L'heure hybride

Kettly Mars · Chapitre 21 sur 32

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L'heure hybride

chapter 20

Un souffle vif s’engouffre par la fenêtre et soulève les rideaux. Il fait plus frais à présent. Un vrai délice sur ma peau brûlante. Le clocher de Saint-Louis-Roide-France égrène sept longs coups. Félix et sa radio se sont évaporés. La soirée entre dans une autre dimension. Le parfum vert des arbres m’arrive, pendant que la nuit avance d’un pas vers les hommes. Des planètes bougent, des anges changent leur vol de cap. Les chiens de la rue s’étirent, secouent leur torpeur et leurs puces avant de prendre poste aux portails de la nuit. Le ciel prend une teinte d’or et de rose mêlés. Une nuance d’une violente tendresse. La mer a depuis un bon moment avalé le dernier morceau de soleil. Les minutes s’enfilent sur le temps comme des perles sur le fil d’un collier. Je vais me lever bientôt. La fragrance végétale flottant alentour m’enveloppe le cœur comme une gangue. Une senteur qui me ramène à mes débuts, à mon enfance, à ma mère. La même sensation me reprend chaque fois que m’arrive cette odeur d’écorce et de feuilles froissées. Odeur d’essentiel, de vérité à laquelle je n’échappe point. Cet effluve sollicite ma mémoire, interpelle mes émotions, déniche les vérités que je me cache. Quand je suis rentré ce matin à l’aube, il m’a saisi à la gorge, dans la rue. Mon cœur a battu très fort, j’ai eu peur, pas de quelqu’un ni de quelque chose, mais de moi-même. Je n’ai vraiment peur que de moi-même.

 

Hier soir… un jeudi soir chez Patrice qui me colle à la peau comme une sangsue, une bouche dévorante. J’ai rencontré Patrice il y a quelques années chez sa tante Hildegarde, une amie. Il est au début de la cinquantaine, pas beau mais bien bâti, l’allure faussement négligée. Il porte sur les choses et les êtres un regard lucide, ne se souciant guère des apparences. J’ai apprécié dès notre première rencontre sa réaction neutre quand il a compris le genre de services que je rendais à sa tante. Patrice n’a généralement pas d’état d’âme. Il m’a invité chez lui, sans façon. Patrice est sculpteur, un génie de sculpteur. Ses créations démesurées occupent les halls de nombreuses galeries d’art outremer et les parcs de riches demeures d’Amérique du Nord et d’Europe. Il n’y voit là rien d’extraordinaire. Il aime tout le monde, Patrice. Les hommes, les femmes, mais les hommes surtout. Son salon est une référence. Une nuée d’amis gravite sans arrêt autour de lui, jeunes militaires, peintres, sculpteurs, musiciens, danseurs, ministres, maîtresses, journalistes locaux et étrangers, curieux, homos, dealers et bien sûr la gigolaille dont je suis, moi Rico L’Hermitte. On trouve de tout chez Patrice, de la bouffe et de l’alcool à toutes les heures du jour ou de la nuit. Des euphorisants aussi, de l’herbe, des pilules, de la cocaïne. Je me tiens loin de la drogue, question de prudence, par souci d’économie, ces saloperies coûtent cher une fois qu’on ne peut plus s’en passer.

Donc, hier soir c’était jeudi chez Patrice. Me voilà repris de la même angoisse. Ma verte anxiété. Je ne compte plus les jeudis passés chez Patrice, mais celui d’hier soir me semble le premier. J’étais en compagnie de Fabiola, Sophia et Huguette, des habituées de la maison, comme moi. Et puis un type s’est joint à nous, mais après, sur le tard. Un homme mince, aux traits fins, un beau visage, trop beau pour un homme. Il paraissait très timide. Il nous a observés de loin toute la soirée. Mes copines s’amusaient avec moi, innocemment d’abord. Nous sommes de la même race, nous fréquentons le salon de Patrice pour les mêmes raisons, lever du gibier. Mais ce soir-là nous n’avions rien accroché. Un troubadour venait juste de gratifier l’assistance d’une sérénade très applaudie, un persistant parfum de nostalgie flottait dans l’air après sa performance. La maison de Patrice brillait de mille feux, on aurait dit un fanal géant de Noël. Dans le grand parc, les immenses sculptures de bronze auxquelles je ne m’habitue jamais conféraient une allure fantasmagorique au décor. L’eau de la piscine siphonnait une grande part de lumière, tel un immense saphir liquide. Des hommes et des femmes batifolaient nus dans l’eau. Généralement, à partir d’une certaine heure l’assistance se réduit à un petit cercle d’intimes et d’habitués de la maison. Vers minuit, une heure du matin, mon quota d’alcool approchait dangereusement son seuil de saturation. Fabiola, Sophia et Huguette étaient dans la même situation. Sur les sofas confortables disséminés dans le vaste salon et sous les vérandas, des petits groupes se formaient et les libertés devenaient plus osées, plus évidentes. Patrice se faisait masser par un copain, ils étaient nus tous les deux. Des soupirs montaient des canapés profonds. Les choses prenaient une allure plus lourde qui me plaisait assez. Dans ce genre d’ambiance, j’apprécie de faire l’amour pour le plaisir, sans penser au pain que je gagne. Mes trois amies se mirent nues aussi. Elles étaient complètement parties. Naturellement, elles commencèrent à se caresser, si belles sous l’éclairage qu’une main magique avait tamisé. Je me mélangeais à leurs corps, jouissais de leur plaisir, mordillant ici et là un téton ou une oreille.

Au milieu de nos ébats, j’ai senti le poids d’un regard peser sur ma nuque, sur tout mon corps. Le jeune homme à la belle gueule occupait encore la même place, dévorant notre groupe de ses grands yeux. Il tenait un verre entre ses doigts effilés et sirotait son whisky en nous regardant sans ciller. Huguette chuchota quelque chose à l’oreille de Fabiola. Elles partirent d’un éclat de rire. Huguette se leva et prit l’inconnu par la main. Il hésita un moment, pas longtemps, et nous rejoignit.

 

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