, elle me couvre le visage de baisers et me chuchote des mots qui me rassurent. Et je m’endors. Je me retrouve sur la plage, à Arcachon. Derrière moi respire une immense habitation plantée d’arbres fruitiers. Le soleil n’y pénètre pas tant les arbres sont nombreux et touffus. À ma droite et à ma gauche, je ne vois que des terrains vides occupés seulement par des chevaux et des vaches qui broutent. J’entends siffler le train qui emporte vers Port-au-Prince de pleins wagons de canne à sucre. Le vent qui vient de la mer charrie des odeurs fortes de varech et de coquilles vides de lambi. Une odeur immense et bleue, un parfum qui a une âme et un corps. J’aime rester dans le vent de la mer, les bras étendus, les pieds dans l’écume, face au ciel. À étreindre cette senteur de vie, la tête pleine du chant des vagues qui moutonnent à perte de distance pour venir mourir à mes pieds. Je suis un gamin face à l’immensité de l’eau, avec sur les lèvres le sel et le soleil. Au creux des vagues, j’aperçois une forme, un objet blanc. Au fur et à mesure que la marée l’apporte vers moi, les contours de la chose se précisent. C’est une grande statue de la Vierge de la Miséricorde, voilée de blanc et parée d’une longue robe bleue. La statue avance, je la distingue mieux à présent. La Vierge porte dans ses bras un enfant. Je regarde de plus près, je reconnais les traits du petit être blotti contre le sein de sa mère. Il me ressemble à s’y tromper. La Vierge, c’est Maman. Nous flottons sur les vagues, ballottés par les mouvements de l’eau.Je suis bien avec toi, Maman, j’irai où tu voudras. Ne me laisse jamais seul.

 

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